La bataille des éperons
fq VjROENiNGEN !...— Qu*à CG nom tremblent dans leurs repaires, ^ Au temps où nous voici comme au temps de nos pères, J^ Tous ceux qui, dans l'accès d'un délire arrogant, î A la liberté- peuple osent jeter le gant !
} Le cœur vous bat d'orgueil chaque fois qu'on évoque Les souvenirs puissants de cette grande époque, Que dans tout leur éclat splendissent à nos yeux Les blasons étrangers conquis par nos aïeux, Et que soi-même, acteur de ce sublime drame, On en voit, le front baut, s'en dérouler la trame.
Que de beaux dévoûments ce seul nom nous redit !
Qu'on est heureux et fier î que Tâme s'agrandit
A rappeler du fond de sa vague pensée
Tant de gloire à la fois sur un peuple amassée,
Et, pour en venir là, dans ces temps désastreux
Où deux princes rivaux te déchiraient entre eux,
Ce qu'il fallut d'efforts, de constance énergique
A tes dignes enfants, ô ma noble Belgique !
A récapituler dans tes âges divers
Que d'exemples par toi donnés à l'univers,
Depuis ce jour de Presle où la Gaule vassale
Présageait aux Romains le vainqueur de Pharsale, —
Qui vit Boduognat, la framée à la main,
S'entr'ouvrir vers César un glorieux chemin.
Et grand, même après lui, désormais dans l'histoire,
Ne lui céder que mort notre saint territoire, —
Jusqu'à ce jour sanglant, d'étemel souvenir,
D'où va dater pour nous un si large avenir.
Ce beau jour où Courtrai du haut de ses murailles
De nos fiers oppresseurs compte les funérailles,
Et, forts dans les combats, mais humbles devant Dieu,
Voit nos pères, baisant les marches du saint lieu,
Appendre de leurs mains aux voûtes de son temple
Sept cents éperons d'or, que l'Europe contemple
Comme un défi par eux à leurs voisins jeté
Au nom de la patrie et de la liberté î
De nos fastes brillants radieux épisode,
Quel poète jamais, quel barde, quel rapsode^
Par l'amour du pays et la gloire exalté.
Peut se flatter d'atteindre à ta sublimité !
Par quels chants, quels récits, la lyre pourrait-elle
Traduire au monde entier cette page immortelle.
Ce fragment retrouvé des titres les plus beaux
Qu'aux peuples la Belgique a légués pour flambeaux !
Combat monumental, gigantesque épopée
Au socle de l'histoire écrite avec Tépée,
Merveilleuse, féconde en hauts enseignements !
Grand nom resté debout, comme ces monuments
Que des ans destructeurs la rouille indélébile
Eonge, mais ronge en vain, sur leur base immobile I
Historiques fanaux de ces jours nébuleux
Si riches en exploits qu'ils semblent fabuleux :
Géants bardés de fer, au glaive plein d'entailles ;
Vétérans, illustrés dans quarante batailles ;
Fiers tribuns, endurcis aux travaux journaliers.
Dans vos familles rois, rois dans vos ateliers.
Qui suscitiez d'un geste et lanciez dans la rue
La foule, pour traiter ou pour vaincre accourue.
Selon que, réprimant d'audacieux complots.
Il fallait contenir ou déchaîner ses flots,
£t qu'un maître rapace osait mettre aux enchères
Ou menacer de front vos libertés si chères ;
Oh! si pour vous montrer trônant sur vos pavois
La lyre est impuissante et rebelle la voix,
A défaut du talent que le ciel nous dénie, L'amour du sol natal sera notre génie !
Célébrons ces combats, ces hauts-faits immortels ; Des héros nos aïeux relevons les autels, Car, si pour les chanter il nous manque un Homère, Tout Belge est éloquent en parlant de sa mère.
Le roi, maître jadis et maître souverain.
Régnait seul ; tout pliait sous sa verge d'airain. Du peu qu'à ses vassaux il partageait de terres La loi de nos aïeux les rendait tributaires : De ce don, révocable au gré de son désir.
Il pouvait les doter comme les dessaisir, Et sa volonté seule, immuable puissance, £n réglait pour eux tous l'exacte jouissance. Plus tard, la royauté, moins fière, dut céder À Tempire des grands et leur tout accorder ; Arraché par la force ou bien par l'artifice, Ce qui n'était qu'un don, un prêt, un bénéfice. Usufruit passager sagement limité.
Devint un titre, un droit, une propriété, Et l'État amoindri, plus pauvre et plus débile, Pour un chef qu'il avait, désormais en eut mille. D'un reste de prestige à peine environné, Le pouvoir, obélisque au faîte couronné.
Comme un phare lointain aux lueurs indécises, Sur le sol crevassé montait par trois assises
Dont Taspect yacîllant n*offraît plus anz regards
Que d'impuissants débris croulant de toutes parts :
Le peuple, masse inerte, en a formé la base ;
La noblesse, au milieu, le domine, Vécrase,
Et le roi, terminant Tensemble hasardeux,
Plus frêle, mais plus haut, pèse encor sur tous deux.
L'Europe tout-à-coup, d'un saint transport saisie,
Croit entendre une voix qui lui vient de l'Asie
Et, pour venger du Christ le sépulcre insulté,
Partout, incessamment, gronde de tout côté.
« Dieu le veut ! Dieu le veut! » A ces mots tout se lève;
Femmes, enfants, vieillards, tous marchent, ceints du glaive ;
Dans ses vieux fondements le monde s'en émeut;
Au loin l'écho redit : « Dieu le veut ! Dieu le veut î »
Et le premier de tous à cet appel sublime
Le belge a répondu sous les murs de Solime,
Où nos braves, toujours escortés par l'effroi,
Au milieu des périls ont suivi Godefroid,
Jetant sur Damiette et sur Constantinople
Ce guidon constellé de leurs croix de sinople.
Imposant Labarum qui dit à l'univers
Tant d'illustres succès après tant de revers !
Impassibles, et sourds aux vains chants de victoire,
Philosophes, à vous, à vous seuls, pour l'histoire,
(Abnégation sainte ou fol entraînement)
De caractériser ce grand événement.
De signaler à tous ce qu'on en a pu taire.
Et d'ajouter au Tasse un savant commentaire ;
Mais à nous, mais à moi, chantre de nos aïeux,
Au nom de mon pays, d'en rendre grâce aux deux !
De ces temps reculés compulsons les annales :
Libertés, droit public, franchises communales,
Chartres, concessions, privilèges et lois,
C'est de là que tout vient, que tout nait à la fois.
Ce combat inouï qui dura des années,
Ces succès, ces revers, ces luttes obstinées.
Pèlerinage armé, prodigieux efforts,
Avaient tant absorbé d'hommes et de trésors
Que, pour ne pas laisser leur victoire incomplète
Et perdre en un seul jour les fruits de la conquête.
Les grands, au peuple enfin forcés d'avoir recours,
Recherchaient, marchandaient, s'assuraient ses secours
Au prix des droits sacrés, paternel héritage,
Dont la force autrefois lui ravit le partage,
Et le serf, désormais à lui-même rendu,
Recouvrant jour par jour ce qu'il avait perdu
Des biens que le hasard maintenant lui ramène,
Reprit sa place enfin dans la famille humaine.
Or, ce premier bienfait, par le sang acheté,
De l'homme s'étendit bientôt à la cité ;
Le serf émancipé créa la bourgeoisie.
Et, montrant de nos mœurs la rudesse adoucie,
De ces mille combats, qui de sang ont rougi
Les rives du Jourdain, la Commune a surgi ;
D'abord faible, cachant sous d'humbles apparences
De son plan d'avenir les hautes espérances;
Pouvoir sorti du peuple, et qu'à l'envi les grands
Poursuivront de complots et d'attentats flagrants,
Jusqu'au jour où, brisant leur joug héréditaire
Et du monde en son sein sentant battre l'artère,
On le verra, terrible, affranchir à la fois De lenr lourde tutelle et le peuple et les rois. Avalanche sans frein, mer puissante qui monte Ne souffrant déjà plus de digue qui la dompte ; Arbre aux fruits enviés, dont les rameaux épars Comme un palladium couvriront nos remparts ; Volcan, d'où va bondir en vagues fécondées, Comme un gouffre de feu, le torrent des idées, Balayant devant lui, dans sa course agrandi, Et de TEst à TOuest et du Nord au Midi, Quoi que fassent les rois et les grands et lea princes, De dégrés en dégrés, provinces par provinces. Tout ce qu'en deux mille ans la vase du passé Avait devant nos pas d'obstacles amassé !
La France et l'Angleterre, ardentes ennemies Par de communs revers dans leur haine affermies, A l'ombre de la paix unissant leurs drapeaux, Laissaient enfin au monde un moment de repos. Ces deux puissantes sceurs commençaient à comprendre Que pour vaincre l'Ecosse et dominer la Flandre Dont l'esprit turbulent venait de se montrer, Leurs forces sur ces points devaient se concentrer, Et, vers un même but marchant en sens contraire, Asseoir en même temps leur pouvoir arbitraire. Leur intérêt commande, il suffît ; alliés.
Pris, quittés et repris, vaincus, humiliés.
Que tout se taise, plie et s'incline en silence !
Quand la raison d'État pèse dans la balance Nulle voix sur le cœur ne peut trouver accès ; L'argument, c'est la force, et le droit, le succès.
Mais cet accord pourtant, que l'intérêt cimente. Pans une ambition qui sans cesse s'augmente, De leurs rivalités s'efforcerait en vain.
Quoi qu'il puisse arriver, de calmer le levain. Le vieux Gui, disposant du sort de sa famille, Au fils du prince anglais avait promis sa fille. Enfant pour qui l'hjmen préparant un tombeau En torche funéraire a changé son flambeau.
Philippe cependant dissimule; sa rage Ressemble au calme plat qui précède l'orage.
Loin de lui les écarts d'un fol emportement î Pour assurer ses coups, il attend le moment Où son vassal, séduit par une amitié feinte.
Des remparts de Corbeil aura franchi l'enceinte; Car Philippe l'y mande : il veut, dans son amour, Qu'une dernière fois au milieu de sa cour La comtesse apparaisse, et que son sort prospère Ait l'aveu d'un parrain comme celui d'un père. Le comte à ses désirs croit devoir déférer.
Ne pensant pas qu'un roi puisse se parjurer; Mais à peine arrivé, le roi parle.... du Louvre Pour tout ce qu'il aimait la triste prison s'ouvre, Et le royal geôlier sous les mêmes verrous Joint la fille à la mère et l'épouse à l'époux.
Le Pape cependant et le duc de Savoie De ses États bientôt vont lui rouvrir la voie;
Il part. Sa femme et lui sont libres désormais. Mais un roi, quel qu'il soit, pardonne-t-il jamais? Philippe pour otage a gardé sa filleule ; Prisonnière, en sa cour il lui faut rester seule, Et de ses durs ennuis qu'on prend soin d'aggraver n n'est rien que la mort qui puisse la sauver. La douleur, chaque jour de plus en plus intense, A-t-elle sourdement miné son existence, Ou Philippe déjà, victimaire discret, Du cancer politique avait-il le secret ?
Qui le sait !... Soit oubli, soit doute volontaire, Les chroniques du temps nous ont tu ce mystère, Et les fastes anciens, tels qu'on nous les a faits, Ont immortalisé bien assez de forfaits Sans que, cherchant le mot de cette énigme sombre, Le poète à plaisir en grossisse le nombre.
Le vieux Gui, par la haine à son tour excité. Signe avec Edouard un occulte traité ; Philippe s'en indigne, et sa toute-puissance Dans l'instant à Paris exige la présence Du vassal qu'il contraient lui-même à le trahir. Le comte à cet appel refusant d'obéir.
Les envoyés du roi, sur l'ordre de leur maître, Le déclarent rebelle et déloyal et traître. Et, pour s'en emparer, déjà les bras tendus.... Imprudents, arrêtez ! ou, de rage éperdus, Les deux comtes ses fils, témoins de cette injure.... Mais leur père intervient, mais sa voix les adjure De remettre au fourreau le glaive frémissant. Et, monarque du moins un jour encor puissant.
Pardonnant sans réserve à cette insulte altière, Laisse les envoyés regagner la frontière, Ne voulant, pour venger l'honneur de son blason, Qu'à Philippe lui-même en demander raison.
Que faisait cependant aux bords de la Tamise Ce roi dont Talliance au vieux comte promise Contre son ennemi devait le protéger?
Hélas ! le vent des cours, toujours prompt à changer. Loin de le dissiper amoncelle Forage, Et le comte en appelle en vain à son courage.... Car son débile bras trahirait sa valeur.
L'infortuné vieillard n'a plus dans son malheur Que Tatné de ses fils pour changer la fortune, Et ce fils, cet espoir, c'est Robert de Béthune ! Mais en vain, rougissant de l'affront paternel, n fait de se venger le serment solennel; Que peut contre le nombre, indécise et troublée, Une foule, à la hâte, à peine rassemblée?
Il faut céder encore, et Lille qu'il défend Voit le comte d'Artois arriver triomphant.
Furnes bientôt après décide de la Flandre, Et de Gavre 7 périt plutôt que de se rendre.
Le duc d'Autriche, Adolphe, et bien d'autres encor, Ou vaincus par Philippe ou gagnés par son or, Transfuges du malheur, désertent notre cause. Et Gui n'a plus d'espoir où son cœur se repose ;
Tout fait, tout Tabandonne à son Isolement^ Sans respect pour ses droits et la foi du serment.
C'est ainsi que toujours s'accroissaient nos misères. De Philippe toujours les adroits émissaires, Aliénant à Gui le cœur de ses sujets, Ne servaient que trop bien de coupables projets, Soit que de son vainqueur la faveur subreptice Éclatât tout à coup par deux ans d'armistice. Soit que se rallumât ce combat incessant Où le comte toujours allait s'affaiblissant.
Jusqu'au jour où, tombé de disgrâce en disgrâce, n s'en fut de Valois solliciter sa grâce.
Et s'en remettre à lui, dans cette extrémité. De soin de sa personne et de sa liberté.
Crédule à ses conseils comme à la foi donnée, n part avec sa suite, et la Seine étonnée Le revoit sur ses bords, vieillard presque impotent. Se livrer de lui-même au cachot qui l'attend. Sûr de son prisonnier dont il courbe la tête, Philippe désormais n*a plus rien qui l'arrête; La Flandre sans son chef se laisse enfin dompter. Et de Nesle est choisi pour l'y représenter.
Administrateur sage, éclairé dans son zèle, Tout reprend sous ses lois une face nouvelle. De Nesle y fait bénir son règne d'un moment;
Mais Philippe déjà, dans son aveuglement, Le rappelle ; un joug dur, pesant et despotique Succède à son habile et douce politique; Ohâtillon tient le sceptre, et ses lâches suppôts Écrasent les Flamands du fardeau des impôts.
De leurs exactions la haine qu'il récolte Se traduit au grand jour, et bientôt la révolte, Facile à comprimer dans les commencements.
Sur le pays entier disperse ses ferments.
Un mot peut-être, un mot de paix et de clémence Alors eût tout sauvé ; mais — calcul ou démence — Châtillon et son roi, l'un par l'autre excités. Ne veulent qu'en vainqueurs rentrer dans nos cités ; La ruse désormais, le dol, la foi punique Répugnent à leur joug franchement tjrrannîque ; Plus de ménagements, de vain masque trompeur ! Leur grand mot aujourd'hui, leur force, c'est la peur; C'est courbés, avilis, vaincus par la souffrance, Belges ! qu'il vous faut reconnaître la France, Comme l'aigle en son vol par un trait ajusté Ne connaît son bourreau qu'au coup qu'il a porté ! Du meurtre et de l'orgie horribles saturnales I Quel deuil plus effrayant attrista nefs annales ? Quand vit-on, déchaînant sur un point leurs fureurs, Et l'orgie et le meurtre engendrer plus d'horreurs ? L'étranger fomentant nos discordes civiles, Ordonnant l'incendie et le sac de nos villes. Fouillant de nos maisons les plus secrets lambris. Entassant morts sur morts et débris sur débris ; Les enfants massacrés sur le sein de leurs mères ; La vierge, avec des cris et des larmes amères,
Sous dlmpuissants haillons abritant sa pudeur....
~ Incroyable désastre après tant de grandeur I —
Des saints, sur nos autels, les antiques statues
Sous les coups destructeurs s'écroulent abattues ;
Pas une église, un fort, une ville, un château
Où n'ait passé la hache et frappé le marteau ;
Partout des pleurs, Texil! vieillards, enfants et femmes,
Dispersés, poursuivis, dévorés parles flammes;
Des cadavres sans nom jonchant tous les chemins,
Des mourants vers le ciel étendant leurs deux mains ;
Des malheureux, qu'en vain l'œil voudrait reconnaître,
Fuyant à travers champs le toit qui les vit naître !...