‹ La bataille de Navarin (1827) d'après les documents inédits des archives impériales RussesChapitre 24 sur 75 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

LE COUP DE TONNERRE DE NAVARIN e # ,

Le chef de l’escadre russe, le comte L. P. Heyden, dans son rapport sur l'affaire de Navarin, raconte de la manière suivante le célèbre combat du 8/20 octobre 1827.

. «Dans ma première entrevue avec le vice-amiral Codrington, j’appris avec surprise de quelle façon déloyale Ibrahim- Pacha, peu de jours auparavant, avait violé l'engagement (1) pris par lui d’ob-

+ 4. Pour expliquer les circonstances auxquelles fait allusion le commandant de l'escadre russe, nous em-

server l'armistice juqu'à ce qu'il eût reçu les instructions de son gouvernement, — engagement conformément auquel les

prunterons quelques curieux renseignements au « Memoir of admiral sir E. Codrington ». Dans la conférence, qui eut lieu à Navarin le 25 septembre 1821 entre Codrington, de Rigny et Ibrahim, les amiraux, après les salutations d'usage en Orient, exposèrent au pacha que le traité signé par l'Angleterre, la France et la Russie leur faisait une nécessité d'empêcher tout arrivage de renforts en hommes, chevaux, etc., destinés aux opérations contre la Grèce et provenant de la Turquie ou de l'Afrique. En même temps pour preuve de la bonne foi dont les amiraux entendaient faire la règle de leurs rapports avec le pacha, ils lui lurent in extenso les parties de leurs instructions qui avaient trait à l’objet de la conférence. Ibrahim répondit qne les amiraux devaient savoir qu'il était un soldat comme eux et que son devoir strict était d’obéir aux instructions qu'il avait reçues ; qu'il Jui était prescrit d'attaquer Hydra et qu'il devait exécuter cet ordre ; que son rôle était d'agir et non de négocier ; qu’en conséquence il priait les amiraux de s'adresser au grand-vizir pour traiter diplomatiquement de cette affaire. Les amiraux reprirent qu'ils savaient quels devaient être les sentiments d'un homme valeureux dans des circonstances semblables, et qu'ils étaient bien aïises de pouvoir le féliciter d’avoir devant lui une force à laquelle il était impossible de résister. Ils firent observer à Ibrahim que, s'il se mettait en mer, ils devraient exécuter leurs instructions et qu'une

amiraux alliés non seulement avaient levé :

le blocus de Navarin, mais encore avaient promis de s'opposer à la descente projetée de la flotte grecque sur les côtes d’Albanie.

« Cette conduite du général égyptien et les mesures qu'il prit dès la promulgation

résistance violente de sa part entraînerait l’extermination totale de sa flotte. A la fin le pacha consentit à suspendre, sous sa responsabilité, toutes les opérations de l’armée égyptienne sur mer et sur terre, jusqu’à ce qu’il eût reçu de Constantinople et d'Alexandrie des réponses aux dépêches qu'il y envoya immédiatement. En attendant, ses forces resteraient à Navarin. 1 demanda en même temps l'autorisation d’expédier deux paquebots : l’un à Alexandrie, l’autre à Prévesa. Ce à quoi les amiraux consentirent .sur-le-champ. Harry Codrington, fils de l’amiral anglais, sous le commandement de son père en qualité d’enseigne, racontant à sa sœur Jenny, dans une lettre datée du 25 septembre, la conférence des amiraux avec Ibrahim- Pacha à laquelle il avait assisté comme faisant partie de la suite de son père, écrit ce qui suit (p.16): « Ce fut a grand'peine qu’on réussit à persuader Ibrahim. Il prit plus d’une fois un ton railleur et à la fin s’exprima ainsi: « Nous n'avons d’autres marchandises à « bord de nos vaisseaux que des balles et de la poudre « à canon. » Sur ce, de Rigny répliqua avec une cer- « taine vivacité : « Nous en avons aussi. Eh bien, soit, « nous pouvons faire un échange et vous en donner « plus que vous ne voudrez! »

du traité de Londres pour transformer la Morée en un véritable désert nous obligèrent à réunir nos forces devant Navarin et à envoyer à Ibrahim une note nouvelle et conçue en termes énergiques (1).

1. Nous reproduisons ci-dessous, d'après le « Memoir of the life of admiral sir E. Codrington », le texte de l’ultimatum envoyé par les amiraux au gépéralissime turc.

A Son Altesse Ibrahim-Pacha.

Altesse, les renseignements les plus précis, arrivés a nous de tous côtés, nous apprennent que de nombreux détachements de votre: armée sont répandus dans toute la Morée occidentale, qu'ils promènent partout la dévastation, le pillage et l'incendie, déracinent les arbres, détruisent les vignes et toutes les productions du sol, bref s'efforcent de transformer cette contrée en un véritable désert.

Nous savons en outre qu'une expédition se prépare contre les districts du Magne et que des troupes partent déjà dans cette direction.

Tous ces actes d'excessive violence s’accomplissent, pour ainsi dire, sous nos yeux, au mépris de l’armistice que Votre Altesse a juré d'observer religieusement et grâce auquel seulement u été autorisé, le 26 septembre dernier, le retour de votre flotte à Navarin.

Les soussignés se trouvent dans la pénible nécessité de vous déclarer maintenant qu'une telle ma: nière d'agir de votre part, une si étrange violation de

« Les employés au service du pacha déclarèrent à notre parlementaire qu'Ibrahim était absent, qu’ils ne savaient pas où il se trouvait ni quand il reviendrait, et qu'ils ne pouvaient prendre sur eux de lui remettre la lettre des amiraux alliés. »

« Cette étrange et impertinente réponse acheva de nous prouver que les moyens de persuasion, les menaces même seraient désormais inutiles et qu’à moins de mesures promptes et énergiques le traité de

vos engagements, vous placent, Monsieur, en dehors du droit international et des traités existant entre leurs cours et la Porte Ottomane.

De plus, ss soussignés ‘considèrent les ravages opérés en ce moment par votre ordre comme directement contraires aux intérêts de votre souverain qui peut par là être privé des avantages essentiels que le traité de Londres lui assure en Grèce.

Les soussignés réclament de Votre Altesse une réponse prompte et catégorique à la notification présente, vous laissant réfléchir aux conséquences immédiates d’un refus ou d'un retard.

Le vice-amiral Edward CoDRINGTON.

Le contre-amiral comte von HEYDEN.

Le vice-amiral pe Ricny

Londres, au lieu de remplir les désirs de l'humanité et les bonnes intentions des puissances signataires, aurait seulement pour effet de rendre plus féroce et plus désastreuse encore la lutte qu’on voulait arrêler.

« Après müre délibération et en conséquence du protocole rédigé le]7 octobre, nous résolûmes d'entrer avec tous nos vaisseaux dans le port même de Navarin et de mouiller à côté de la flotte turque, pour obliger, par la présence et la position de nos escadres, Ibrahim à concentrer ses forces sur ce point et à s'abstenir de toute nouvelle entreprise contre les côtes de la Grèce. |

« Les dispositions militaires, le plan des opérations et le commandement suprème en cas d'action avaient été laissés au Vice-Amiral Codrington qui était le plus ancien en grade. Les talents, la conduite, les éminents services de cet amiral

lui avaient acquis la confiance générale que l’événement du 8 octobre a justifiée avec tant d'éclat devant ses compagnons d'armes et devant toute l’Europe.

« À une heure de l’après-midi, la flotte alliée se montra à l'entrée du port de Navarin. Elle s’avançait sur deux colonnes formées, l’une des vaisseaux anglais et français, l’autre de l’escadre russe. Les amiraux Codrington et de Rigny qui, par suite des dispositions prises, se trouvaient au vent, avaient déjà dépassé les batteries du fort et venaient de jeter l’ancre,

lorsque la colonne russe, ayant à sa tête

le vaisseau amiral l'Azoff, s’approcha de l'entrée du port. En ce moment même, d’un des brülots turcs partit une fusillade très nourrie qui tua le lieutenant anglais Fitz-Roy, envoyé comme parlementaire pour inviter le commandant de ce brûlot à s'éloigner du voisinage des vaisseaux alliés. Bientôt un premier coup de canon

fut tiré par une corvetie égyptienne contre une frégate française.

« L’Azoff se trouvait alors entre les batteries du fort de Navarin et celles de l’île de Sphactérie, qui dirigèrent aussitôt un feu croisé contre le vaisseau amiral et ensuite contre les autres navires, au fur et à mesure que ceux-ci approchaïent de l’entrée. Insensible à cette canonnade violente et au feu de la triple ligne de vaisseaux qui formaient le flanc droit de la flotte turque, l’Azoff continua sa route sans tirer un seul coup de canon et mouilla à la place qui lui avait été assignée. Le Gangout, l'Ézéchiel, \ Alexandre Newsky et les quatre frégates qui les suivaient, opérèrent le même mouvement et, sous une pluie de boulets, jetèrent l'ancre à l’endroit fixé. |

« Nous espérions encore, et avec nous les amiraux anglais et français, que les com- mandants turcs feraient cesser le feu dès

qu'ils remarqueraient l'attitude calme de nos vaisseaux. Nous pensions qu'ils ne voudraient pas donner le signal d’une bataille. Mais, enhardis par ce calme même, les Turcs redoublèrent d'audace, et un second parlementaire envoyé par sir Codrington à l’amiral égyptien Moukhtarem-Bey eut le même sort que le lieutenant Fitz- Roy. Dès lors il ne nous restait plus d’autre ressource que de repousser la force par la force. Les escadres ouvrirent le teu qui, dirigé avec une intrépidité étonnante contre une flotte cinq fois supérieure en nombre à celle des alliés, détruisit dans l’espace de quatre heures environ soixante navires de grandeurs diverses : parmi eux, les vaisseaux des commandants turcs Tahir-Pacha, Capitan-Bey et Mouktharem- Bey furent coulés à fond, incendiés, ou rejetés sur les bancs de sable de la côte.

Vingt autres furent brülés par les Turcs

après la bataille.

Durant ce mémorable combat les trois escadres rivalisèrent entre elles de bravoure. Jamais on ne vit un accord aussi sincère régner entre des nations différentes. On se portait secours mutuellement avec un empressement indescriptible. À Navarin, la gloire de la flotte anglaise brilla d’un nouvel éclat, et, sur l’escadre francaise, tous les officiers et soldats, à commencer par l’amiral de Rigny, firent preuve d’un courage et d'une intrépidité rares.

Les capitaines et autres officiers de l’escadre russe accomplirent leur devoir avec une ardeur, un courage et un mépris du danger vraiment exemplaires ; les sousofficiers et soldats se distinguèrent par une bravoure et une obéissance dignes d’être imitées. |

L'intrépide capitaine du premier rang, Lazareff II, dirigea les mouvements de l’Azoff avec un sang-froid, une habileté et

un courage hors ligne ; les capitaines Avinoff, Khroustchoff, Bogdanovitch et Svinkine se signalèrent également. Ce:

dernier, quoique gravement blessé dès le commencement de l'affaire par la mitraille continua à donner ses ordres jusqu’à la fin du combat, agenouillé sur le pont de son vaisseau et se tenant à un câble pendant environ quatre heures. Le capitaine du Gangout, Avinoff, montra aussi une présence d'esprit peu commune.

Une frégate turque transformée en brûlot s'était glissée pendant la nuit entre ce navire et le beaupré du vaisseau amiral.

Déjà elle avait accroché le Gangout; le capitaine Avinoff ordonna d'attaquer cette frégate à l’abordage et l’homme qui se préparait à y mettre le feu fut tué la mèche à la main. |

Une des frégates turques aux prises avec l'Alexandre Newsky capitula et amena son pavillon qui fut pris. Le lendemain

les Turcs furent dirigés sur le rivage, et la frégate coula bas.

Le lieutenant Bouteneff de l’Azof eut le bras fracassé par un boulet. Malgré d’excessives souffrances il resta à son poste, près de la batterie placée sous son commandement et il fallut lui ordonner de quitter ses canons. On lui amputa le bras à la hauteur de l’épaule. Mais en ce moment même, apprenant la destruction du vaisseau amiral turc qui luttait contre l’Azof, notre blessé, désireux de prendre part à la joie générale, s’arracha presque des mains qui le tenaient. :

Le lendemain de la bataille, les amiraux alliés envoyèrent aux chefs turcs et égypliens un avis les prévenant des conséquences qu'entraînerait tout nouvel acte d’hostilité accompli par eux. Au reçu de cette missive, Tahir-Pacha qui, le matin déjà, s'était présenté à bord du vaisseau de l'amiral Codrington pour ouvrir des

pourparlers, se hâta de revenir le trouver, apportant une déclaration formelle que ni lui ni ses collègues n’entreprendraient plus aucune tentative hostile.

Les escadres alliées restèrent dans le port de Navarin jusqu’au 14/26 octobre ; elles n’y furent nullement inquiétées et s’occupèrent de réparer leurs dommages.

Le lendemain de la bataille, tous les prisonniers qui avaient été faits pendant l’action furent mis en liberté.

« L’Azoff, le Gangout, l'Ézéchiel ont beaucoup souffert; les escadres russe et anglaise sont allées se radouber à Malte.

Dans peu de temps nos vaisseaux reprendront la mer pour agir conjointement avec les forces navales des puissances alliées. »

Dans son second rappbrt sur la bataille, le contre-amiral comte Heyden écrivait :

« L'accord avec lequel ont agi les vais-

seaux des escadres alliées dépasse toute croyance. On aurait dit que les pensées de tous étaient tournées vers un seul et même but, et que ces escadres appartenaient à une seule et même nation. Par exemple, l'Azoff était fort maltraité par.l’ennemi, ayant à la fois contre lui cinq vaisseaux de guerre auxquels il ne faisait presque .

aucun mal. À cette vue, le capitaine de la Bretonnière, commandant du vaisseau français le Breslau, qui avait pris au commencement du combat une position avantageuse, coupa aussitôt son câble et vint se placer entre l’Azof et le vaisseau anglais l'Albion, ce qui améliora dans une certaine mesure notre situation. De son côté, l’Azoff, alors que lui-même était entouré par les Turcs rendit de grands services à l'amiral anglais qui se trouvait aux prises avec un vaisseau de quatre-vingt canons portant le pavillon de Mouktharem-Bey. Ce dernier ayant, par suite de la destruction

de son relèvement, tourné sa poupe vers J’Azof, nous détachâmes immédiatement quatorze canons du côté gauche pour agir contre lui, et dans l’espace d'une demiheure sa poupe fut mise en pièces. Le feu prit à la sainte barbe du vaisseau turc. En vain on essaya d'éteindre l’incendie. Les bordées de mitraille envoyées par l’Azof rendirent tous les efforts impuissants. Le navire ennemi fut bientôt environné de flammes et finalement sauta en l'air. Un brick anglais qui avait beaucoup souffert dans la bataille et qui avait perdu toutes ses ancrces fut amarré par le capitaine Khroustchoff, commandant de la frégate Constantin, et ainsi préservé de tout dommage pendant toute la nuit.

« Dans ce combat, les trois vaisseaux amiraux ont été plus éprouvés que les autres. Outre qu'ils ont eu plus d'hommes tués et blessés, leur corps, leur mâture et leur gréement ont aussi souffert davan-

tage. Les vaisseaux amiraux anglais et français ont perdu leurs mâts d’artimon, sans parler de plusieurs autres dommages.

Tous les mâts de l’Azoff ont été tellement maltraités qu’ils sont à peine en état de porter les voiles. De plus, dans la coque seule du navire on a compté cent-cinquante trois trous, dont sept ont percé la carène.

« À ce propos je ne puis m'empêcher de rappeler les paroles mémorables que Sa Majesté Impériale a bieu. voulu prononcer au moment de quitter l’Azoÿf:

« J'espère qu'en cas d'opérations militaires on traîtera l'ennemi a la russe ! » Cet espoir a été pleinement justifié. J'aime à en citer pour preuve l’aveu sincère des Anglais et l'accueil extrèmement flatteur que notre escadre a reçu à Malte.

« À l'honneur du capitaine Lazareff, il faut ajouter que si l’Azof a pris une part si considérable à la défaite et à la destruction de l’ennemi, il en est redevable à sa

sévère discipline, à l'instruction journalière des artilleurs et à l'ordre qui a toujours été maintenu parmi l'équipage.

L’Azoff a coulé à fond deux énormes fré-

gates et une corvette. Îla démonté un vaisseau de soixante canons qui s’est échoué

sur un bancde sable et finalement a sauté.

Il a détruit une frégate à deux ponts qui portait le pavillon du commandant en chef de la flotte turque, Tahir-Pacha. La

frégate a brûlé, de l’aveu du pacha luimême. Sur six cents hommes, cinq cents

environ ont été tués ou blessés dans le combat. — D'après des renseignements très dignes de foi, des soixante vaisseaux de guerre dont se composait la flotte turcoégyptienne, il n’est resté qu’une frégate et environ quinze petits navires. Encore ceux-ci sont-ils dans un tel état qu'ils peuvent à peine tenir la mer. Il n'aurait pas fallu plus de deux heures pour détruire

aussi ces vaisseaux, on les a laissés à l’en-

nemi pour prouver que l'affaire a été de

notre part un acte non offensif, mais défensif. Durant cette sanglante bataille au

milieu des vaisseaux des escadres alliées

treize gros navires turcs ont sauté et le lendemain dix-huit de diverse grandeur. La perte de la flotte turco-égyptienne doit être énorme : on peut supposer qu'il a péri de six à sept mille hommes. La corvette Fulminante n’a pas pris part à l’action. Elle avait été détachée pour croiser à l'entrée de Navarin et observer du côté de la mer.»

Attachant une importance particulière à des matériaux d’une valeur historique aussi incontestable que les rapports origtnaux du commandant de l’escadre russe, nous avons cru nécessaire de les reproduire textuellement. Nous donnons aussi plus loin un plan détaillé de la bataille, fait d’après l'original signé par le comte Heyden. En dehors de ces précieux docu-

ments, le lecteur trouvera dans l’appendice de ce livre l’ordre du jour de Co- drington félicitant les escadres après la victoire, de nombreuses lettres de l’amiral anglais et des fragments de sa biographie posthume. Ces diverses pièces présentent dans leur ensemble, au dire des principaux personnages du sanglant drame, un tableau si complet dela bataille elle-même comme des événements militaires dont elle a été précédée et suivie au bout d’un demi-siècle que c’est à peine s’il est possible d'y ajouter autre chose que de vaines phrases.

Les exploits de Heyden, les exploits du commandant du vaisseau amiral /Azoff, Lazareff, qui a laissé un nom impérissable pour tout Russe, surtout dans la flotte de la mer Noire, les exploits de l'escadre tout entière, depuis son chef jusqu'à son dernier matelot, parlent trop haut par eux-mêmes et ressortent avec

trop de netteté des documents, en majorité inédits,insérés dans l’Âppendice, pour ne pas rendre tout commentaire superflu.

L’escadre russe eut à lutter non pas seulement contre l’énorme supériorité numérique de l'artillerie ennemie, mais aussi contre des brülots qui menaçaient de l'anéantir complètement. L'un d’eux fut coulé à fond par le commandant du Gangout, Avinoff. Mais à peine venait-il de s’abimer dans les flots qu’à la surface de l'eau on vit, comme un signe de la victoire de la croix sur les infidèles, flotter l’image de la mère de Dieu. Au plus fort de l'action, un des matelots du Gangout se * jeta à la mer et se mit à nager vers cette image. Au sujet de Navarin, comme, du reste, de toute bataille, la véritable éloquence s'exprime non par des phrases, mais par des faits. -

Laissant de côté l’intrépidité exemplaire, l'intelligence et le savoir nautique

dont tout le monde fit preuve à bord des escadres alliées, voici les faits les plus saillants de la bataille de Navarin.

D'une part, on doit signaler l’incomparable accord qui régna parmi ces escadres appartenant à trois nations différentes, le concours amical et dévoué que se prétèrent mutuellement des vaisseaux la veille encore inconnus les uns aux autres.

D'autre part, nous devons retenir l’insigne perfidie d'Ibrahim-Pacha et la folle audace qu'inspira aux Turcs la vue de nos navires entrant dans le port de Navarin sans répondre autrement que par un majestueux silence au feu meurtrier ouvert contre eux et même contre leurs parle- :

mentaires en dehors de tout motif, avant même que la guerre eût été déclarée.

Reste une question. Dans quelle mesure est-on fondé à dire que la bataille de Na-

varin a été pour les Turcs un événement

complètement imprévu? Certains turcophiles ont mème osé prétendre que le 8/20 octobre les Turcs avaient été attaqués traîtreusement par les alliés.

Les documents que nous avons recueillis ne laissent place à aucun doute. Ils prouvent invinciblement que, sans attacher la moindre importance à la présence des flottes anglaise et française dans l’Archipel, la Porte attendait avec impatience la nouvelle du commencement des hostilités et qu'elle ne songeait ni à prévenir ni même à ajourner le conflit, ce qui lui eût été bien facile. Elle n'avait eu qu’à donner des jnstructions en ce sens au commandant en chef des forces turcoégyptiennes en Morée, Ibrachin-Pacha, le fils du célèbre Égyptien Méhémet-Ali. La Porte évidemment attendait et méme désirait le contraire. Ibrahim cherchait une rencontre avec les escadres alliées. Le journal de sir E. Codrington, mis par lui

sous les yeux du conseil des ministres, établit que le pacha s'était préparé d’avarce à résister par la force aux trois escadres. Il avait pris toutes ses dispositions pour en venir aux mains avec les floties alliées, se croyant en mesure de les anéantircomplètement. Duranttrois jours, du 8 au 10 octobre (nouveau style), la flotte turco-égyptienne fut rangée en forme de fer à cheval dans la baie de Navarin.

Sa ligne de bataille fut définitivement organisée les 14 et 15 octobre. Ce détail est confirmé par le journal de Bompard, ancien lieutenant dans la marine française, qui commandait la frégate l'Égyptienne (1).

Voici ce que nous trouvons encore sur ce sujet dans une lettre de sir E. Codrington écrite de Malte le 6 mars L85R au duc

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