‹ La bataille de la MarneChapitre 62 sur 102 · SO SPP MS SP CAP EP US DFE OT EEE · texte numérisé non relu

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Le colonel-général Moltke junior avait été son élu, son favori, et

cela n’ajoutait rien au prestige du chef de l’état-major général.

D’après le témoignage à peu près unanime des officiers qui ont été ses amis et ses subordonnés, le général de Moltke apparaît comme un esprit pondéré, appliqué, un peu timide, dénué d’imagination, n’ayant ni accent, ni autorité, en somme, un épigone, un neveu. La mécanisation des forces humaines à l’allemande devait aboutir fatalement à ce genre de choix. Ces natures d'hommes à la conscience calme et à l’échine souple finissent par arriver à tout, ne fût-ce que par la conjuration universelle qui, écartant les valeurs vraies, pousse les médiocres.

Moltke le neveu avait été réduit à ses proportions réelles, lui aussi, dès les premiers jours de la guerre, dès l’affaire de Liège. L'Allemagne avait été ulcérée de se voir arrêtée, ne fût-ce que quelques heures, par cette méprisable petite Belgique. Guillaume avait traduit ce sentiment universel avec sa grossièreté ordinaire, quand il avait jeté à la face du commandant en chef de ses armées cette terrible apostrophe : « Eh bien! c’est donc pour arriver à cela que vous m’avez mis les Anglais sur les bras (1)? »

On peut dire, qu’à partir de ce moment, von Moltke a les reins cassés. Ayant suivi les plans de Schlieffen, non sans les modifier

à sa manière timorée et pédantesque, il se trouve empêtré dans :

la grandeur de cette conception dès les premiers échecs en Prusse orientale et, dès les premières difficultés, sur le front occidental. Il s’accroche aux lignes générales du système, mais il le détruit morceaux par morceaux. Dès qu’il laisse von Kluck agir à sa tête, tout est à vau-l’eau ; car il n’y a pas deux disciplines, l’une pour les petits, l’autre pour les grands. Les défaites de Lorraine, où Rupprecht de Bavière est, lui aussi, laissé libre d’agir comme il l’entend (2), la marche de von Kluck vers le sud-est, l’échec devant Paris, l’apparition de l’armée Maunoury, tout le surprend. Il change encore une fois son plan primitif, et nous avons vu que, le 5 septembre, à la veille de la bataille de la Marne, il substitue à la manœuvre d’enveloppement une manœuvre de rupture. Même au cours de la bataille, ordres et contre-ordres s’entremêlent. Ludendorff, qui a vu von Moltke le 22 août, sans doute sous le coup de l’algarade impériale, le trouva « fatigué » (3) ; dès le 8 sep-

(1) VOx STEIN, ancien ministre de la Guerre, Souvenirs du temps de la guerre, 2 chap., in fine.

(2) Vox Rutrs, « la Campagne de Lorraine en 191% », dans Wissen und Wehr de juillet-septembre 1921.

(3) Souvenirs de guerre, traduction française, t. I, p. 63.

: il est rnalade (peut-être plus gravement encore qu’on ne

Ja di D: le 41, il apparaît encore dans les quartiers généraux me armées, mais il fait peine à voir : il rentre à Luxembourg et s’effondre. Le haut commandement s’effondre avec lui. |

Un observateur attentif, installé au grand quartier général de Luxembourg, l'amiral von Tirpitz, a noté l'impression répandue autour de lui dans ces journées où sombrait le fameux grand étatmajor.

De

- 9 septembre. — A l’ouest, nous sommes à la veille d’une crise grave. . Les troupes que nous envoyons à présent à l’etréme aile droite arriveront certainement trop tard. Nous nous sommes exagéré l’importance de nos premières victoires. Les Français se sont repliés selon un plan con

. certé et à présent, ils avancent par masses énormes animées d’une 2 . grande bravoure, tandis que nos troupes sont épuisées par des marches continuelles.

… 13 septembre. — Il paraît que le généralissime français est vraiment un chef. L'empereur cherche à dominer sa surexcitation ; mais, au point de oue militaire, il ne compte plus. Ajoutez que Berlin hurle fréné- - tiquement victoire à un moment où tout est encore en question.

+ 14 septembre. — On raconte que la 1° armée voulait avoir sa victoire à elle et qu’elle n’a pas assez pensé à l’ensemble ; ainsi s’est produit un vide où très habilement se sont lancés les Anglais et jusqu'ici l’on n'avait pas réussi à le combler.

15 septembre. — Les renforts réclamés de tous côtés n’arriveront plus -à temps. La frénésie de victoire des journaux berlinois me choque à présent plus que jamais. Plettenberg (commandant le corps de la Garde) a informé l’empereur que, dans beaucoup de régiments de la Garde, sur 300 hommes partis au front, les compagnies n’en ont plus que 50 (1).

. Il restait certainement au grand quartier général des hommes de haute capacité : les généraux von Stein et Freytag-Loringhoven, le colonel von Tappen, chargé des opérations, le colonel von Dommes (politique), le lieutenant-colonel von Fabeck (personnel et service général), le lieutenant-colonel Hentsch (informations), Je major Nicolaï (renseignements), etc. Mais tant de services hfférents, spécialisés, automatisés, ne faisaient pas un commandement ; et puis les hommes qui les dirigeaient avaient le moral profondément atteint, car c'était leur œuvre, en somme, qui S’écroulait sous leurs yeux.

- C’est ici qu'il faut signaler le vice principal du haut commandement allemand. En fait, il appartenait à ue collectivité anonyme ; c'était le grand état-major et ses officiers qui commandaient, et non une personnalité qualifiée et responsable. L’Autriche avait

… (1) Trmrrrz, Mémoires, traduction, p. 471. -

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