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à l'esprit du plan général d’invasion, le kronprinz croit donc que les armées de Lorraine et des Vosges forceront la trouée de Neufchâteau-Mirecourt, et il leur tend la main. Ainsi, les armées allemandes, venant de l’est, se rendent toutes simultanément au rendez-vous catalaunique.
Il en est de même des armées qui viennent de l’ouest. Von Bülow et von Kluck n’ont pas d’autre objectif. Même pour attaquer Paris, ce n’est plus par le secteur de Picardie, trop bien défendu, mais par le secteur de Champagne et de Brie que l’on compte opérer. La plaine catalaunique est le champ de manœuvre, la « cour de la caserne » qui, selon les théories de Schlieffen et dans la pensée du haut commandement allemand, doit servir de lieu prédestiné à la défaite de la France et au désastre de l’armée de Joffre.
C'est done sur une ligne permettant de sauver cette plaine en la dominant que l’armée française doit se caler nécessairement ; une telle ligne est déterminée par l’ossature de la région entre Marne et Seine, c’est-à-dire par le premier gradin de l’hémicycle. Puisque l’armée de Joffre a des raisons de craindre pour ses communications par l’Argonne, par Saint-Mihiel, par la trouée de Charmes, par la trouée de Belfort, elle doit descendre jusqu’à un parallèle au sud de leurs débouchés; et comme, d’autre part, l’armée anglaise a cherché son abri au sud du camp retranché de Paris, Joffre, pour l'articulation de sa manœuvre, sera également dans la nécessité de chercher de ce côté un parallèle au moins sur la ligne des deux Morins.
Résumons : le camp retranché de Paris est le pivot de gauche; le camp retranché de Verdun est le pivot de droite : il faut rester en liaison avec tous deux. La courbe du golfe méridional de Seine, prolongée par l’Argonne, répond seule à cette double nécessité. Done, tel sera le terrain de la prochaine bataille. Joffre le voit ; il a le courage de le vouloir, d’agir et d’ordonner : voilà ce dont la France et l’histoire lui seront éternellement reconnaissantes.
La manœuvre allemande.
Le lieu de la bataille se trouvant ainsi déterminé, à quelle date sera-t-elle livrée? Pour ce point, dans le temps, c’est la manœuvre qui décidera, c’est-à-dire la volonté du chef s’emparant des nécessités et des opportunités.
Pour suivre ce beau travail intellectuel, il faut, d’une part, ne point faire abstraction de l'initiative ennemie et, d’autre part,
ne pas considérer une partie seulement de l’immense aire du conflit armé. Considérons, d’abord, le pivot de droite sans lequel la bataille de la Marne eût été impossible.
Le haut commandement allemand assaille précisément la droite française avec une résolution farouche et jusqu’à la dernière minute : dans la nuit du 4 au 5 septembre se déclenche l’offensive suprême contre le Grand-Couronné de Nancy : la présence de l'empereur est signalée. Nous savons maintenant que cette offensive ne réussit pas; mais le doute était permis en ce point et il l'était aussi sur les bords de la Mortagne.
Au milieu de tous ses autres soucis, Joffre y pense constamment. [1 a enlevé de ses armées de l’est la 8 division de cavalerie le 30, la 10€ division de cavalerie le 31. Il a prescrit, le 2 septembre, de diriger le même jour le 15€ corps sur Vaucouleurs et d’embarquer le 21e corps, le 4, pour Gondrecourt. Il a prescrit, le 3, d’embarquer le reste du %® corps le 4 pour Troyes. Mais les Allemands attaquent sans cesse dans l’est, « dans l’espérance, avoue von Tappen, que la percée réussirait encore, ou qu’au moins une grande partie de l'armée française serait fixée sur place ». Ils échouent. Joffre se décide, mais au dernier moment, à enlever des forces importantes pour les diriger vers l’ouest. Il a réussi à travailler sur ses lignes intérieures et il fixe à Castelnau, le 6, sa mission défensive : « La masse principale de nos forces est engagée dans une bataille générale. Maintenez-vous sur vos positions jusqu’à l’issue de cette bataille. » Bien qu'il ait encore besoin de troupes, il ne dégarnira Dubail et Castelnau que quand ceux-ci se sentiront vainqueurs. En fait, la bataille de la Marne, avant même qu’elle ne s'engage, a pour secteur oriental la bataille de la Mortagne et la bataille du Grand-Couronné. Ces deux batailles à part jouent dans la bataille générale, voilà ce qu'il importe de bien saisir. C’est par l’est qu’a commencé la victoire.
Jusqu'au 6, c’est-à-dire jusqu’au moment où von Heeringen reçoit l’ordre daté du 5 de se transporter avec son XV corps sur Busigny-Saint-Quentin, la lutte reste toujours des plus vives et l'artillerie continue à sévir violemment dans l’est. A partir du 6 septembre, un autre danger va se dessiner de ce côté. Une manœuvre, que Moltke avait voulu amorcer aux derniers jours d’août avec des parties des VIe et VITe armées, est dirigée sur Saint-Mihiel et tend à déraciner la place de Verdun. Joffre avertit Castelnau de se tenir en liaison avec la place de Toul, et le 15e corps est jeté sur Gondrecourt pour parer à ce coup fourré. Mais une autre action non moins redoutable de l'armée du kronprinz se prépare dans la
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région de l'Argonne. La trouée de Rodin Har-le-Duc est directe- Æ ment menacée, les forts de Verdun canonnés. La place pourraitelle résister longtemps et, si elle succombait, quel serait le sort de notre droite ? È
L'armée voisine de celle du kronprinz, l'armée du due Albert à ù Wurtemberg, a pour mission de combiner son effort avec celui-ci E pour briser, par une « progression inébranlable », le centre de À l'armée de Joffre entre la trouée de Revigny et la trouée de Mailly. ]
Considérons, maintenant, l'extrémité occidentale du front de à bataille, à où Joffre va porter sa manœuvre. Von Kluck y développe précisément la sienne, qui diffère, comme nous allons le voir, de celle qui a été prévue par le haut commandement allemand. L’écheveau est donc très complexe, très embrouillé; il demande à être relevé fil à fil.
Dans l’Æistoire illustrée de la guerre, nous avions établi, par la coïncidence des ordres et des exécutions, que la « conversion vers l'est » de l’armée von Kluck avait été la suite de la bataille de Guise. Or, les Mémoires publiés depuis par von Bülow et par von Kluck ont confirmé, en tous points, ce que l'étude de la carte nous avait révélé.
Après l’Instruction générale de Moltke, du 28 août au soir, prescrivant la marche rapide sur Paris (Kluck vers la Basse- Seine, Bülow sur la capitale), von Kluck et Bülow s'étaient heurtés au coup de boutoir de Lanrezac à Guise et de Maunoury à Proyart. La journée avait été dure. Cependant, von Kluck se considérait comme vainqueur et, se proposant l’encerclement des armées de French et de Lanrezac, il avait pris l'initiative de resserrer sa marche, et d’obliquer, non plus vers l’ouest pour encercler Paris, mais vers le sud-est pour se lancer à la poursuite des deux armées alliées. D’autre part, Bülow, effrayé de l’affaiblissement qui résultait pour lui du coup terrible qu'il avait reçu à Guise, suppliait son collègue de faire cette conversion et de se rapprocher de lui. I] lui télégraphiait : « La [re armée est instamment priée d'opérer une conversion sur la Fère-Laon, avec Chauny comme pivot. »
C’est ainsi que von Kluck fut amené à décider la marche vers le sud-est. Voici ses propres expressions : « Pour ces motifs, le commandement de la Ie armée estima qu’il pouvait devenir nécessaire de quitter la direction suivie jusque-là, pour opérer une conversion vers le sud et même le sud-est, si la situation de la IE armée réclamait un soutien immédiat. » Moltke, prévenu, approuva (21 h. 55) en changeant même, du sud-ouest au sud, la