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brusquement, dans de longs ronronnements, des obus allemands viennent éclater autour de nous. « Ils nous servent l'apéritif », s’écrient quelques-uns |... La batterie de 75 qui précède le bataillon sur la route se met en position au pied du petit hameau de la Baste, en face de la ferme de la Trace. En avant et à peu de distance de nous, retentit une vive fusillade et l’assourdissant tac-tac des mitrailleuses. C’est l'attaque des tabors marocains qui se déclenche en deux groupes, dont l’un dans la direction de Neufmontiers-Penchard par Villeroy (où est installé
l'état-major) ayant pour objectif la hauteur boisée du télégraphe, et
l’autre vers Chauconin, par Charny (1)...
Ainsi, à midi précis, le 5, par une chaleur torride, dans la région de Saint-Mard-Saint-Soupplets-Montgé, et spécialement le long du chemin qui va de Thieux à Charny par Nantouillet, au pied de la ferme de la Trace, dans la plaine de Villeroy, la bataille de lOurcq s’est inopinément allumée.
Que se passait-1l dans le camp allemand ?
Selon les ordres donnés, le IVE corps de réserve (général von Gronau) flanqué, sur sa droite, par la 4° division de cavalerie, s’étais mis en marche pour passer la Marne. Dans la journée du 3, il avait fait mouvement de Creil à Senlis et Villers-Saint-Genest. Le 4, il était dans la région du Multien, vers Sennevière. Le soir, von Kluck donnait ses ordres pour la marche en avant et le passage de la Marne, à l’est de Meaux. Les trois divisions : 4€ division de cavalerie, 7€ division de réserve, 22€ division de réserve doivent partir le 5 à 4 h. 30 du front Droiselles-Villers-Saint-Genest, en direction sud. La 228 division de réserve avait pour itinéraire : Villers-Saint-Genest-Bouillancy-Puisieux ; la 4 division de cavalerie avait à faire route de Droiselles sur Silly-le-Long, de façon à couvrir la marche de la 7€ division de réserve. £
On voit comment les trois divisions de flanc-garde, une fois en mouvement, tombèrent inopinément dans la bataille. Elles marchaient du nord au sud; les divisions de réserve françaises marchaient de l’ouest à l’est, débouchant de Montgé et Tillières dans la plaine : les deux itinéraires se croisaient. Les points de rencontre étaient fatalement Saint-Soupplets, Monthyon, Penchard.
Le matin du 5, au reçu du radio de Moltke du 4 à 7 heures du soir, von Kluck avait décidé que la poursuite du gros de son armée, ordonnée la veille, serait exécutée, malgré tout, parce qu’elle était déjà commencée, et même en combattant. Cependant, il arrêtait le corps de cavalerie sur la route Rozoy-Beton-Bazoches. Puis, le IVe corps de réserve reçut l’ordre de stopper im-
(1) Victor BOUDON, Avec Charles Péguy, p. 134.
L'ouncQ ET LES DEUX MORINS 93
Rd iisment, la 22% division arrivant sur Marcilly-Chambry. É Des renseignements parvenus à von Gronau lui signalant la présence de forces françaises vers Dammartin, des reconnaissances avaient été poussées dans la matinée du 5 sur Saint-Soupplets et au sud et, finalement, le général von Gronau avait, au dire de von Kluck, décidé d’attaquer « pour se rendre compte de ce qui se passait à Drnmartin. »
Quand le combat s’engage, déjà les 32e et 82e régiments de réserve allemands ont atteint Penchard et Neufmontiers; les régiments de réserve 71, 72 et 66 occupent Monthyon, et ils y sont appuyés par le 11€ régiment de chasseurs. On signale aussi, à Monthyon, le 722 régiment d’active qui, sans doute, était en soutien de la 4 division de cavalerie. A Saint-Soupplets, c’est-àdire au premier point du choc, défilent le 128 et le 27e régiment de réserve. À Acy, c’est-à-dire un peu plus en arrière, le 36€ régiment de réserve. Le corps entier descendant vers la vallée de la Marne, au moment où éclatent les premiers coups de fusil, il fait aussitôt un à droite pour attaquer l’ennemi « partout où 1l le ren- contrera » comme il en avait reçu l’ordre (radio de von Kluck du 4 à 23 h. 30), et pour refouler les troupes françaises débouchant dans la vallée.
Par l'initiative française, les forces allemandes se trouvent donc
prises en pleine marche et fixées.
Vu de la hauteur de Tillières, le terrain s’ouvre circulairement. La ligne des hauteurs l’environne, comme un panorama déterminé à l’est par la crête de Dammartin, la cote 144, Monthyon-Penchard-Chauconin. Dans l’hémicycle, la vallée de la Marne, par- courue par quelques ruisseaux sans importance, le ru de Coursel, le ru de la Sorcière, le ru de Rutel, est coupée en écharpe par deux routes : celle de Dammartin à Meaux, passant par Saint-Mard, Juilly, Iverny, Neufmontiers, et celle d’Ermenonville à Meaux, qui longe, à l’est, les trois rochers, cote 144-Monthyon-Penchard. C’est exactement entre ces deux routes et pour la possession de ces trois points que s’engage la bataille, le 5 septembre à midi. La vallée est couverte de riches moissons ; les routes bordées de peupliers donnent les repères pour la marche en avant ; de petits étangs, de petites mares, les bords des ruisselets servent de point d'appui à l'attaque et surtout à la défense.
Au groupe des divisions de réserve (général de Lamaze), les avant-gardes ont occupé les positions suivantes : la 56€ division (général de Dartein) : Cuisy-ferme-Saint-Goelle, en plein massif
de Dammartin ; la 55€ division (général Leguay) : ferme de la Trace et Plessis-aux-Bois ; la brigade des chasseurs indigènes (général Ditte) : Charny ; lorsque l’ordre arrive de marcher de l’avant pour enlever la route d’Ermenonville. Mais l'ennemi la tient solidement. Saint-Soupplets, Monthyon, Penchard tonnent de tous leurs canons.
Le Plessis-l’'Évêque, Iverny et Villeroy sont cependant enlevés, ce dernier village abordé en même temps par le 276€ de la 55€ division au nord et par la brigade de chasseurs indigènes au sud. La ligne d’artillerie française s’établit rapidement sur les hauteurs au nord et au sud de Plessis-aux-Bois et répond aux batteries ennemies. Dès que l'infanterie fait un saut, l'artillerie suit. La voilà sur les talus de Plessis-l'Évêque et d’Iverny : les 75 prennent le dessus sur les 77, qui tirent de la cote 144. Cependant, malgré la vaillance des officiers et des soldats, le débouché droit sur Monthyon et Penchard devient difficile. Les troupes, défilant en plaine et marchant à l’assaut des hauteurs, s’offrent, sans abri, aux coups
de l’ennemi.
La troupe était animée d’un entrain extraordinaire et décidée
à tout braver :
L'ordre d’attaquer arrive enfin ; joyeux, brûlants du désir de combattre, nous partons, déployés en tirailleurs, prolongés à droite par la 20e compagnie capitaine Guérin (tué quelques instants après) qui avance en contournant Villeroy et doit servir de liaison entre les Marocains et nous, et à gauche, par les 18e et 17° compagnies qui assurent le contact avec le 246 débouchant d’Iverny. Notre point de direction commun est la hauteur de Monthyon que les Allemands occupent fortement et qu’il s’agit d’enlever.
Il est 5 heures ; l’artillerie ennemie, écrasée, ne tire plus que de rares coups ; mais, en arrivant sur la crête, d’où nous dominons la vaste plaine et le panorama de la bataille, une terrible grêle de balles nous accueille. Il nous faut avancer au milieu d’un immense champ dont les avoines couchées par le vent gênent la marche. Un bond encore, une conversion vers la gauche et nous voilà abrités derrière le talus de la route Iverny-Chauconin, haletants et soufflants. Les balles sifflent au ras de nos têtes. Nous tirons à 500 mètres sur les Allemands bien retranchés derrière les arbres et les arbustes qui bordent le ruisseau des Étangs et presque invisibles dans leurs uniformes couleur de terre. La voix claironnante du lieutenant Péguy dirige le feu, indique les hausses et les points de mire. Il est derrière nous, insouciant des balles, courageux, admirable. A travers une éclaircie d’arbres, on aperçoit, par instants, la course rapide de compagnies allemandes escaladant la côte. Elles se replient sur Neufmontiers et Chauconin. « Ils reculent !.. Ils reculent l.. » La voix de Péguy nous claironne : « En avant ! » Le capitaine Guérin est tué. Un premier bond, puis un deuxième, nous portent 200 mètres en avant. Mais, aller plus loin, pour l'instant, en une unique
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/ L'OURCQ ET LES DEUX MORINS 95 | vague d’assaut, sans ligne de soutien, serait une folie, un massacre certain et général ; nous n’arriverions pas dix !
« Couchez-vous, hurle Péguy, et feu à volonté » ; mais lui reste debout, - la lorgnette à la main, dirigeant notre feu. Vers la gauche, le lieutenant de la Cornillière est tué ; l’adjudant Legrand qui se lève pour le remplacer est tué. Nous tirons comme des enragés, noirs de poudre, le fusil nous brûlant les doigts, chacun creusant des mains la terre entre deux coups de feu, pour s’en faire un insuffisant abri... Péguy est debout, malgré nos avis de : « Couchez-vous ! » Et la voix du lieutenant crie toujours, avec une énergie rageuse : « Tirez, tirez, nom de Dieu ! » Et il se dresse comme un défi à la mitraille. Au même instant, une balle brise ce noble front. Il tombe !.…. (1).
La progression est décidément impossible de ce côté. Le généra de Lamaze, qui a suivi ces durs engagements, se rend compte qu'une manœuvre par le nord aurait plus facilement raison de l'obstacle et il se porte sur Cuisy, à l’état-major de sa 56 division.
Le général de Dartein a soutenu, depuis midi, l'effort du combat dont Saint-Soupplets est Fenjeu. Saint-Soupplets, c’est la clef de la plaine, c’est, nous le savons maintenant, l’arc-boutant qui tient la bataille du côté allemand et où le commandant du IVe corps de réserve, général von Gronau, a porté toutes les forces dont il dispose, 4 division de cavalerie venue du nord par Ognes, 7€ division de réserve venue de l’est par Brégy-la-Ramée. Le 361e, qui s’est d’abord approché du village, a dû reculer dans les bois de Tillières où il est poursuivi par les obus ennemis. Les pertes sont sévères : mais l'artillerie française (groupe 32) s’est approchée et peut arriver au sud-ouest de Marchémoret ; une autre batterie canonne des groupements allemands que l’on aperçoit dans la plaine. Ceux-ci disparaissent ; les canons qui tiraient de Saint- Soupplets se taisent. Ayant pris les ordres du général de Lamaze, le général de Dartein décide, à la faveur de la nuit qui tombe, d’enlever Saint-Soupplets. Le 350€ (lieutenant-colonel de Certain), le 161€ (lieutenant-colonel Saint-Agnès), le 69 bataillon de chasseurs à pied sont échelonnés sur la route. Il est 9 heures du soir. On décide d'envoyer une patrouille explorer le village. Le sergent Vannerot part avec six hommes et pénètre dans Saint-Soupplets. Le village est vide. Cependant la patrouille surprend un dernier poste attardé. Les Allemands ont évacué par ordre. Les détachements du 359 et du 69% bataillon de chasseurs occupent le village. C’est l’heureux prodrome de la journée du lendemain.
(1) Victor BouDox, Loc. cit., p. 146. — Sur les circonstances de la mort de Péguy et sur le lieu où il est tombé, voir aussi Henry D'ESTRE, D'Oran à Arras, p- 84.
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Sans être aussi brillante, la situation autorisait l'espoir sur les autres points du champ de bataille. À gauche, le 7 corps avait occupé Marchémoret et soutenait ainsi solidement la pointe s Saint-Soupplets. A droite, la brigade de chasseurs indigènes avait, au prix de grosses pertes, atteint Neufmontiers et Chauconin, mais sans pouvoir les dépasser. L’ennemi réoccupa même les deux vil- | lages vers 6 heures du soir; il évacue, d’ailleurs, Neufmontiers | à 2 heures du matin, Quant à la 55€ nou de réserve (général Leguay), si elle n'avait pu aborder Monthyon ni dépasser le ru de la Sorcière, elle s’accrochait, la nuit close, aux pentes de la crête de Monthyon et le général de Lamaze, renseigné sur la situa- | tion, laissait au général Leguay le soin d’enlever Monthyon, soit dans la nuit, soit au petit jour. ;
Le nombre des cadavres, des blessés, des caissons d'artillerie, … la quantité de matériel et des débris de toutes sortes trouvés, le lendemain, dans Monthyon et ses abords, témoignèrent de l’acharnement de la lutte dans la journée du 5. En fait, dès la chute du jour, les Allemands étaient battus sur tout le front. Cependant, ils refusent de le reconnaître. « Pour ne pas pénétrer dans la zone 4 où l’on pouvait être atteint par la forteresse de Paris, lit-on dans | le Mémoire de von Kluck, et aussi pour éviter un encerclement de l'aile droite, le général von Gronau ordonna de ne pas étendre la poursuite (1) au delà de la ligne Cuisy-Iverny et de reculer, dès la nuit tombante, derrière la coupure de la Thérouane sur la ligne la Ramée-Gué-à-Tresmes. »
En réalité, la 4 division de cavalerie et le IV® corps de réserve n'avaient pas tenu contre deux divisions de réservistes, seules sérieusement engagées. La fatigue, l'épuisement étaient pareils des deux côtés. Mais les dispositions morales étaient toutes différentes : le soldat allemand, ramené déjà à Néry, se voyait décidément barré sur la route de Paris et commençait à désespérer. Le soldat français avait la résolution farouche de vaincre ou de mourir. On a cité le mot du lieutenant de la Cornillière, du 2768, frappé d’une balle à l’assaut du plateau de Monthyon. Quelques hommes crient, en le voyant tomber : « Le lieutenant est tué! » Alors, se redressant à demi, dans un suprême effort : « Oui ! s’écrie- | t-il, mais tirez toujours ! » Et il expire. |
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Position des autres corps de von Kluck dans la journée du 5.
Cependant, l’armée de von Kluck, exécutant les ordres particuliers de son chef, s'était élancée, le 5, malgré l’état de fatigue et
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E. 1anœuvre « avec les Sanibes de ses soldats ». Il entendait pénétrer
dans la « brèche », qu’il supposait exister entre l’armée britannique et t l’armée de Joffre, tourner celle-ci, là bousculer sur les autres armées allemandes et rabattre sur Patis, par ses deux corps de droite, tandis que ses trois corps de gauche aideraient à l’écrasement de la gauche de Joffre dans la plaine de Montmirail-Troÿes. Un peu avant midi, le 5 septembre, son sentiment et celui de von Kubl, son chef d'état-major, sont que « les reconnaissances et les nouvelles aériennes confirment que l’ennemi, devant tout le front depuis Paris jusqu’à la route Sézanne- Roïhilly, continue sa retraite ». Chose extraordinaire, aveuglé par son parti pris, il ne voit ni l’armée anglaise, ni Parsiés Maunoury ! Une si formidable erreur prouve que, selon l'observation de Clausewitz, les renseignements, à la guerre, sont généralement présentés et interprétés dans le sens de ce que désire le chef.
Les corps de von Kluck ont donc occupé la vallée du Grand
Morin ; ils sont arrivés sans encombre, ou à peu près, aux objectifs
qui leur ont été assignés : la cavalerie de von der Marwitz en di-
rection de Provins jusqu’à la route Rozoy-Beton-Bazoches où von
Kluck a donné, avant midi, l’ordre de s’arrêter ; le corps de Richt-
hofen sur la jonction de l’armée britannique, à Courtacon (la
5e division à l’ouest et la division de la Garde à l’est). Le IIe corps
(von Linsingen) jusqu’à la hauteur de Coulommiers et, franchis-
sant le Grand Morin, à Mouroux-Pommeuse ; le IVe corps (général von Arnim) par la trouée de Rebais jusqu’à Choisy: le III corps (général von Lochow) dans la région de Sancy et de Montceaux:lés-
Provins, ayant fait un bond très appréciable au sud du Grand
Morin ; enfin, le IXE corps (général von Quast) en direction d’Esternay jusqu’à Fontenelle-Rieux : ce corps est en liaison avec la Ile armée (armée Bülow).
Nous avons dit que von Kluck avait installé son quartier général à Rebais à 10 heures du matin et, sans doute, son poste de commandement à la ferme des Parrichets, près Coulommiers. Ce qui est certain, c’est que, jusqu’à l’heure où lui arrivent les premiers renseignements sur ce qui se passe vers l’Ourcq, il marche avec ses troupes et pense que sa présence est surtout nécessaire en flèche. A 10 h. 5 du matin, il a résumé sa pensée par ce radio qu'il a envoyé à Moltke : « Je propose de poursuivre l'ennemi
jusqu’à la Seine et seulement ensuite de faire l'investissement de
Paris. Si on exécute cet investissement comme vous l’ordonnez,
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l'ennemi est libre de ses mouvements vers Troyes. » Il prétend done avoir le temps d’atteindre la Seine avant que les forces fran- 4 çaises, qui, s’il en existe, se rassemblant vers Paris, soient assez fortes.
Mais, à peine le combat sur l’Ourcq est-il engagé, que le bandeau tombe de ses yeux ; il comprend la gravité de ce qui se passe sur son flanc.
Il vient de recevoir, outre l’Instruction de Moltke que lui apporte, avec commentaires, le lieutenant-colonel Hentsch, un avertissement qui doit lui être des plus pénibles, puisqu'il émane de son voisin et rival, du « cher camarade » à qui il a voulu subtiliser la victoire, Bülow. Celui-ci, dès l’après-midi du 5, signale le désastre menaçant : « L’ennemi paraît se rassembler sur notre flanc droit et transporter ses troupes disponibles à Paris au nord-est. » Le soir, nouveau radio de Bülow : « A l'instant, des rapports d’aviateurs me signalent d'importants transports en chemin de fer par Romilly et Nogent vers l’ouest. » En deux mots, c’est l’alarme, — l’alarme tactique et l’alarme stratégique : 1° nous sommes pris de flanc ; 20 nos communications sont menacées.
Von Kluck dut bondir de rage en recevant cette double leçon. Mais il a, du moins, un mérite : lancé comme il l'était, il s’arrête, que dis-je? il se retourne. Sa faute l’aiguillonne ; précisément, parce qu'il était au penchant de sa perte, il exécute un rétablissement d'autant plus vigoureux ; pour avoir épousé trop ardemment son erreur, il en comprend mieux la témérité ; l’ivresse dissipée, il se retrouve ce qu'il est, un chef expérimenté, capable de sangfroid et de décision.
Ce qui se passe dans cette tête carrée nous révèle, d'avance, ce qui se passera, au cours de cette guerre prolongée, dans toutes les têtes allemandes. A l’illusionnisme fou du début succédera une application tenace, une résolution désespérée.
Si ces âmes pouvaient devenir modestes, elles montreraient de quoi elles sont capables. Mais elles s’accrochent à l’orgueil parce que, s’il les quitte, elles chavirent dans un servilisme, une platitude qui les dégoûtent d’elles-mêmes.
La guerre devient, à partir de cette heure, le drame psychologique le plus étonnant de l’histoire. Le vaincu est déjà conscient de sa défaite, mais ne l’accepte pas. Il résiste, il tient bon. I fait, comme on dit, contre mauvaise fortune bon visage. Von Kluck, rebroussant chemin et renversant sa manœuvre, commence la série de ces émouvantes péripéties:
L'armée von Bülow le 5 septembre,
Avant d’en suivre le développement, il faut dire comment se comportaient les deux autres armées allemandes de droite, c’està-dire la IIe armée (Bülow) et la IIIe (Hausen), dans la journée
- du 5 : car la trame de la bataille à l’ouest va se tisser de l’enchevêtrement des deux initiatives allemandes sur le fil de l'initiative unique que sera celle de Joffre, à partir du 6 au matin.
D’après les ordres du haut commandement, l’armée von Bülow
doit prendre une journée d’avance sur l’armée von Kluck. C’est
elle qui commencera l’offensive, vers Esternay-Sézanne et en direction de Nogent-sur-Seine en faisant face au sud-ouest entre
Marne et Seine, tandis que la IIIe armée (von Hausen) s’avancera
. vers le sud, en direction de Troyes-Vendeuvre. On donne done
des ordres extrêmement pressants à ces deux armées. Mais von Moltke n’est pas maître des circonstances qui alourdissent leur marche, tandis que von Kluck a précipité la sienne.
Dans la soirée du 3 septembre, la IIe armée (Bülow) avait atteint
. Ja Marne entre Château-Thierry et Binson. Elle marchait d’après . la directive fixée par un radio du ©. H. L. reçu dans la journée : . « Couper les Français de Paris en direction sud-est. La II° armée en avant suivie par la IT® armée en échelons. » Mais, nous avons dit . que, contrairement aux ordres, Kluck, au lieu d’être en retard d’un jour sur Bülow, est en avance d’un jour. Le 4 septembre au soir, l’armée Bülow atteignit Pargny-la-Dhuis et Verdon … (WII corps), le Breuil (Xe corps de réserve), Mareuil-en-Brie et Ablois-Saint-Martin (Xe corps), Damery et Épernay (Garde). Prudemment, Bülow n’avait ordonné, pour le 5, qu’une légère avance sur Montmirail-Vertus, lorsqu'il reçut, à Dormans, vers
. 8 h. 30 du matin, le 5, le fameux radio de Moltke, lui ordonnant de prendre position entre la Marne et la Seine, et d'occuper les passages de la Seine entre Nogent et Méry. Immédiatement, il arrêta son aile droite à Montmirail et son aile gauche s’avança jusqu’à Morains-le-Petit ; et il prescrivit que, pour le 6, la conversion à droite se ferait sur Montmirail-Marigny-le-Grand, afin de
se conformer à l’ordre d’orientation face à Paris.
Par contre, von Kluck, contrevenant aux ordres du haut commandement, avait continué la poursuite jusqu’à la Seine : le soir
du 5,sa gauche (IX corps) était à Esternay, c’est-à-dire à quarante … kilomètres au sud de Château-Thierry, où elle avait ordre de se 1 trouver, de manière à laisser au VIIS corps (de Bülow) le soin
d'occuper la brèche Château-Thierry-Montmirail. On comprend 4
quel zigzag fait, à cette heure décisive, le front allemand : la droite
de von Kluck est séparée, par quinze kilomètres au moins, du IVe corps de réserve, qui se bat déjà, et sa gauche est séparée, par quinze ou vingt kilomètres au moins, de l’armée von Bülow qui devräit la précéder. C’est un décrochement complet dont Bülow se plaint amèrement., Il dit : « Le I1X° corps (de Kluck) masquait, dès ce moment, l’aile droite de la IIe armée, de telle sorte que le VII corps de la IIS armée se trouvait complètement paralysé dans ses mouvements pour le 6 septembre. »
La contradiction entre les ordres du haut commandement et ceux dé von Kluck a produit cet effet : le front allemand, la manœuvre allemande se disloquent. Von Bülow devrait être en avant; il est en arrière. Von Kluck devrait être en arrière, il est en avant, Nous verrons que c’est en ce point, à l’attache de l’armée Franchet d’Esperey et de l’armée Foch, que la bataille de la Marne fut perdue pour les Allemands, et cela par la faute évidente des chefs. Et nous verrons aussi naître ét grandir, sur les lieux, la moisson du désastre produite par cette semence fatale : le vice intellectuel.
Si le VITE corps (von Einem) est en retard, son voisin vers l’est, le X€ corps de réserve (général von Hulsen), est très éprouvé et véritablement sur les boulets ; au 77e régiment de réserve, il reste, de 3 000 hommes, 600 « qui rendent à leurs camarades les derniers honneurs ». Vers l’est encore, le X® corps actif (général von Emmich) est dans un état de dépression incontestable quand il arrive à la bataille et, après s’être frotté, le 4, aux arrière-gardes : de la division Muteau, il aimerait à respirer sur le Champ de bataille classique de Champaubert, tandis que la destinée l’y attend pour renouveler, à son dam, les belles leçons de l’histoire. Enfin, le corps de la Garde (général von Plettenberg) marche vers la trouée de Fère-Champenoise où doit être frappé le coup décisif. La Garde invincible, qui représente l’essence de l’esprit de corps dans une armée galvanisée par l'esprit de corps, la Garde est chargée de l'exécution du coup de massue qui assommera la bête : on dirait que c’est à elle surtout que s’adresse la proclamation datée de Vitry-le-François, le 7 septembre : Tout dépend du résultat de la journée de demain! Car elle y répond, par la voix d’un de ses grenadiers, qui, voyant défiler le corps auquel il appartient, note avec enthousiasme sur son carnet de route : « Quels hommes magnifiques ! Chacun est un héros! La victoire est à nous ! Elle sera nôtre finalement ! » La Garde a donc la plus
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grande, mais aussi la plus lourde des tâches; et cette tâche se complique encore de la double incohérence dans l’ordre de défilement des trois armées : I, IIe et IIIe armées, puisqu’elle tient la liaison entre les trois. En effet, von Kluck s’avançant follement, tire, en quelque sorte, sur l’armée Bülow dont le corps de la Garde est l’attache. Mais von Hausen, venu de
Rethel, étant en retard, son armée tire en sens contraire sur la Garde, juste au moment où celle-ci doit tomber comme une masse
sur le front adverse.
Von Plettenberg avait laissé une de ses divisions devant Reims et ouvert le feu sur la ville le 4 septembre à l’heure où l’armée von Hausen y entrait. Privée ainsi d’une entrée solennelle, cette division reçut l’ordre de gagner la Marne à Damery, le même jour, tandis que l’autre division, franchissant la rivière à Binson, la longeait par le sud jusqu'à Épernay. Le 5, la Garde se porte vers Toulon-la Montagne-Vertus, pour donner la main, par Normée- Lenherrée, à von Hausen qui ne peut plus tarder.
Bülow doit avoir un sentiment pénible en réfléchissant à sa situation, quand il quitte Dormans pour porter son quartier général, le 6, à Montmort. Se erait-il toujours le maïtre de la situation, garde-t-il, depuis le 3, l'impression que la retraite de Joffre a pris partout le caractère d'une fuite? En tout cas, retenons cet aveu formel : « De la formation de la 9 armée (Foch), ni l'Oberste Heeresleitung, ni l’état-major de la IIe armée ne savaient encore absolument rien le 4 septembre. » Cependant, son avis adressé, le 5 après midi, à von Kluck, et que nous avons cité ei-dessus, prouve d'autre part qu'il s’émeut (sans très bien comprendre) de ce qui se passe vers Paris et vers Provins. Quoi qu'il en soit, jusqu'à l'heure où la canonnade résonne en direction de l'Oureq, il n’a rien su de la manœuvre de von Kluck, ni rien deviné de la manœuvre de Joffre ; il a senti cependant que la
victoire lui échappait et qu'il y a aussi de sa faute, puisqu'il arrivait décidément en retard sur le terrain.
Il est capital de se bien rendre compte de cet état d'esprit de Bülow (partagé, à ce qu'il semble, par le haut commandement allemand). Le fait décisif, c’est qu’il n’a donné aucun ordre d’offensive pour le 5, tandis que von Kluck a prescrit l’attaque partout et à fond. Voilà la grande contradiction et le point douloureux de toute la manœuvre allemande. Bülow, au lieu de faire flèche, est poids mort. C’est lui qui devrait enfoncer la porte et von Kluck a sauté par-dessus la muraille. Dans la conception du haut commandement, Bülow était le maître de l'heure ; mais il a retardé
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sa montre, tandis que von Kluck et Joffre, chacun de son côté, ont avancé la leur. Ils sont partis que Bülow n’est pas encore arrivé. j
L'armée von Hausen le 5 septembre.
Von Hausen, pas davantage. Celui-ci n’est jamais pressé. Il était arrivé en retard, lors de la bataille des Frontières, à Signyl'Abbaye et à Rethel. IT est encore à la traîne pour la bataille de la Marne.
D’après les plans du grand quartier général, il eût dû déboucher sur Troyes au moment où Foch s’installait aux marais de Saint-Gond et, ainsi, il eût tourné la position avant même qu’elle fût occupée. Cet espoir que nourrissait von Moltke n’était pas déraisonnable : en effet, entre Foch et Langle de Cary, il y avait, de Sommesous à Mailly, une fissure qui n’était couverte que par la 9% division de cavalerie. Si von Hausen, avec ses trois corps, fût arrivé à temps sur ce rideau, il le crevait et il commençait le mouvement qui devait encercler Foch par la droite. Joffre n’ignorait pas cette faiblesse de son front et il avait appelé, des Vosges, le 21e corps pour y parer. Mais celui-ci ne devait arriver que le 9 septembre : c’était donc une question d’heures.
Von Hausen fit, sans doute, ce qu'il put. Disons que l'affaire était mal réglée et les conditions mal combinées.
Dès le soir du 2 septembre, von Hausen avait ordonné à ses troupes d’occuper, le 3, le secteur de la Vesle et aux avant-gardes d'atteindre la Marne ; mais la IIIe armée n’avait pas réussi à atteindre son but. Les XIIe et XIXE corps n’atteignirent la Marne que le 4 au soir. Quant au XIIe corps de réserve, il était à la traîne depuis son passage de la frontière. Une de ses divisions, la 24e de réserve, qui s'était enfin emparée de Givet et se trouvait, le 3 septembre, vers Liart, s’apprêtait à remonter vers Hirson pour enlever le fort (le 4 septembre!) quand von Hausen apprit, par hasard, qu’il avait été évacué depuis le 1er septembre ! (Ainsi, en pleine course vers la Marne, une division entière remonte, par ordre, vers le nord pour s'emparer d’un fort en ruines abandonné par une escouade, non pas depuis le 1er septembre, mais depuis le 27 août, c’est-à-dire depuis dix jours |) L'autre division du XIIe corps de réserve, la 23, ayant, de son côté, occupé /?eims, y laissa, le 4 au matin, le 101€ de réserve, quand, à midi, Reims et sa garnison allemande furent bombardés par la 2 division de la Garde, de l’armée Bülow! D'un bout. à
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l’autre de son odyssée, l’armée von Hausen a de pareilles aventures. '
Quittant le château de Thugny, l’état-major de la IIIe armée s’était installé, le 4, à Bétheniville. La Marne fut atteinte, avonsnous dit, le soir même, par les XIIeet XIXE corps ; ce dernier occupa Châlons. Mais l’armée pourrait-elle aller plus loin? L’ordre donné à von Hausen n’avait pu, dans la journée, être exécuté : il prescrivait, en effet, de couper, le soir du 4, les voies ferrées au nord de Fère-Champenoise, au sud de Sommesous et au sud de Vitry :et on en était encore à trente kilomètres ! Toutes les unités, ce soir-là, firent connaître que les officiers et leurs hommes étaient arrivés « à la limite de leur tension d’esprit et de leurs forces physiques » (1). Von Hausen dut, pour le 5 septembre, accorder à son armée un jour de repos. Et c’est à l’heure même où il prenait cette décision que lui parvenait, à Bétheniville, le 4, à 10 h. 45 du soir, le radio parti trois heures plus tôt de Luxembourg et fixant le but assigné à la IIIe armée : Troyes-Vendeuvre. Cette ligne, si on la compare à celles fixées aux autres armées, était La plus avancée vers le sud : c'était donc à von Hausen que Moltke confiait la bataille de rupture sur le centre. Il confiait la mission la plus éloignée à l’armée qui était le plus en arrière et à la seule qui, consciente de son épuisement, s’immobilisait, pour le jour décisif, dans un ordre de repos.
En deux mots, l’aile gauche de von Hausen, la plus avancée, est encore, après un jour de repos, à Châlons, le 5 au soir, quand, d’après les calculs du grand quartier général, elle devrait être à Arcis-sur-Aube.
Si l’on se rend compte de la situation respective des trois armées allemandes de droite, destinées à agir ensemble contre l’aile gauche française, les opérations de la journée du 5 doivent commencer à devenir claires : von Kluck est en avant faisant, avec sa cavalerie en tête, son IIIe et son IXE corps à l’est, un décrochement de près de vingt kilomètres en direction de Provins : et il a donné l’ordre d'attaquer. Von Bülow et surtout von Hausen sont en arrière au lieu d’être en avant, et ils progressent péniblement, ou même ils s'arrêtent. Ainsi, la manœuvre conçue par le haut commandement allemand est déjà désorganisée par le «cavalier seul » de von Kluck, par le retard de von Bülow, par le stationnement de von Hausen, quand Joffre ordonne l'offensive générale et que Maunoury prend à partie le IVe corps de réserve laissé par von Kluck
(1) Général major BAUMGARTEN-CRUSIUS, Die Marneschlacht, 1914.
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en flanc-garde, mais entrainé dans le mouvement général vers 8 le sud.
Rappelons simplement, pour embrasser l’ensemble d’un eoup d'œil, que les deux autres armées allemandes (due de Wurtemberg et kronprinz) vont s'engager, « dans une progression inébranlable », contre les deux armées françaises de droite, Langle de Cary et Sarrail, pour les rejeter dans l’est et, qu’au même . moment, von Strantz, sorti de Metz, essaie de les couper à Saint- Mihiel. Sur la Mortagne et sur le Grand-Couronné, Dubail et Castelnau subissent l'assaut suprême des deux armées (prince de Bavière et von Heeringen) dont l'objectif est de forcer notre défense de l’est et de compléter, « par la Haute-Moselle », l’'encerclement général des armées de Joffre dans les Champs catalauniques.
Toute la France, de Paris aux Vosges, retentit d’un tumulte de bataille. Mais, sur ce vaste champ, deux mouvements nettement offensifs se sont dessinés dès le 5 : von Kluck s’est porté sur la Seine et Joffre s’est porté sur l'Ourcq. Ainsi les deux mouvements s’enferrent, celui de Lamaze a pénétré dans celui de von Kluek. Lamaze est au pied des buttes de Monthyon et de Penchard ; il a occupé Saint-Soupplets dans la nuit du 5 au 6, et le 7e corps contourne la crête de Dammartin. Von Kluck reçoit le choc ; Na est surpris ; il s'arrête.