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von Kluck interprète le mouvement commence à se répandre dans les rangs en même temps que l’ordre même de la retraite : il déclare à ses soldats que c’est la défaite de l’armée Bülow qui force sa propre armée à la retraite :
Le 9 septembre, lisons-nous sur un carnet de route, la bataille reprenait pour nous au village de Betz. Notre bataillon devait avancer à droite et à gauche du parc du château. Mais, à peine dans le village, nous fûmes assaillis par une pluie d’obus. Grosses pertes. Un autre régiment de la 6 division progressa en échelon à notre droite et, tous ensemble, nous avançâmes jusqu’au talus du chemin de fer, au delà du parc du château. C’est nous qui avions pénétré le plus loin. L’artillerie lourde tirait par-dessus notre tête sur l’ennemi qui se retirait. De même que la veille, nous croyions avoir battu l’ennemi. Aussi fûmesnous d’autant plus surpris et fâcheusement impressionnés quand on nous fit savoir, tard dans la soirée, que nous devions partir vers le nord, PARCE QUE L'ARMÉE VOISINE ÉTAIT BATTUE.
Le spectacle de confusion et de désordre que décrivent les combattants s’affirme plus encore dans les régiments de l’armée von Kluck entraînés dans la retraite générale alors qu’ils marchaïent pour accomplir la grande manœuvre d’encerclement. Surpris et sans ordres, les services d’arrière n’ayant d’autre indication que celle-ci : « direction vers le nord », furent croisés par les autres unités du centre et de la gauche et, ainsi, les courants se confondirent dans des complications inextricables. Pourquoi le tableau de cette retraite pathétique, menacée à chaque instant par la cavalerie française (1), est-il resté inconnu à l’histoire, tandis que celle-ci a mis en pleine lumière tous les incidents de la retraite française après Charleroi?
Dans La nuit du 9 au 10 septembre, continue à noter H. Heubner (du IIIe corps), nous avons fait une marche de nuit excessivement fati-
(1) La 5 division de cavalerie (général Cornulier-Lucinière) avait quitté le 9 à 4 heures du matin son bivouac de Vouty, exactement à 10 kilomètres derrière la masse d’attaque de von Quast groupée le 9 matin au nord de Cuvergnon. Elle se porta jusqu’à Chouy et même Plessier-Huleu : là elle était sur le plateau d'Hartennes où passait tout le ravitaillement allemand (route de Soissons à Château-Thierry). L’escadron Gironde, se reportant vers le nord-ouest, gagna ensuite le plateau de Cœuvres (ferme de Pony), tandis que le gros de la division, rebroussant vers l’ouest, allait bivouaquer, pour la nuit du 9 au 10, à Verrines, au sud de Néry.
Sur l'importance de ce raid et le trouble qu'il jeta dans les services d’arrière de l’armée von Kluck, un seul texte suflira. Il est extrait du Militär Wochenblatt du 14 janvier 1920 : « L’inspection d’étapes n° 1 a rendu compte, le 9 septembre, que la présence de la cavalerie française dans la forêt de Villers- Cotterets empêchait Le transport des ravitaillements en munitions et en vivres de Soissons sur la Ferté-Mion et aussi sur Neuilly-Saint-Front. »
3 gante, d'environ 40 kilomètres jusqu’à l’Aisne, et nous l’avons pour- suivie, le jour suivant, jusque tard dans la soirée; nous repassâmes par Villers- Cotterets où nous croisâmes les convois du IVe corps. Nos pauvres hommes étaient tellement fatigués qu’ils tombaient sur le pavé humide. J’ai pu constater que l’excès de la fatigue pouvait pousser les hommes au désespoir. Nous franchissons l’Aisne par une pluie bat- tante et une obscurité complète, le 10 dans la nuit (1).
Nous avons dit, ci-dessus, l’odyssée des services d’arrière du IXe corps, d’Esternay à Crépy-en-Valois. Voici, maintenant, la retraite des formations de combat, restées sur le terrain jusqu’à la dernière minute pour couvrir la retraite :
- Devant nous, à notre gauche, il y avait le village de Boissy- Fresnoy ; notre infanterie s’avançant un peu au delà de la sortie du … village avec les autres bataillons de notre 90€ régiment (1% division - du IX® corps). Désignés par un avion à l'artillerie française, nous
- nous repliâmes dans le village qui fut aussitôt bombardé. Enfin, vers - 6 heures du soir (le 9), l’artillerie ennemie cessa de tirer. Ce fut un | poids bien lourd enlevé de notre cœur. Tous les régiments se réu- - nirent. On fit des tranchées par prudence et, vers 11 heures, on put - enfin dormir. Nous étions exténués. Dans le lointain nous voyions les - énormes quilles de lumière projetées au ciel par les phares des forts de - Paris.
- Quel fut notre étonnement quand, le lendemain matin (10 septembre),
nous reçûmes l’ordre de reculer, bien que nous fussions les maîtres du champ de bataille | Ainsi, sans être même suivis des Français, nous - marchâmes vers le nord en nous intercalant dans les autres corps de l’armée von Kluck. Encore une fois, la journée fut dure. Nous traver- . sâmes Crépy-en-Valois dont on fit sauter le pont après notre passage. . Nous arrivâmes à la forêt de Compiègne un peu avant midi. Puis nous - inclinâmes vers le nord-est et gagnâmes Viviers-Frère-Robert, station
d’été pour les Parisiens.
Le lendemain, 11 septembre, en marche à 8 heures, arrivée à Ber- - neuil-sur-Aisne à midi et demi. Là, nous croisämes la route de marche #1 du IIIe corps. Pour la première fois et pleins d’étonnement, nous vimes
- défiler devant nous tout un corps d'armée. Les deux grands- ducs de — Mecklembourg, venus dans leurs voitures près de notre cantonnement, …— assistèrent à ce défilé sans fin de troupes de toutes armes avec lartilcrie, le train des équipages, etc. La marche reprit avec des arrêts ‘interminables pendant toute la nuit. Heureusement l’ennemi nous laissa . quelque répit. Le lendemain, 12 septembre, nous arrivâmes à la ferme
- de Moronval près d’Attichy et de là, par un temps affreux, nous allâmes — creuser des tranchées près de Nampcel (2).
(1) Henrich HEUBNER, capitaine de réserve, Sous les ordres de von Kluck devant Paris, chap. x, p. 118.
(2) Docteur W. Harzorr, Mit dem IIIe bataillon, 90 Fus.-Reg., Meckleraburgs Sôhne, fascicule 5.
Et voici le récit d’un officier du 24 d’artillerie (IX corps). Il achève le tableau de cette retraite jusqu’à la dernière minute.
Le 8, les batteries reçurent l’ordre d’avancer pour se mettre en bataiile contre le flanc de l'adversaire : elles furent attaquées dans l’aprèsmidi par la cavalerie française qui, d’ailleurs, fut repoussée. Le 9 septembre, les batteries s’installèrent dans des positions solides où elles se retranchèrent. Le 10 septembre de bonne heure, de violentes attaques recommencèrent et continuèrent toute la journée, principalement en combats d’artillerie. L’ennemi fut repoussé deux fois, et même les batteries quittèrent leurs positions après un combat acharné et purent avancer. Vers le soir, des colonnes françaises qui se touchaient furent littéralement fauchées par notre feu.
Le 11 septembre, les batteries se retirèrent par Crépy, Compiègne
jusqu’à Vitry où elles bivouaquèrent. Le 12 septembre fut un jour affreux : tempête, pluie, attaque de l'artillerie ennemie, pertes en hommes et en chevaux. Enfin le régiment put arriver à Nampcel où il demeura jusqu’au 20 septembre (1).
De cet ensemble, un peu confus en apparence, se dégage pourtant une vérité stratégique et militaire incontestable et qui domine toutes les allégations et insinuations du haut commandement allemand et en particulier de von Kluck : la [re armée allemande fut battue et bien battue; elle ne céda que contrainte et forcée et avec une rapidité qui sent plutôt la fuite que la manœuvre.
Ceci est incontestable, en tout cas, pour la gauche et le centre de l’armée von Kluck. Nous avons vu qu’il a brisé lui-même sa liaison avec Bülow, nous avons dit les appels au secours des troupes qui, à l’articulation, sont prises sous le feu des Anglais et de la & division française, nous avons dit les alarmes de von Kluck et les mesures qu’il prend pour sauver cette articulation, mais nous avons dit aussi le recul de 25 kilomètres qui s’est opéré progressivement du sud du Grand Morin jusqu’à la Marne, et les ordres de repli éventuel à l'articulation dès le 7 à 9 h. 15 du soir. La retraite est, en fait, ininterrompue depuis le 6 septembre. C’est comme une muraille qui s'écroule d’abord à gauche puis, peu à peu, jusqu’à la droite. A supposer que cette retraite progressive de l’armée von Kluck n’ait pas été imposée par la pression directe de l’ennemi et en admettant même qu’elle ait été voulue et commandée par le général, celui-ci n’en est pas moins responsable de la perte de la bataille, lui et non pas d’autres. La faute originaire lui appartient. Une fois atteint par les premiers coups de canon, tirés sur la Marne par la 8 division française et par l’armée
(1) Mecklemburgs Sôhne, 3 fascicule.
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anglaise, il n'avait évidemment plus aucune illusion à se faire. Sa cavalerie et ses formations de gauche se mettaient en retraite
d’elles-mêmes depuis Varreddes jusqu’à Château-Thierry parce
qu'après les avoir portées trop en avant, 1l les avait laissées sans soutien.
Il comprit, dans la nuit du 8 au 9, qu’il n’avait plus qu’à faire
comme elles et à fuir. Il ordonna à sa droite de tenir d'autant plus
fermement qu’il était dans la nécessité de dégager d’abord sa gauche et progressivement le reste de son armée. S'il a su prendre à temps encore cette résolution, elle répare à peine la double faute dont elle est la suite fatale : à savoir l’offensive sur Provins et la suppression de ses liaisons avec l’armée von Bülow.
Quand, par la suite, von Kluck a essayé de jeter la poudre aux yeux de l'opinion et de l’histoire en vantant surtout ces
deux résolutions, il n’était pas encore descendu de ce pinacle
d’orgueil où les victoires trop faciles de 1866 et de 1870 avaient hissé les généraux allemands. Il n’admettait pas qu’un chef allemand ne sût pas son métier. Maintenant que tous ses collègues
ont été battus comme lui, il n’a qu’à se placer parmi eux à son
juste rang : vaincu de la Marne, vaincu par sa faute, il est le premier qui ait réalisé la défaite. Averti le premier, il a su prendre
- à temps quelques précautions pour atténuer cette défaite et . l'empêcher de tourner au désastre. C’est tout le mérite qu’on peut
lui reconnaître. D’autres n’ont pas su voir clair et s’incliner aussi vite, même devant les nécessités inéluctables. Tout compte fait, il vaut encore mieux être un von Kluck qu’un von Ludendorff!