‹ La bataille de la Marne (volume 2)Chapitre 8 sur 90 · FL · texte numérisé non relu

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Du coup, l'ennemi, lui aussi, abandonne Paris et surr Jorene.

Tout le secret de la victoire est là. Un général médiocre ou faible eût tâtonné, hésité, pris un parti médiocre ou faible. Il eût voulu ménager tout le monde, surtout ceux qui allaient répétant : « Ne fera-t-on pas à Paris l'honneur de se battre pour lui ?» Une retraite derrière le camp retranché de Paris pouvait offrir des avantages temporaires ; même, au point de vue militaire, elle se fût combinée avec le‘système qui avait longtemps prévalu et qui mettait la ressource suprême de la France dans une campagne derrière la Loire.

Mais le commandement est l’art des sacrifices. Joffre sait que, pour sauver Paris et la France, il doit conserver la liberté de ses mouvements : cette conviction domine tout en lui. La qualité de son esprit et son excellente éducation militaire opèrent à cette heure critique.

Reconnaissons aussi l'effet de cette doctrine, fondée sur les principes napoléoniens, mais appliquée aux masses modernes, qui avait dicté « l’Instruction sur la conduite des grandes unités ». Celle-ci, publiée en 1914, avait ramassé, en quelque sorte, au dernier moment, les fruits de l’expérience et des études de l’état-major français. Rappelons quelques-uns de ses articles qui donnent d’avance la théorie de la manœuvre de la Marne :

ART. 6. — L’offensive seule a des résultats positifs.

Les succès, à la guerre, ont toujours été emportés par des généraux qui ont voulu et cherché la bataille; ceux qui l’ont subie ont toujours été vaincus.

En prenant l'initiative des opérations, on fait naître les événements. Un commandant en chef énergique, ayant confiance en soi, en ses subordonnés, en ses troupes, ne laissera jamais à son adversaire la priorité de l’action, sous le prétexte d’attendre des renseignements plus précis. Il imprimera aux opérations, dès le début de la guerre, un tel caractère de violence et d’acharnement que l’ennemi, frappé dans son moral et paralysé dans son action, se verra réduit peut-être à rester sur la défensive. |

En présence d’un tel adversaire ayant pris l'initiative des opérations, c'est encore par une contre-offensive énergique et violente qu’il sera possible de donner à la lutte une tournure favorable. |

ART. 7. — Pour livrer la lutte suprême qui décide du sort de la guerre et dont l'avenir de la nation est l'enjeu, on ne saurait disposer de trop de forces. Toutes les grandes unités opérant sur un même théâtre doivent donc participer activement à la bataille générale.

ART. 20. — Pour être en mesure de réaliser sa manœuvre, le chef doit posséder sa liberté d'action, c’est-à-dire disposer de ses forces et rester maître de les employer, malgré l’ennemi, à l’exécution de son plan.

Dans une grande unité, il importe donc, avant tout, que les élé-

. ments de cette unité soient en situation de participer à la bataille et

qu’ils ne soient pas exposés à être attaqués et battus séparément.

- Lorsque ces conditions sont réalisées, le chef dispose de ses forces :

. on dit alors que l’unité est réunie.

- : La réunion des forces, ainsi définie, constitue une condition essen-

tielle de la liberté d’action du commandant.

Arr. 21. — Lorsque les forces sont réunies, le meilleur moyen, pour

un chef, d’assurer sa liberté d’action est d’imposer sa volonté à l’ennemi

par une offensive vigoureusement menée, suivant une idée directrice

. bien arrêtée. Cette offensive impressionne l’adversaire, l’oblige à se

défendre, et déconcerte ses projets d'attaque.

Arr. 22. — Les dispositions prises pour l’exécution de la manœuvre doivent viser à surprendre l’adversaire pour lui enlever sa liberté d'action. La surprise résulte, pour l’ennemi, d’un danger auquel il est hors d’état de parer d’une manière complète et en temps opportun. Elle exige la rapidité des mouvements et la sécurité des opérations.

Liberté d’action, liaisons assurées, participation de toutes les . forces à la bataille, initiative, surprise, tels sont les éléments qui doivent être réunis à la minute suprême pour assurer le succès. Joffre les attend et les rassemble avec une patience et une célérité . admirables dans le court délai que son repli vers le sud lui assure. …. Le général en chef voyait que s’enfermer dans Paris, c’était courir à un Metz ou à un Sedan ; mais surtout il savait que, même | sans s’attacher à cette solution, — la plus déplorable de toutes, — s’abriter derrière le camp retranché de Paris, c’était renoncer à la réunion de ses moyens, c'était couper en deux sa grande armée et laisser au hasard d’une retraite périlleuse toutes ses forces de l’est. Se mettre à l’abri de Paris, c’était découvrir Dijon, le Morvan, Nevers, le Creusot, Lyon, c’est-à-dire la France de la métallurgie et des ports, la puissante masse du sol national, seule capable de tenir une guerre de longue haleine contre un ennemi qu'il ne pouvait être question d’abattre en une fois.

* En un mot, comme tout le prouve, la préoccupation de l’est reste la pensée maîtresse. Il garde l’est « comme pivot » ; il conçoit la grande bataille, la bataille des masses, dans toute son ampleur. Ce n’est pas seulement avec Paris et avec Verdun, c’est avec Nancy, avec les Vosges qu’il entend garder ses liaisons (1). Joffre se décide donc pour le parti le plus fort, mais qui, en cas d’imsuccès, l’accablera des responsabilités les plus lourdes. On

(1) Les Mémoires de Gallieni exposent un point de vue tout différent : « Le général Joffre renforçait l’armée de droite (Sarrail) par deux corps prélevés sur les armées de Nancy ‘et d'Épinal. Cette disposition me paraissait encore contraire aux intérêts de la défense de Paris. »

blâmait la retraite ordonnée, le cas échéant, a. Seine et Joinville; on s’écriait ironiquement : « Poe Di jusqu’à Rivesaltes ?... » Et c’est cet éloignement momentané allait ramener, au bout de quelques heures, l’armée de Ja devant Paris libéré, avec la décision de la guerre obtenue, en en À par la victoire de la Marne | |

Une note personnelle, adressée par le général Joffre au AIR de la Guerre, M. Millerand, sous la date du 3 septembre, récapitule l’ensemble des motifs qui ont agi sur l'esprit du chef dans ces journées tragiques et annonce en même temps la prochaine reprise de l'offensive; on voit ains se dégager la suite logique des idées, filles des nécessités :

3 septembre.

Dans la journée du 2, l’ensemble des armées allemandes occupe les positions suivantes :

La Ire armée (4 corps actifs et un corps de réserve) a dépassé vers le sud la région de Compiègne. La Ile armée (3 corps actifs et 2 corps de réserve) a atteint la région de Laon. La IIIe armée (2 corps actifs et un corps de réserve) a franchi l’Aisne entre Château-Porcien et Attigny. Les IVe et Ve armées (comptant ensemble 6 corps actifs et 4 corps de réserve) sont au contact avec nos armées entre Verdun et Vouziers. De Belfort à Nancy, les VIe et VIIe armées allemandes (6 corps actifs et de nombreuses formations de réserve et d’ersatz) sont retranchées devant notre droite. Se

L’aile droite allemande prononce donc un large mouvement d’enveloppement contre notre gauche. Nous avions espéré combattre cette manœuvre par une puissante concentration de forces dans la région d'Amiens, grâce à l’aide de l’armée anglaise et de l’armée constituée sous les ordres du général Maunoury.

Le rapide recul de l’armée anglaise, effectué trop tôt pour que l’armée Maunoury ait pu entrer en jeu dans de bonnes conditions, a eu des conséquences déplorables pour le flanc gauche de l’armée Lanrezac qui se trouvait dans l’après-midi du 2 septembre au nord-est de Château- Thierry. La cavalerie allemande, franchissant l'Oise sur un pont dont la destruction n’a pu être faite en temps utile par les Anglais, a pénétré presque sur nos lignes de communication, enlevant un convoi et se portant, le 2 septembre au soir, devant Château-Thierry dont elle a attaqué les ponts.

Accepter actuellement la bataille avec l’une quelconque de nos armées entraînerait fatalement l'engagement de toutes nos forces, et l’armée du général Lanrezac se trouverait fixée dans une situation que la marche de la Ire armée allemande rend des plus périlleuses.

Le moindre échec courrait le plus grand risque de se transformer en déroute irrémédiable au cours de laquelle le reste de nos armées serait rejeté loin du camp retranché de Paris et complètement séparé des forces anglaises. Nos chances de succès seraient encore diminuées par

Besoin Fr er les vides produits dans leurs rangs. Les commanits d’armées, consultés, ne sont pas favorables à l’idée d’un engageont général immédiat.

F s: Eh. la situation en Russie nous fait un devoir de durer et de … gagner du temps, en retenant devant nous le plus possible les forces allemandes. Nous ne pouvons le faire qu’en évitant tout accrochage décisif dans lequel nous n’aurions pas les plus grandes chances de succès,

- et en usant l’ennemi par des offensives prises dans toutes les occasions favorables comme nos armées n ‘ont cessé de le faire. La nécessité d'abandonner provisoirement une portion plus grande du territoire national, si pénible soit-elle, ne peut pas suffire à nous faire accepter # trop tôt une bataille générale qui se présenterait dans des conditions

défavorables.

Ces considérations m'ont dicté la décision que j’ai prise :

de Attendre quelques jours avant de livrer la bataille en prenant en arrière de champ nécessaire pour éviter l’accrochage de nos armées.

… Récupérer sur nos deux armées de droite, en leur assignant des missions strictement défensives, deux corps d'armée au moins.

… Recompléter et reposer nos troupes dans la plus large mesure possible. Préparer une offensive prochaine, en liaison avec l’armée anglaise et avec les troupes mobiles de la garnison de Paris.

. La région de cette offensive est choisie de façon que, en utilisant sur cer-

taines parties du front les organisations défensives préparées, nous puissions nous assurer la supériorité numérique dans la zone choisie pour notre effort principal.

… En jace d’un ennemi qui s’affaiblira au fur et à mesure de sa pro- 4 gression dans un pays dont les communications sont en partie détruites, + nous aurons augmenté dans de fortes proportions nos chances de victoire. . Tel est le véritable document révélateur, le secret intime de la pensée du chef.

mn.

e Où s’arrêtera la retraite? Le terrain.

Le massif de Saint-Gobain étant perdu, la retraite vers le sud, É non vers Paris, étant décidée, en quel point le général français Fr devait-il caler ses troupes pour être en mesure de reprendre l’offen- sive avec le plus de chances de succès ?

A cette question, la nature répond avec une autorité sans seconde : le bassin de la Seine, qui sera toujours le champ de . bataille pour Paris, n’est rien autre chose que l’ancien fond du golfe de Seine adossé aux vieilles formations géologiques de l’Ar-

denne, de l’Argonne, du plateau de Langres et du Morvan. On ee dire, en gros, que le bassin forme un vaste hémicycle s’ou- vrant sur la mer et remontant, par pentes et gradins successifs, Jusqu’aux hauteurs qui forment la carcasse solide de la France.

i j : LEA 22 LA BATAILLE DE LA MARNE +114 CURE

Cet hémicycle ent” orienté vers le nord-ouest. La masse des gradins qui le composent trace sa courbe inférieure d’après une ligne Montereau, Nogent-sur-Seine, Troyes, Vassy, se continuant vers le nord-est par Bar-le-Duc, Revigny, Grandpré.

En avant de cette masse, se projettent quelques gradins avancés qui descendent sur le cirque ou sur l’arène : ces gradins détachés sont déterminés par les hauteurs bordant les vallées du Grand Morin, du Petit Morin et de la Marne. C’est sur le premier de ces gradins que, pour les raisons que nous allons indiquer, Joffre a choisi le point de départ de son offensive : il s'arrête sur la ligne des deux Morins : Coulommiers, la Ferté-Gaucher, Esternay, Fère-Champenoise, Vitry-le-François.

Le golfe de Seine ne présente, de la mer à son ancien rivage, qu'un seul obstacle, un seul barrage avant le premier gradin de l’hémicycele : c’est le double massif de Roye-Lassigny-Saint- Gobain, c’est-à-dire le rebord déterminé par la coupure de l'Oise. Ce barrage une fois franchi, la vague d’invasion déferle dans la vaste plaine de Champagne et, ayant dépassé Paris, elle n’a plus qu’à balayer le golfe de Seine et à en chasser les armées qui l’occupent pour revenir sur la capitale isolée comme un rocher battu des flots.

C’est dans cette plaine que, traditionnellement, le sort de Paris s’est décidé. Sur le circuit qui la borde se trouvent rangées les grandes batailles dont le souvenir étreint encore le cœur de la France : les Champs Catalauniques, Valmy, les batailles de 1814, Champaubert, Montmirail, Vauchamps ; c’est là que Mac-Mahon se serait battu, en 1870, s’il n’était pas allé s’engouffrer dans limpasse de Sedan. Ces « Champs Catalauniques » ou « Champagne » sont déterminés par le cours presque parallèle des deux rivières de Paris, la Marne et la Seine. Comme si elles ne suffisaient pas à étancher les eaux qui affleurent des côtes voisines, deux affluents de la Marne, le Petit et le Grand Morin, coulent à égale distance de l’une et de l’autre.

La ligne d’appui du golfe de Seine est, en somme, la véritable séparation à l’est de la France du Nord et de la France du Midi, et elle répond exactement à la ligne d’appui de la Loire à l’ouest. Donc, la véritable bataille de France est là, puisque le sol français s'organise tout entier autour de cette crète. Vidal de la Blache, ayant fait observer que cette zone fut la marche frontière des Gaules belgiques, comme plus tard des archevêchés de Reims et de Sens, ajoute :

La Champagne du Nord, celle de Reims, comme dit Grégoire de Tours, touche à la Picardie et lui ressemble. Les monuments d'époque

| préhstonique montrent d’éiroits rapports avec la Belgique, presque

pas avec la Bourgogne. Ses destinées sont liées à celles de la grande région picarde. Au contraire, le faisceau des rivières méridionales a son centre éd à Troyes ; cette autre partie de la Champagne se relie à la Brie et gravite vers Paris. Par les rapports naturels, comme dans les anciennes divisions politiques, l’autre gravite vers Reims et les Pays-

| F Bas (1).

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De ce simple exposé géographique, il résulte nettement qu’une armée, située sur la falaise qui sépare ces deux régions, la Champagne picarde et la Champagne briarde, est en situation de défendre à la fois les deux métropoles : Reims et Paris. Et ne résulte-t-il pas, avec la même évidence, que le général Joffre, en venant chercher les premiers gradins de l’hnémicycle de Seine, ceux qui sont au nord de la rivière (avec la ressource de se replier, au besoin, sur ceux qui s'élèvent au sud), s’est conformé aux lois de la nature et de l’histoire. Il adopte ce point d’appui parce qu’en fait — une fois le massif de Saint-Gobain perdu (2) — il ne s’en trouve plus

d’autre.

D'ailleurs, les événements de la guerre l’y ont amené et en quelque sorte poussé, ainsi que nous l’avons exposé. Le plan du grand état-major ennemi a donné pour rendez-vous général aux armées allemandes, pénétrant de toutes parts en France, précisément la plaine catalaunique : depuis la première heure, toutes convergent vers ce but commun ; toutes et chacune se sont mises en marche pour arriver à cette « concentration sur le champ de bataille » prescrite par le vieux Moltke et par Schlieffen : et elles y arrivent, en effet, dans les jours qui précèdent immédiatement la bataille de la Marne.

Voyons plutôt : la plaine catalaunique est prise à revers par les armées de von Hausen et du duc de Wurtemberg, débouchant par la trouée de Grandpré et par la brèche de Reims. Elle est menacée par, von Strantz qui, de Metz et par le Rupt de Mad, vise Saint-Mihiel. Les armées de von Heeringen et du prince Rupprecht de Bavière qui agissent dans l’est livrent un assaut mortel pour s’ouvrir le chemin de la Haute-Moselle. L'armée du kronprinz glisse le long de l’Argonne pour venir à la rencontre de toutes les autres et asséner le coup final sur la trouée de Bar-le- Duc, en direction de Bar-le-Duc, Dijon. Conformant sa pensée

(1) Tableau de la géographie de Ja France, p. 123.

(2) Sur les raisons qui ont déterminé l'abandon du massif de Saint-Gobain par l’armée britannique, voir « la Bataille de Saint-Quentin-Guise », dans la Rcoue des Deux Mondes des 1* et 15 septembre 1918.

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