RÉCIT DE LA BATAILLE DE NAVARIN
Pastiche des vieilles chroniques composé apres la bataille de Navarin et en l'honneur de cette victoire par les filles de Codrington.
Ainsi nous ne voulons pas tarder plus longtemps à raconter et à enregistrer dans les annales la très grande et très glorieuse bataille de Navarin (quieut lieu l’an de Notre Seigneur mil huit cent vingt-septième, le vingtième jour du mois d'octobre). Car la mémoire des exploits des hommes se perd avec le temps qui court toujours en avant, sans jamais s'arrêter pour rien. Et dans cette intention nous désirons faire un récit vrai de cette bataille, attendu que des malveillants et des envieux l'ont représentée sous des couleurs fausses et mensongères en vue d’obscurcir la gloire et l’hon-
neur de ceux qui y ont valeureusement combattu pour servir leur patrie et accomplir sa : volonté. En ce temps-là le beau pays grec se trouvait dans la dure servitude des Turquois. Or ces Turquois sont des scélérats astucieux et cruels. Ils opprimaient sans mesures ces malheureuses gens, les condamnant à un pénible esclavage, tuant sans aucune miséricorde ceux qui cherchaient à s'affranchir. Et tous les peuples européens étaient saisis de colère à le vue de ce beau pays grec (qui était une contrée classique, renommé dans l'antiquité au-dessus de toutes les nations pour son savoir, son habileté à la guerre et sa sagesse), à la vue de ce pays gâté et molesté par l'abominable race turquoise. |
Voilà que les trois plus grands peuples de l'Europe, l'anglois, le françois et le russe formèrent une ligue pour mettre fin à ces malheurs. Dans ce but chacun d'eux envoya une flotte bien équipée et bien préparée, chacune sous le commandement d’un amiral réputé capable. |
Maintenant nous vous parlerons d'eux à bon escient, car, ce que nous savons d’eux, nous l'avons vu personnellement ou la renommée
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nous l'a appris. L’amiral anglais, de son nom messire Edward Codrington, étaitgrand,droit, bien fait et de bonne mine, homme d’action et de conseil. En ce temps-là son chef était nu et privé de cheveux. Du reste il avait un aspect, très noble, une prestance majestueuse. Il bril- Jait aussi par l’affabilité et la politesse et il était abondamment pourvu de tout ce qui distingue un bon chevalier. L’amiral pour la Russie était le comte Heyden, homme bon, doux de cœur, gai et agréable de visage, affable et ouvert, inspirant à tous affection et confiance, ce pourquoi chacun l'aimait. Ilétait très estimé et considéré de son souverain qui faisait grand fond sur ses capacités, et l'amiral ne tarda pas à justifier cette opinion. Nous ne pouvons pas vous dire par le menu comment était le chevalier de Rigny, l'amiral du roi de France, car jamais nous ne l'avons vu, et cette circonstance nous est fort désagréable, mais la renommé, qui se répand vite et s'étend au loin, a raconté partout que c'était un homme brave, honnête et d'esprit éminemment héroique. |
Voilà que, poussé .par un vent favorable, l'amiral anglais navigua si loin qu'il atteignit
le bout de la Méditerranée. Et là il ouït qu'Ibrabim-Pacha s'était enfermé dans une place forte appelée Navarin. Quand cette nouvelle lui fut parvenue, il tint conseil avec luimême, disant : « Comme ce bacha est déjà à Navarin, je ne puis pas le faire partir, mais je l’enfermerai de façon à ce qu'il lui soit impossible de prendre la mer et de retourner à Alexandrie. Cet Ibrahim-Bacha était le fils de Méhémet-Ali, bacha d'Égypte,qui est un pays allié et vassal du sultan turquois. Cet Ali avait envoyé son fils pour faire rentrer la Morée sous la domination du sultan. L’amiral anglais rallia Navarin. Il y arriva seul, attendu que l'amiral russe n’approchait pas encore (la Russie étant un pays fort éloigné). Quant à l'amiral français, il traversait les mers et personne ne savait où il était. L'amiral Codrington entra en pourparlers avec le bacha et le résultat de ces négociations fut qu'Iibrahim promit d'envoyer un courrier au sultan pour savoir ce qu'il avait à faire (le courrier devait être revenu au bout de vingt jours); il s’engagea aussi à cesser durant cet intervalle toute persécution contre les Grecs; en même temps il s’interdit ainsi. que ses subordon-
nés de sortir sous aucun prétexte de Navarin.
Ayant pris ces arrangements, l'amiral se rendit à Zante,'île très peu éloignée de là. Il ne voulait pas avofr l'air de se défier du bacha et, d’ailleurs, sa galère avait besoin de réparations. Il était depuis peu de temps à Zante quand il voit arriver vers lui le Dartemouth, frégate qu'on avait postée devant Navarin pour observer l'attitude d’Ibrahim. — Elle lui apprend par signes que les Égyptiens sortent de la baie et se dirigent vers le nord. L’amiral jugea que cette conduite malhonnète était une violation de la parole donnée. Il alla à la rencontre de cette flotte pour lui parler séyèrement. Il la menacça et l’effraya tellement que l'amiral turquois promit de rebrousser chemin.
Seulement, comme, la nuit, une tempête avait dispersé toutes les galères, cet odieux bacha qui se trouvait en personne avec sa flotte, pensant que le chef anglais nes'apercevrait pas de cela, fit voile vers le nord dans la direction de Patras pour s’y approvisionner de tout ce qui lui était nécessaire... Ainsi voyez quel homme sans foi et sans honneur était cet astucieux bacha et quelle honteuse action il entreprit, montrant par là combien
il était menteur, fourbe, hypocrite et indigne de créance !
Mais il échoua dans son dessein, car l’amiral anglais se mit à sa poursuite et le rejoignit à Patras au moment où celui-là entrait déjà dans le golfe dit de Lépante. L'amiral n’avait alors en tout que quatre galères ; nous vous dirons leurs noms, attendu que leur courage dans cette affaire les rend dignes de mémoire. Il y avait d’abord l'Asie, grande et belle galère qui ne laissait rien à désirer. L’amiral la commandait en personne et son pavillon bleu flottait sur le mât d'artimon. Cette galère étaiten même temps une incomparable batterie, car elle possédait quatre-vingt gros canons sous les ordres du capitaine Curson.
En second lieu venait le Dartemouth, forte et belle frégate qui a déjà été nommée plus haut et dont le capitaine était Thomas Fellow.
Citons ensuite le Talbot, frégate qui, sans être grande, ne laissait pas d'être solide et forte ; son commandant s'appelait messire Frédéric Spencer. Il appartenait à une famille qui s’était déjà illustrée dans la marine. Enfin, le Zèbre, petit brick fort joli placé sous le commandement de messire Charles Cotton :; ce
dernier était jeune, brave et très décidé à faire son chemin par des actions d'éclat.
Je vous le dis, c'était une entreprise vrai-
ment héroïque que d’oser avec quatre galères — pas une de plus — affronter les forces navales de cet Ibrahim qui n'avait pas moins de soixante vaisseaux. L'amiral justifia «en cette circonstance la devise écrite dans ses armoiries: « Vulius in hostem », ce qui signifie: « face à l'ennemi ». Car, bien que les hostilités ne fussent pas déclarées, il ne tenait qu'èun fil qu'Ibrahim ne prit sur lui d'anéantir ces quatre galères. L’amiral anglais luienvoya un message sévère et menaçant ; il lui représenta quelle action perfide et déloyale il avait commise en violant sa parole, et lui ordonna de retourner à Navarin, lui déclarant que si un seul coup de canon était tiré contre l’étendard anglais, il en finirait avec lui et coulerait à fond toute sa flotte.
Surpris, déconcerté par une telle audace, ce pacha poltron avec ses trois amiraux et toutes ses forces de mer obéit et recula devant ces quatre galères anglaises. Voyez quelle grande honte et lâcheté c'était de fuir ainsi, comme un troupeau de brebis devant une bande de loups!
cette faveur, permettez-moi de vous assurer que je suis très flatté d’une telle attention ; je me rappellerai toujours avec orgueil que j’ai obtenu un ordre russe pour avoir servi conjointement avec Votre Excellence. Vous savez sans doute que l’ordre est donné de bloquer Alexandrie. — J'ai toujours été pour ce blocus. Nous sommes ici sans nouvelles niinstructions
des cabinets de Londres et de Paris. M. Stratford Canning, depuis son départ, n’a pas écrit une ligne à personne, ce qui est positivement
étrange, et nous ignorons complètement les
actes de Ribeaupierre. A Paris, on dit que La Feronnays va remplacer Rivière comme gouverneur du duc de Bordeaux, qui est dan-
gereusement malade. Mais cela n'est pas
encore tout à fait sûr et ne se réalisera peut-
être pas. On dit aussi que les rapports ne sont
pas très bons entre Wellington et Liéven,
mais j'espère que ce n’est pas vrai non plus.
Le général Guilleminot est ici dans une situation fort embarrassante.
DE LYONS À HEYDEN
Constantinople, 2 décembre 1829.
Cher Comte,
Je m'empresse de vous envoyer une lettre de votre fils, avec qui j'ai eu le plaisir de faire connaissance ; je puis vous dire sans aucune flatterie qu'il est très beau et de manières élégantes. Mais, — ce qui est le plus important, — il est fort apprécié de tous ses camarades. : Malheureusement je suis arrivé à Nikolaief deux jours après le départ de l'amiral Greigh. Quel magnifique port que Sébastopol ! Quelle belle et florissante ville qu’Odessa et quel enfer que la mer Noire en ce moment!!!
Veuillezremettre mes complimentsà l'amiral Lazareff, et croyez, cher Amiral, à mes sincères sentiments.:.
tous les capitaines de ne pas tirer up seul coup de cason avant que les Turquois ne les eussent attaqués. Claire etjudiceuse était l'instruction donnée à la flotte, prévoyant toutes les éven-. tualités. Elle se terminait par ces mofs : « En cas de bataille, je vous rappelle ce que disait Nelson de bénie et- glorieuse mémoire : celuilà fait bien et est sûr de ne pas sé tromper qui place sa galère côte à côte avec celle de l’ennemi. » — Je vous dis que cet ordre a été très bien exécuté. |
Ce jour-là, le temps était beau et clair, il soufflait un petit vent qui semblait fait exprès pour la circonstance. Nous allons vous apprendre maintenant commént les vaisseaux entrèrertt dans le port. En tête s'avänçait l'Asie, jolie galère qui voguait èn bon ordre ; elle était suivie de l'Albitn et du Genoa, deux grands vaisseaux commandés par messire Jolin Akwort Ommanyret messire Gautier Ba- . thurst; venaient “ensuite le Partemouth et le Talbot, frégates déjà nommées, l'une de 42 canons, l'autre de 28 ; puis là Rose, corvette de 18 canons sous le commandement de messire Lewis Davis. Trois bricks la suivaient, c'étaient le Philomèle, le Brisk et le Wosquito,
ayant pour capitaines messire Charles Talbot vicomte d'Ingestry, messire William Anson et messire George Bogon Martin. Derrière eux à quelque distance venaient deux frégates, le C'ambrien et le Glasgow, de 48 et 50 canons, sous les ordres de messire William Haven Hamilton et de messire John Alexandre Mod.
Nous n'oublierons pas non plus, mais nous mentionnerons qu’à côté du vaisseau amiral voguait une petite galère très bien construite, un petit cutter appelé le Hind, dont le commandant était.un très brave lieutenant du.
nom de John Robb. Après cela apparurent en bon ordre les vaisseaux gaulois et russes. La Sirène, galère de 60 canons, qui portait le pavillon de l'amiral français, ouvrait la marche ; les autres navires français s’appelaient -le Scipion, le Breslau, le Trident, l'Armide, l'Alcione et la Daphné. Trois d’entre eux étaient des navires de. grandes dimensions, des « vaisseaux de ligne.», comme disent les marins : deux étaient ce que les gens de mer nomment des frégates ; quant à l’Alcione et à la Daphné, c'étaient de petites goélettes destinées à porter les cédules de l’amiral. Je vous
citerai maintenant les vaisseaux russes : il y
avait d'abord l’Azo/ff qui portait le pavillon de l'amiral et avait pour commandant le capitaine Lazareff ; aprés lui venaient l’Ézéchiel, le Gangout et l'Alerandre Newsky. Ces quatre galères étaient des « vaisseaux de ligne ». Il faut entore mentionner les frégates l’Hélène, le Constantin, l'Agile et le Castor. Et je vous dis que c'était un admirable et consolant spectacle de voir l'accord qui régnait parmi ces navires de trois nations, réunis alors en une seule flotte. Ces trois escadres et ces trois amiraux rappelaient l'insigne héraldique de l'honorable ordre du Bain dont messire Codrington était dignitaire et qui a pour devise : « Tria juncta in uno ». Car, de même que les trois flottes n'en faisaient qu'une, les trois amiraux étaient unis de cœur et de fait.
Au moment où l'Asie passait devant la batterie qui commandait l'entrée du port, un canot turc, faisant force de rames, alla à sa rencontre et lui signifia qu'Ibrahim-Pacha avait défendu de laisser entrer la flotte alliée.
Sans s’émouvoir de cette défense, messire Edward répondit qu'ilétait venu non pour recevoir des ordres, mais pour en donner et que
si les Turquois tiraient un seul coup de canon, on anéantirait leur flotte,
La flotte turquoise était rangée dans le port en forme de demi-lune. A l'entrée même, dans le sens du vent, les Turquois avaient placé six vaisseaux dits « brûlots », extrêmement dangereux, pour incendier les galères alliées : et il était évident que telle était l'intention des Turquois. Le Dartemouth, qui avec quatre . bricks se tenait à peu de distance de ces brûülots pour les observer et empêcher leurs mouvements, vit l’un d’eux lever l'ancre afin d'aller incendier les galères. I] envoya un canot sous pavillon de paix pour l'inviter à s'éloigner. Mais le canot n'était pas encore arrivé que les perfides firent feu de leurs couleuvrines et occirent celui qui le cammandait, le lieutenant Fitz-Roy. A cette vue, force fut au Dartemouth de tirer à son tour pour sauver son canot. La Sirène fit de même. Mais sur celle-ci tira à gros boulets une galère égyptienne... Chacun s’en méla et la bataille commença de ce côté. Pendant que cela se passait, l'Asie jeta l’ancre au milieu des vaisseaux ennemis ; elle avait d’un côté un grand navire turc et de l’autre une galère sous pa-
villon égyptien. La situation était mauvaise et dangereuse ; je vous le dis, car, indépendamment de ces deux vaisseaux forts et puissants, il y en avait d’autres par derrière sur deux rangs, qui avaient ouvert un feu terrible.
Moharem-Pacha, amiral de la flotte égyplienne, se modéra cependant. Il envoya à l'amiral anglais des parlementaires avec promesse de ne pas tirer et de suspendre momentanément les hostilités. Mais Capitan-Pacha, l'amiral turquois, tirant sur l'Asie, celui-là l’attaqua aussi. Ainsi une demi-heure après que l'amiral Codrington eut envoyé un canot avec son courrier pour remettre une lettre à ce Moharem et lui dire qu'il désirait éviter leffusion du sang, la perfidie du pacha coûta la vie à messire Pierre Michel, pilote de l'Asie, qui avait été appelé pour servir d'interprète. Le malheureux fut tué à bord du canot où son cadavre roula à la renverse. — C'était une chose ignobleet déloyale, attendu que le pavillon de paix flottait sur le canot; mais ils firent cela parce que Pierre Michel était grec et que les Turquois détestaient les Grecs.
Après cela Moharem commenca à tirer le canon, mais il recut de l’Asie une telle leçon
que lui et l'amiral qui le secondait de l’autre côté perdirent les moyens de combattre désormais. Ensuite il arriva qu’un boulet envoyé par la galère anglaise coupa la corde de l'ancre qui retenait la frégate égyptienne.
Celle-ci se mit en mouvement et, comme le vent soufflait dans ce sens, il la poussa obliquement vers l'Asie; au moment où elle la touchait presque, la frégate sauta en l'air par suite d'une explosion de poudre : et je vous dis qu'alors cette belle galère se trouva dans un grand danger, car les deux naviresétaient très près l’un de l’autre. L’amiral ordonna à tous les siens de se retirer vu qu'il n’y avait rien à entreprendre pour conjurer un tel péril; et personne ne resta là sauf lui-même qui pour rien au monde n'aurait voulu s’en aller. Alors se répandit un nuage de fumée siépais que toute l'Asie en fut enveloppée. Et tous pensaient que l'Asie elle-même avait sauté en l'air, ce dont chacun fut si affligé qu'il cessa de combattre. Mais au bout de peu de temps la fumée se dissipa et l’on apercut alors l'Asie saine et sauve à sa place. Dela galère voisine s’éleva alors un immense cri de joie. Quand les autres
l'eurent entendu, l’allégresse les gagna à leur
tour et ils poussèrent aussi des exclamations joyeuses. Je vous le dis, il était doux de voir et d'entendre cette unanime manifestation de joie et d'amour. Alors on recommença à se battre et ce fut une lutte âpre, terrible, héroïque ; il y eut de grands cris, grande mélée et coups violents.
Le vaisseau amiral, /a Sirène, fut en grand danger d'être incendiée par les brulôts, les canots du Dartemouth la sauvèrent de ce péril et, je vous le dis, ce ne fut pas sans motif que l'amiral français témoigna à ce propos sa reconnaissance.
Dans le même temps fut tué messire Gautier Bathurst qui était capitaine du Cenoa; ce fut un événement lamentable qui causa de la colère et du chagrin à toutle monde. La chose était d'autant plus triste que le capitaine avait une compagne qu'il aimait et que sa mort laissa veuve. Il gisait blessé dans sa cabine, quand on y apporta un officier qui avait reçu une blessure grave. « Telle est, lui dit-il, la fortune à la guerre. » Le commandant du brick la Rose, voyant qu'un brulôt menaçait l Armide, s'élanca vaillamment vers ce navire et sauta sur le pont ; au même instant une
partie du brulôt fit explosion, le capitaine vola en l’air et retomba dans son canot qui par la volonté de Dieuse trouvait là. Ce fut son salut. Un autre capitaine, Hugon, voyant que, de l'endroit où il était, il ne pouvait ni combattre, ni prêter secours aux siens, leva l'ancre et se porta vers un autre côté du port où le Z'albot soutenait depuis longtemps contre troisgalères turquoises, dites° frégates, une lutte terrible qui épuisait ses forces. Hugon exécuta si habilement son mouvement qu'il se glissa à travers les vaisseaux turques et délivra le Z'albot d'un de ses adversaires. \ Peu après, ladite galère turquoise abaissa son pavillon devant lui et alors ce capitaine Hugon fit un acte de courtoisie chevaleresque car ilsuspenditles pavillons anglais et français au mât du navire qu’il avait pris, en montant par-dessus le pavillon anglais pour montrer à tous que la gloire de ce fait d'armes revenait au Zalbot qui avait soutenu une lutte prolongée contre cette galère jusqu’à l’arrivée de Hugon. Le petit navire-Hind, malgré l'exiguïté de ses dimensions, ne laissa pas de combattre de toutes ses forces, et je vous dis que dans toute cette baie, il n’y eut pas de canons aussi
bien dirigés que les six pièces du Æind. Mais la pelitesse de ce vaisseau lui fitun grand tort,
car il vint donner de la proue contre la poupe du vaisseau de Moharem-pacha! Quand les Turquois le virent dans cette fâcheuse situation, ils s'avisèrent de l'attaquer à l'abordage en se servant de cette proue comme d'un pont, mais ils
ne le purent, carils trouvèrent là une résistance
énergique. Le commandant. et ses deux douzaines d'hommes auraient mieux aimé mourir tous que de laisser un seul Turquois mettre le pied sur le vaisseau, Seulement ce dernier souffrit beaucoup. La moitié de ses hommes furent tués ou blessés et il recut un nombre considérable de boulets. L'Asie fut aussi cruel-
lement maltraitée par les boulets turcs. Son,
mât d’artimon criblé de coups tomba en travers de la poupe avec tous les agrés qui y étaient attachés. Ceux-ci hemreusement échappèrent à la destruction, — et pendant ce temps l'amiral en personne allait et venait sur la poupe! Peu s’en fallut que le mât ne l'écrasät en tombant. La Providence permit qu'il se trouvât à quelque distance au moment où l'accident se produisit.
En outre, toute la coque de l’Asie fut aussi
très éprouvée par les projectiles turcs, si bien qu'on ‘n'aurait pas pu montrer un endroit qui ne fût pas troué,
Et il arriva qu'au plus fort de l’action fut “mortellement blessé un homme‘éminemment bon, nommé. William Smith, qui était timonier à-bord de l'Asie. Ce malheur eut lieu tandis que le capitaine ordonnait de tourner la galère autrement. Je vous dirai que ce fut un grand chagrin pour les camarades de cet homme, Quand il mourut, chacun de ceux qui s’élaient ‘trouvés avec lui se sentit privé d’un ami, car chacun l'aimait parce qu'il était droit, bon, affable et habile dans son affaire. Voyez quelle perte, quelle douleur pour sa malheureuse weuve et ses six enfants orphelins!
La bataille durait déjà depuis six heures, quand fut grièvement blessé le fils ainé de l'amiral anglais, qüi servait comme marin sur le vaisseau de son père! C'était un beau et grand jeune homme qui n'avait pas encore de barbe. Il reçut au même moment trois bles-.
sures, une au cou, une autre au genou et la troisième à la hanche où une balle se logea, Son père ne le vit pas tomber, mais peu de temps après, en le cherchant des yeux, il ne
le trouva plus. Jugez de ce qu'il dut éprouver, n'osant demander à personne ce qui était arrivé à son fils! Lui-même, l'amiral, courut les plus grands dangers. Ses vêtements furent déchirés en cinq endroits. Une balle lui enleva son couvre-chef et sa montre fut brisée dans son gousset par un Coup qui l'aurait tué s’il n’eût rencontré cet obstacle. Une autre fois, tandis que messire Edward parlait à un matelot, ce dernier fut tué par une balle qui vint tomber sur le pont devant l'amiral. Mais celuici échappa sain et sauf à tous ces périls quoiqu'il s'y exposât plus que les autres. Deux fois en effet, pendant la bataille, il se montra tout seul sur la poupe ! En cela se voit la Providence spéciale de Dieu qui veillait sur lui. Car autrement comment aurait-il été épargné, quand autour de lui succombait une telle quantité d'hommes tués et blessés? Mais le Seigneur, qui perd et qui sauve, voulut que la mort passât à côté de lui sans l’atteindre. Aïnsi les armes et la poudre ne purent lui faire mal.
Et je vous dis qu’en cette journée, tous, Français, Russiehs et Anglais guerroyèrent honnétement de toutes leurs forces. Tous se battirent si bien que vraiment je ne saurais dire à qui
revient la palme du courage, ni qui l’emporta sur les autres.
Ce terrible combat dura ainsi pendant quatre heures et demie. Ce fut une fameuse bataille avec grande tuerie d'hommes, grand abattis de morts et de blessés. Sur les ponts d'une seule galère, celle avec qui l'Asie lutta, gisaient six cent cinquante Turquois.
Les Turquois étaient de beaucoup les plus forts, car ils avaient quatre-vingt-neuf galères et deux mille deux cent quarante canons.
Voyez la différence!
Mais pourquoi vous faire un long récit? Dans ce jour et dans cette bataille on détruisit toute la flotte turquoise. Plusieures galères turquoises sautèrent en l'air par l'effet de la poudre; d’autres s’enfoncèrent dans la mer, l'eau s’introduisant par les trous et les fentes dont elles étaient couvertes ; il y en eut enfin que les Turquois brûlèrent eux-mêmes parce qu’elles avaient été mises hors de service. Le Jendemain au lever du soleil, quand les alliés virent le désastre de leurs ennemis, les corps poussés par la mer sur le rivage de la baie, les cadavres mutilés, ils furent saisis de stu-
peur et comprirent à quel immense danger ils s'étaient exposés.
Ensuite, chacune des escadres alliées retourna du mieux qu’elle put à son point de départ, la française dans le port de Toulon, l'anglaise et la russienne à Malte. Nous arréterons ici notre récit, car maintenant que nous avons raconté cette grande et glorieuse victoire, la suite ne serait pas agréable à rapporter.
Ainki, gracieux lecteur, si tu trouves ce récit trop long, songe qu'il ne convient pas de raconter en deux mots un fait d'armes si beau et si héroïque, et que, si toutes les circonstances én ont été minutieusement rapportées, on l’a fait pour l'exemple et l’instruction de la jeunesse.
Écrit et consigné dans les annales par Les filles aimantes et dévouées de cet héroïque amiral, Jeanne, Marie et Emma CODRINGTON, au mois de septembre de l’an de grâce mil huit cent vingt-huitième.