VIII PRÉFACE
fides efforts, assurer et maintenir la paix et la tranquillité en Europe. Elles n’ont aucun intérêt contradictoire, rien ne les divise. Au contraire tout les rapproche.
Puisse la généreuse nation Française et particulièrement sa brillante marine et sa belle armée accepter l'hommage de « la Bataille de Navarin », où le sang russe a coulé mêlé au sang français, comme . l'expression des sentiments qui animent et animeront toujours l’armée russe.
Ce livre est offert à l’armée française par un frère d’armes et par un ami dévoué.
G:: EuGÈxeE Bocpaxovircu.
Paris, janvier 1887.
« J'espère qu’en cas d'opérations militaires, on traitera l'ennemi ” à la russe. »
(Dernières paroles prononcées par l'empereur Nicolas Pavlovitch à bord de l’Azoff au moment où l'escadre russe allait faire voile vers Navarin.)
Ce n’est point par un décret de l’aveugle destinée, mais par une disposition de la divine Providence quele sang russe a coulé à diverses reprises dans les vallées du Danube et de l’Araxe. Une fois déjà, il y a un demi-siècle, à la bataille de Navarin le sang russe mêlé au sang français a jeté la
semence d'où est sortie l'indépendance hel-
lénique. À cinquante ans de distance, marchant sur les traces de son inoubliable père, le tzar lihérateur de son peuple a lutté une fois de plus dans la mémorable guerre de 1877 pour affranchir ses frères dans la foi.
Il y a dix ans arrivait le glorieux cinquantenaire de Navarin.
Comme alors, il y a cinquante ans, l'honneur de commencer l'œuvre sainte appartint à la Russie, et elle eut alors aussi à en supporter presque tout le poids.
Il y a un demi-siècle comme aujourd’hui, une noble émulation poussa la généreuse France à s'unir à la Russie pour délivrer les innocents réprouvés de la famille christiano-européenne.
Dans les cœurs russes retentitencore la parole du {zar déclarant à l’Europe, à la fin de l’année 1876, que si elle refusait d'aider la Russie, celle-ci accomplirait seule la grande tâche.
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Elle n’est pas non plus effacée de l’histoire la parole impériale dite au héros russe de Navarin, au comte Heyden : « Si les puissances repoussent les mesures décisives proposées par la Russie, le tzar russe est décidé, même seul, à prendre ces mesures et à recourir pour cela à la force des armes... »
Le tonnerre de Navarin gronda... La Russie agit seule. En vue de complaire à la diplomatie, on ne mit pas en avant, durant la première année de la guerre, des forces suffisantes pour dompter l’obstination de la Porte. Les Turcs et les faux amis de la Russie nageaïent dans la joie.
Mais l'heure critique vint et Navarin fut notre premier pas vers Andrinople.
Jusqu'au traité de San-Stefano n avonsnous pas vu la même chose ou peu s'en faut? D’interminables négociations diplomatiques, un succès foudroyant au début des hostilités, puis une déplorable fai-
blesse due à la prédominance des considérations diplomatiques sur les considérations militaires. Tel est, dans ses traits généraux, à un demi-siècle de distance, le tableau des deux guerres, que l’entètement de la Turquie encouragée par l’indifférence de l'Europe, a imposées comme un devoir à la Russie.
Le rapprochement entre les deux guerres ne s'arrêtera pas là et sera justifié par l'achèvement de l’œuvre sainte qu'a entreprise aujourd'hui le tzar libérateur.
La Russie comptera toujours, pour accomplir cette grande œuvre, la France comme sa meilleure amie. Et leurs destinées unies doivent achever un jour les décrets de la divine Providence:
En 1827, les Turcs ayant vaincu, grâce à la trahison d’'Ali-Pacha, débordaient en masse sur l’Épire et la Morée. Tout s’accumulait en un moment sur le fer et la flamme des bandes musulmanes indisci-
plinées. Les cris de désespoir des Grecs retentirent, appelant la pitié de l'Europe entière. Mais siles peuples les entendaient, la plupart des souverains se refusaient encore à écouter leur plaintes. L’Angleterre voyait avec ombrage la résurrection intempestive d'une nationalité dont Ja marine pouvait créer un jour dans la Méditerranée une concurrence à sa marine commerciale.
La France, qui ne calcule pas, mais qui obéit à son cœur, flottait attendrie, mais indécise. Le moment approchait où son gouvernement forcé par l'opinion publique allait avoir à délibérer sur une intervention active dans les affaires d'Orient.
Les faits suscitèrent des transports d'indignation dans la conscience publique du peuple russe, coreligionnaire de ces innocentes victimes et — après de longues années d’une pénible patience — l’éner-
gique intervention du gouvernement
russe suivit les sentiments de son peuple.
Il faut rendre justice aux Hellènes.
Hormis les Monténégrins, pas une des nationalités chrétiennes opprimées par les Turcs n'a lutté contre les musulmans avec une persistance et une audace aussi désespérées. En réalité, les événements qui amenèrent en 1827 le coup de foudre de Navarin avaient commencé dès le règne de Catherine IT. Alors déjà, aux incessants massacres des chrétiens de Turquie, la Russie avait répondu par les sanglantes représailles de Tchesmen, de Rymnik, d’Ismail, etc. Calmés ou plutôt affaiblis pour quelque temps, les Turcs revinrent plus forts. Et, profitant des temps troublés que traversait déjà l’Europe et qui empèchaient la Russie de poursuivre sa mission sainte, ils se vengèrent cruellement sur leurs sujets chrétiens de leurs humiliantes défaites. Les malheureux Grecs furent d’abord plus particulièrement en
butte à leur fureur. Il en a été de même au début de la guerre récente, en 1871.
Jusqu'à ces derniers temps, les souffrances des Serbes et des Bulgares sous le joug ottoman, bien que cruelles, ne pouvaient, à beaucoup près, être comparées à celles qu'endurèrent les Grecs sous Ibrahim-Pacha et sous Ali de Tébélen.
Le sentiment d'indépendance et de fierté nationale développés chez les Grecs sous l'influence de leurs glorieuses tradi- Lions, la beauté classique des femmes du pays, l’inviolable attachement du peuple hellénique à la foi orthodoxe, l’infatigable activité commerciale qui lui est propre et les richesses que cette activité lui procure valaient jadis aux Grecs le triste privilège d’être les plus opprimés de tous les chréliens soumis à la Turquie. En revanche ils durent précisément à cette oppression spéciale d’avoir senti les premiers une grande vérité encore incomprise de l’Eu-
rope occidentale : à savoir que toute réconciliation, tout accommodement même était impossible entre la puissance musulmane et ses sujets chrétiens, si la première n’admettait pas les idées fondamentales de la civilisation européenne et de la société chrétienne sur la pudeur de la jeune fille et la dignité du mariage, ainsi que les principes du droit de l’homme sur lesquels reposent nos idées occidentales, car les Turcs sont des orientaux. C’est pourquoi l’émancipation du joug des mahométans peut seule assurer aux populations chrétiennes le libre exercice de leurs droits et de leurs devoirs.
La conscience de cette vérité eut naturellement pour effet, dès la fin du siècle dernier, la formation de sociétés secrètes qui, tout en paraissant ne s'occuper que de science et de littérature, travaillaient en réalité à affranchir du joug turc les Grecs d'abord et après eux tous les chré-
tiens d'Orient... Beaucoup de sang coula dans ces malheureuses tentatives. Et, fait à noter: alors déjà dans l'Europe chrétienne le premier auxiliaire de la barbarie turque fut l'Autriche qui, peu de temps auparavant, tremblait encore devant les tendances conquérantes des Osmanlis et venait à peine d’être délivrée de ses frayeurs, grâce au bras puissant de Catherine II. Au mépris des lois de l'hospitalité, l'Autriche livra aux bourreaux turcs un des principaux chefs des sociétés secrètes helléniques, l'infortuné poète national Riga.
La dernière de ces sociétés, l’Hétérie (amitié), bien qu'elle ait été noyée dans le sang, a pourtant fondé en partie l'édifice de l’émancipation grecque. Ce sang généreux n'a pas coulé en vain. L’Autriche vint de nouveau en aide à la Turquie. Elle enferma dans la forteresse de Monkath le chef de l’insurrection grecque, le prince
Ypsilanti. En outre, les Turcs se portèrent à de telles violences que le gouvernement russe entendit le cri de ses frères opprimés. Ceux-ci avaient d’ailleurs à Pétersbourg un protecteur naturel dans leur compatriote le comte Capo d'Istria, secrétaire d'État au ministère des affaires étrangères. En juin 1821, la Russie 1nvita la Porte à mettre fin immédiatement aux persécutions cruelles subies par les chrétiens de la Turquie d'Europe. Cette platonique déclaration resta, comme toujours, lettre morte. En présence de cette attitude la Russie rappela son ambassadeur à Constantinople, le comte Strogonoff. On pouvait croire qu’à cette première démarche du cabinet de Pétersbourg succéderaient d’autres mesures plus énergiques. Maiheureusement pour les infortunés chrétiens d'Orient, justement alors se réunirent en congrès à Vérone les souverains qui faisaient partie de la Sainte-
Alliance. La politique traditionnelle de l'Autriche s’exprima une fois de plus dans l'auguste assemblée par la bouche du prince de Metternich. Calomniant l’héroïque soulèvement des Grecs, l’homme d'État autrichien proposa de le réduire par la force des armes. Cette demande fut, ilest vrai, repoussée avec indignation.
Toutefois l'influence du système de Metternich enraya, trois années durant, l'honorable initiative de la Russie. Pendant tout ce temps, des flots de sang héroïque ne cessaient de couler en Grèce.
Entre l'humanité personnelle du souverain et les considérations de « politique générale » invoquées au congrès de Vérone, le cabinet de Pétersbourg hésitait encore. Ces scrupules diplomatiques étaient en désaccord avec ses sympathies pour ses coreligionnaires, avec sa dignité blessée, avec sa mission historique, avec les intérêts les plus essentiels de sa poli-
tique extérieure et un système diplomaqui n’a jamais été pratiqué dans notre nation : l’antagonisme entre l’autorité suprême et le peuple!
Enfin, en 1824, la générosité et le patriotisme de l'empereur Alexandre Pavlovitch l'emportèrent sur les influences étrangères de la « politique générale » qui les avaient paralysés jusqu'alors. Le cabinet de Pétersbourg appela l'attention de l'Europe sur la lutte désespérée d'une poignée de Grecs contre un puissant oppresseur. Îci encore une diplomatie boîteuse eut assez d'influence à Pétersbourg pour donner à la motion russe le caractère d’un palliatif ou mieux d’une mesure de transition. Évidemment, dans la pensée de son auteur, cette motion n'était qu'un premier pas pour arriver peu à peu à l’affranchissement des Hellènes.
On proposait de faire de la Grèce trois principautés distinctes à l’instar des prin-
cipautés Danubiennes, c’est-à-dire rattachées à la Porte par le lien de vassalité.
Sauf Candie, les îles de l’Archipel étaient exclues de la nouvelle organisation. Candie et l’Épire étaient comprises dans le système des « principautés grecques ».
Par sa position stratégique Candie est la clef non seulement de l’Archipel, mais, jusqu’à un certain point, du détroit des Dardanelles. Son incorporation dans les principautés Helléniques devait entraîner tôt ou tard celle de la plupart des îles de l'Archipel. En outre, par ses richesses naturelles Candie balançait à elle seule l’importance de toutes cesîles prises ensemble.
En faisant connaître son programme, le gouvernement russe proposa de réunir à Pétersbourg une conférence diplomatique pour examiner ses projets. Seule de toutes les grandes puissances, l'Angleterre mit pour condition à son acceptation que la
Russie renverrait à Constantinople l’am-
bassadeur rappelé en 1821. Ce simple fait indiquait déjà quelle position le cabinet de Londres entendait prendre dans le confit gréco-turc. Le rappel du représentant avait été une protestation formelle contre les barbaries turques et contre l'indifférence de la Porte pour les réclamations à elle adressées de ce chef par la Russie. Le retour de notre ambassadeur à Constantinople ne pouvait signifier qu'une chose, à savoir que la Russie renonçait à protester. Du jour où la question gréco-turque entra dans le domaine de la diplomatie, la Grande-Bretagne se mit sans hésiter du côté de la Porte...
Quoi qu'il en coùtât à la dignité de la Russie d'accepter la condition moyennant laquelle l'Angleterre s’engageait seulement à se faire représenter à la conférence, le gouvernement russe s’exécuta dans l’espoir que ce sacrifice serait compensé par des résultats avantageux pour les Hel-
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lènes. Si en effet la conférence admettait le principe de l’indissolubilité entre les principautés d’une part, Candie et l'Épire de l’autre, on pourrait dans la suite s’autoriser de ce précédent pour transformer en questions internationales tous les différends qui surgiraient à l'avenir entre les Grecs et les Turcs. Sans doute la Russie ne proposait pas encore de faire reconnaître l'indépendance complète de la Grèce. Bien plus, à peine née, la nation grecque se voyait de par le programme anglais divisée en trois tronçons. Mais ces deux restrictions n'étaient de la part de la Russie qu'une concession aux fameuses théories de « politique générale » émises par la cour de Vienne.
Durant les trois ans que le gouvernement russe resta sans représentant à Constantinople, on ne peut pas dire quil demeura spectateur impassible des massacres dont les provinces grecques de la
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Turquie étaient le théâtre. Comme on le voit par le recueil diplomatique du comte Prokesch-Osten (1), durant tout ce temps d’actives négociations eurent lieu entre les cabinets de Pétersbourg et de Vienne.
A la suite de ces pourparlers, l'Autriche consentit en 4824 à prendre part à la conférence de Pétersbourg. Mais pour obtenir ce résultat il fallait précisément que la proposition russe revêtit le caractère d'un palliatif. Avec le temps tout pouvait s'améliorer. Assurément la Porte n’accepterait pas de gaieté de cœur la déclaration de la demi-indépendance des Grecs, lors même que cette déclaration lui serait signifiée par toute l’Europe dont, depuis la chute de Byzance, les Turcs sont accoutumés à utiliser les dissensions intestines au profit de leur politique internationale. Son refus provoquerait un con-
4. Geschichte des Abfalls der Griechen von Türkischen Reiche.
flit. D'un autre côté, à supposer même que la Porte cédât, sans doute elle ne respecterait pas plus ses engagements en Grèce qu’elle ne les respectait dans les principautés Danubiennes. Après la tentative du prince Ypsilanti, elle avait im- , pitoyablement promené le fer et le feu, au mépris des traités qui lui interdisaient d'occuper militairement ces provinces.
La question de l'indépendance de la Grèce restait ouverte. En outre, aussitôt que les puissances auraient reconnu l'existence des principautés nouvelles, tout changement apporté à leurs conditions territoriales garanties par la signature de l’Europe deviendrait une atteinte à la dignité de cette dernière, dont le devoir était de faire respecter ses volontés.
Quant au partage de la Grèce en trois États, ce mal pouvait être réparé par le patriotisme et le désintéressement des
Grecs eux-mêmes.
Ainsi, dès la première apparition de la question gréco-turque sur le terrain du droit international, il fut clair pour tous que les Grecs ne pouvaient compter que sur l'appui de la Russie, et que chaque démarche de celle-ci en leur faveur rencontrerait inévitablement toutes sortes d'obstacles de la part de l'Autriche et de l'Angleterre. Cependant l’Angleterre avait alors un ministère libéral (whig), illustré par. le philhellène Canning. Entrainée par Byron et par lady Stanhope, l’opinion publique anglaise sympathisait aussi en apparence avec l'insurrection grecque.
Mais ce philhellénisme n'avait rien de sérieux. Tout en admirant beaucoup la Grèce classique, tout en subissant le charme des vers de Byron, ni les ministres, ni l'opinion publique de l'Angleterre n’entendaient renoncer dans l'intérêt des Grecs à cette politique égoïste qui alors déjà considérait la Turquie comme une vache
à lait pour le commerce et l'industrie britanniques.
Malheureusement les Grecs ne devinèrent point ces vérités. Ils se laissèrent séduire par les dehors flaitteurs mais mensongers des menteuses sympathies anglaises. [ls ne comprirent pas davantage ce que voulait la Russie en proposant à l'Europe de reconnaître en principe l’'Épire et Candie comme parties intégrantes du futur État hellénique. Ils espérèrent obtenir d'emblée l'indépendance pour toutes les provinces turques occupées par la race pélasge. Se berçant de cette illusion, ils protestèrent hautement contre le projet du cabinet de Pétersbourg et adressèrent leur protestation. à l’Angleterre!
Comme bien on pense, le cabinet de Londres fit fête au « patriotisme » hellénique qui jouait si inopinément son jeu.
La « libérale » Angleterre s’autorisa de
cette démarche pour prendre immédiatement en main à Pétersbourg la « défense des droits de la nationalité hellénique ».
Ce rôle fut confié par la Grande-Bretagne à un nouvel ambassadeur envoyé expressément à cet effet, sir Stratfordt Canning, qui plus tard, sous le nom de lord Stratford Redcliff, devait se rendre célèbre par la haine violente dont il poursuivit les chrétiens d'Orient. A peine arrivé à Pétersbourg, cet imprévu « défenseur des droits de la nationalité hellénique » déclara qu’il ne prendrait aucune part aux travaux de la conférence. Celle-ci dès lors tomba dans l’eau. Les Grecs restèrent abandonnés à eux-mèmes. Toutefois, sans se laisser abattre, ils continuèrent une lutte héroïque, mais stérile.