JOURNÉE DU 21 AOUT 1914. DIVERGENCE DE VUES DU GÉNÉRAI
RUFFEY ET DU G. Q. G. SUR LA MISSION DU GROUPEMENT PAUL DURAND, L'OFFENSIVE DES 3e ET 4e ARMEES ET L'AFFAIRE DES 54e ET 67e DI- VISIONS DE RÉSERVE.
IL reste à élucider une question plus troublante encore, cellede l'immobilisation, le 22 août, pendant tout le développement de la bataille menée par la 3e armée, des deux divisions de réserve, chargées d'appuyer l'aile droite de cette 3e armée devant Briey et de contre -attaquer toute sortie de la garnison de Metz.
Il y eut là une erreur dramatique, de conséquences incalculables, et sans laquelle, peut-être, cette bataille indécise de la 3e armée eut pu se changer en victoire et même modifier le sort de cette bataille de la frontière, puisque l'échec de Charleroi n'est que du 23 août.
Pour déchiffrer cette énigme, il faut reprendre les faits au, 17 août.
On se rappelle qu'à cette date, le général en chef ayant prescrit la remontée de la 5e armée sur la Sambre en prévision d'un mouvement ennemi par l'une et l'autre rive de la Meuse, et espérant pouvoir percer le centre ennemi par une offensive
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vigoureuse à travers PAr derme belge de la 4e armée, appuyée par la 3e armée, cette 3e armée avait reçu une mission nettement offensive et que, pour permettre à son commandant de concentrer toute son attention sur ces opérations offensives, « les éléments ayant une mission d'ordre défensif » avaient été placés sous le commandement du général Paul Durand, lequel, d'ailleurs, continuait à relever du général Ruffey.
On vient de voir aussi que Tordre particulier n° 11, qui partageait ainsi la 3e armée, ne dut pas être directement porté par G. Q. G. à la connaissance du commandant de la 3e armée et •qu'il fut seulement communiqué à ce dernier, le 17, par le général Paul Durand.
Ce même jour, 17 août, à 15 heures, le général Ruffey avait seulement reçu les ordres du G. Q. G. relatifs à l'offensive de son armée, ordres lui prescrivant de déboucher du front Jametz, Ëtain en direction de Longwy, en laissant face à Metz le groupement Paul Durand. Averti par le général Paul Durand luimême, qu'il continuait, avec ses divisions de réserve, à relever du commandement de la 3e armée, le général Ruffey adressait au général Durand une « instruction particulière, personnelle et secrète n° 4 (3e Armée, 3e Bureau, Sorties, n° 129/3) pour lui assigner son rôle et ses positions.
Ce document important explique le malentendu qui, ultérieurement, s'éleva du fait de cette dualité de commandement, ou plus exactement peut-être de la position imprécise du général Paul Durand, recevant à la fois du G. Q. G. et de la 3e armée des ordres, parfois contradictoires par suite de la divergence de vues de l'un et l'autre sur la mission de cette subdivision d'armée.
Dans cette instruction du 17 août, le général Ruffey interprétait ainsi le rôle du groupement Paul Durand.
Sa mission est de commencer progressivement l'investissement du front sud-ouest de Metz et d'arrêter, sur les positions organisées entre Toul et Verdun, toute tentative de l'ennemi
visant à la rupture de ce front ; le commandant de la 3 e armée estime qu'il suffit, pour un tel rôle, des 55e et 56e divisions de réserve, des divisions de réserve de Toul et de Verdun, et il dispose des autres divisions, les 54e et 67e, pour coopérer à l'actioa offensive de son armée.
« Le débouché offensif de la 3e armée exécuté avec les 4e et 5e corps d'armée, deux divisions du 6e corps et la 7e division de cavalerie, dit-il, sera protégé par la troisième division du 6e corps, maintenue en garde flanc à droite, face à Conflans, Briey... Dès que l'ensemble de ce dispositif aura progressé vers le nord-est, la couverture aux ordres du général Durand devra s'étendre, elle aussi, vers le nord-est, prolongeant V encerclement de Metz, prête à s'opposer à toute contre-attaque débouchant dans le flanc de l'armée entre Metz et Thionville. »
En conséquence, pour assurer la couverture du flanc droit de la masse offensive de la 3e armée, la 54e division de réserve devra être tenue prête à relever la division garde-flanc du 6e corps dès que celle-ci se portera en avant, et, dès que la 67e division de réserve sera disponible, elle sera également tenue prête à prolonger la 54e et à s'engager à l'est et au nord-est.
« Les troupes, ajoute en terminant le général Ruftey, devront s'organiser (effacé sur le manuscrit : défensivement) très solidement sur les positions occupées. Je me propose de laisser à votre disposition toute l'artillerie de 120 sur plateforme de la 3e armée ; les batteries pourraient être utilement portées sur les lignes de défense ainsi organisées dès que l'état d'avancement des travaux permettra d'en assurer la sécurité. »
On voit par là la conception que le général Ruffey se fait du rôle du groupement Paul Durand. Sachant qu'il n'y a pas de très grosses forces à Metz, il restreint son rôle de défensive passive et, pour empêcher cette rupture du front sur les positions entre Toul et Verdun — qui préoccupe le G. Q. G. — il n'y consacre que la partie des forces qu'il estime strictement suffisantes ; il développe, au contraire, son rôle de défensive active
quant à l'investissement de Metz, en associant l'autre partie au mouvement de son armée et s'en servant pour couvrir le flanc droit de sa masse offensive.
Ces ordres du général Ruffey étaient du 17 août. Le 19 août, l'ordre constitutif de l'armée de Lorraine accentuait la mission défensive du groupement de forces du général Paul Durand.
L'investissement de Metz était bien donné comme objectif à cette armée de Lorraine, mais non comme un objectif immédiat, et il était nettement stipulé que « pendant l'exécution des travaux préparatoires à l'investissement, de fortes réserves seraient maintenues sur les organisations défensives effectuées à l'est de Nancy et sur les Hauts-de-Meuse de façon à garantir en tout état de cause l'inviolabilité des fronts organisés dans ces deux régions. »
Le général Ruffey, on l'a vu, n'avait pas eu connaissance de ces dispositions quand le 20 août, à 20 h. 30, le général en chef lança les ordres d'offensive aux 4e et 3e armées.
Ces ordres sont l'un et l'autre de la main du général Berthelot, aide-major général (G. Q. G.f T. 3407, fol. 253) ; les voici :
Au commandant de la 4e armée : « Vous autorise à porter dès cette nuit fortes avant -gardes toutes armes sur la ligne générale Bièvre, Paliseul, Bertrix, Straimont, Tintigny pour assurer débouché de votre armée au delà de la Semoy. Le mouvement de toute l'armée sera prêt à être entamé sur un simple télégramme d'exécution. La direction générale du mouvement sera sur Neufchâteau ». (x)
(*) Or, ce même jour, 20 août, l'ennemi prenait ses positions à jNïeufcuâteau : la découverte en fut faite par la 9e division de cavalerie de la 4e armée, le 20 au soir.
Au rapport de son chef, le général de l'Espée, cette division, après avoir repoussé le 18, dans la direction d'Arlon, une division de cavalerie allemande, était, le 19, échelonnée d'Etalle à Florenville. Dans la soirée, elle reçut l'ordre de se porter dans la région de Neufchâteau, pour lancer des reconnaissances dans les directions de Bastogne et do Martelange, détruire la voie ferrée entre Libremont et Hamipré.