LL. MM, l'empereur allemand et le sultan otto
52 LA liATAlLLE DU MAROC
man, qui s'informent avec joie de la façon dont vous travaillez à la réussite de nos affaires et des vôtres, nous ont prescrit de féliciter, en leur nom, Votre Excellence, à l'occasion de Sa victoire.
Nous vous faisons savoir que, malgré les très grandes difficultés qu'Elles ont rencontrées jusqu'à ce jour. Elles sont toujours disposées à faire tout leur possible pour aider Votre Excellence de tout leur pouvoir et de toute leur force jusqu'à ce que vous soyez parvenu au bout de vos désirs, c'est-àdire jusqu'à la libération de votre cher pays de l'oppression des Français. (Qu'Allah les anéantisse I)
En ce qui nous concerne, personnellement, nous vous félicitons également de votre victoire et nous vous faisons connaître cjue nous sommes prêts à faire, pour vous, tout ce qui sera utile afin que vous arriviez au noble but que vous poursuivez.
Nous demandons à Dieu de vous accorder aide contre l'ennemi.
Puissiez-vous demeurer dans la joie et la tranquillité.
Fait à Madrid, le 10 février 1917 de J.-C.
A gauche : A droite :
Suit un cacliet porîanL en Suit un cachet portant
arabe, au centre : iMoliammcd en allemand :
Rechad ben Abd-cl-Mejid « Deutsches Vatcrland.
Khan. An 1326. :Mit Gott fur Kaiser
En exergue : « C'est toi l'avcr- und Hcich. »
tisseur et tout peuple a un
guide.
« O peui)les, suivez-moi, je
vous mènerai sur le droit
chemin. »
L'année 1918 était pour les Allemands l'année décisive où ils étaient assurés de consommer notre déroute. Quelques déceptions qu'ils eussent trouvées au Maroc, ils ne pouvaient pas négliger de se servir d'un atout de cette importance, dont le gain devait contribuer à la victoire et fixer une de ses conditions essentielles. La rébellion générale était préparée. Le général Aubert dans la région de Taza, le général Poeymirau dans la Moulouya, le colonel Doury dans le Tafilalet, réussirent à déjouer les desseins d'un adversaire exalté par les nouvelles venues du front français. Le résultat de leurs opérations fut de consolider, en l'élargissant, le couloir de Taza et d'ouvrir définitivement la route de Meknès au Tafilalet. L'Allemagne était vaincue à la fois sur le front français et au Maroc. Et le général Lyautey, fier de ces succès, pouvait dire à ses troupes au moment de l'armistice :
Alors qu'en France vos compagnons d'armes lui rendaient F Alsace-Lorraine, vous lui avez, au Maroc, non seulement gardé la situation acquise en 1914, mais vous y avez largement étendu la zone pacifiée.
Soumis à des privations matérielles et morales constantes sous un climat sévère, vous avez mené
cette lutte opiniâtre et ingrate loin de la Patrie, privés du réconfort qu'apportaient à ceux qui combattent sur son sol les encouragements quotidiens.
En ces derniers mois, il a fallu vous demander un efTort redoutable sur tous les fronts du Maroc contre un ennemi qui jouait ses dernières cartes.
Vous avez fait preuve d'une endurance, d'une vaillance, d'une abnégation et d'un esprit de discipline dont je suis le témoin et le garant.
Au nom de la France, que je représente à votre tête, je vous remercie.
L'effort demandé à ses troupes par le général Lyautey ne s'acheva pas avec l'armistice. Il a continué pendant huit mois, et il dure encore. A la veille de l'armistice, les Allemands, qui se sentaient perdus sur le front de France, n'avaient pas renoncé à jouer leur partie au Maroc. Réfugiés dans la zone espagnole, où trop souvent l'hospitalité ressemblait à de la complicité, leurs agents, toujours munis de ressources abondantes, excitèrent le zèle de Raïssouli et d'Abd-el-Malek. Les Zaïan, les Tadla, les Ghiata, les Qzenaïa, toutes les tribus guerrières et rebelles furent conviées à la guerre sainte, tandis qu'El Hiba restait en relations radiotélégraphiques avec
Fock, l'ancien vice-consul de l'Allemagne à Rabat, qui s'était réfugié à Las Palmas sous le nom de Guillerme Schneider î
L'armistice ne produisit pas immédiatement ses effets au Maroc. En zone soumise il fut interprété comme un gage de pacification et de sécurité. Mais la propagande, inspirée par le consul de Larache, le fit passer dans les cercles insoumis de la zone du Nord comme un répit demandé par l'Allemagne pour préparer une lutte nouvelle et achever sa victoire. Il fallut du temps avant que la vérité connue et loyalement interprétée produisît une détente. Dans le Haut Guir et au Tafdalet, nous eûmes à subir, en décembre, de violentes attaques dont la répression, confiée aux colonels Huré et Théveney, fut poursuivie pendant deux mois d'opérations brillantes et décisives. Mais, au nord de Fez, dans la vallée de rOuergha, où la pacification paraissait se consolider depuis quelque temps, une brusque conflagration se produisit au début de mars. La Kasba d'Aïn Mediouna, entourée de groupes dissidents et bloquée, connut avant d'être délivrée des journées tragiques, au cours
desquelles le lieutenant Salomon montra un sang-froid admirable et un véritable sens de commandement.
J'ai visité avec le général Lyautey le 4 mai cette vallée de TOuergha où nos troupes avaient, un mois avant, écrit une des belles pages de notre histoire militaire au Maroc. Cette journée m'a laissé le souvenir inoubliable d'une chevauchée pittoresque dans les fleurs et les hautes herbes, où les spahis, les goumiers et les mokhaznis déroulaient leur brillant cortège, tandis qu'un avion ronronnait au-dessus de nos têtes et que de tous les côtés les indigènes, peut-être hostiles hier, accouraient aujourd'hui, attirés par la curiosité de voir le grand chef légendaire. Un cirque de montagnes, dont les mamelons se succèdent et se prolongent en lignes parallèles, barre l'horizon. A nos pieds l'Ouergha déploie nonchalamment ses spirales. A gauche, l'animation d'une ville de tentes ; on y achève la construction d'un blockhaus qui assurera la tranquillité de ces lieux tourmentés où, il y a trois jours, la révolte grondait encore et qu'un 75 (comment, et par ces pentes, est-il
venu là ?) a rapidement apaisée. A droite, sur une verte colline, les burnous blancs et les selles rouges, déposés à terre, tandis que les chevaux paissent ou s'ébrouent, composent le plus charmant tableau. Le général Lyautey, d'un pas rapide, va, vient, interroge et inspecte. Il connaît tout son monde et rien ne lui échappe. Dans le bivouac d'Aïn-Aicha la tente abrite un déjeuner sommaire que nous prenons assis sur des caisses, autour de tables improvisées avec deux planches. Le général m'a fait l'honneur de sa table, où prennent place les colonels Theveney et Huré, deux chefs énergiques qui ont fait leurs preuves, et, par une attention délicate, le lieutenant Salomon, le héros de la Kasba d'Aïn-Mediouna. On cause librement, familièrement, en camarades. La guerre — et, ici, où le canon tonnait hier, c'est encore la guerre — rapproche les distances et les grades. Après le déjeuner, les officiers se réunissent sous la présidence du général Lyautey qui, pendant une heure, examine sous tous ses aspects la situation générale et expose à ses collaborateurs son programme et son plan d'action. Admirable
leçon, méthodique et claire, au cours de laquelle m' apparaissent les difficultés spéciales à la guerre marocaine, sa complexité, ses surprises, ses dangers. Le général subordonne les décisions et les actions particulières à une conception d'ensemble dont il entend rester le maître. Il ne veut pas se laisser devancer, déborder ou engager par des initiatives isolées et imprudentes : il tient à garder les mains et les cartes libres dans la partie qu'il expose et qu'il s'apprête à jouer jusqu'à l'hiver. Il parle bien, avec des trouvailles d'expression, des formules pittoresques, des images saisissantes où se révèlent un artiste lettré et un voyageur. Quand il se répète, c'est volontairement, pour enfoncer une idée ou pour réfuter une objection. Seule, autour de nous, la télégraphie sans fil coupe le silence avec son bruit ininterrompu qui ressemble à la marche d'un moteur. Le général ponctue son exposé de fréquents voilà. Chacun de nous a une expression qu'il répète, une préposition familière, un adverbe coutumier, une sorte de tic de la phrase, inévitable et inconscient. Le général Lyautey consomme une quantité énorme de
voilày dont il nuance les accents au gré de sa pensée, prodigieusement alerte, mobile et vivante. Ses voilà ont tous les tons et ils prennent tous les sens. Ils sont impérieux, caressants, persuasifs, irrités, tendres, ironiques. Celui-ci commande, celui-là doute, tel autre interroge. Quand le général a terminé, son voilà ouvre la discussion sur des idées précises et sur un plan clairement établi, mais, voilà, personne n'a rien à dire, tout a été dit, et vu, et prévu, de telle façon qu'il n'y a plus qu'à passer à l'exécution. Le chef a parlé en chef et j'ai pris, sous cette tente, une belle leçon d'autorité et de discipline.
Quand je sors, je remarque trois fanions plantés en terre, à l'entrée. De couleurs différentes, ils représentent plusieurs unités, mais ils ont tous, accrochés à la hampe, des croix
et des palmes qui disent l'héroïque participa-
tion de ces corps d'élite aux campagnes de
France. Autour de nous des ofTiciers et des
soldats, la plupart blessés plusieurs fois, sont
des revenants de la grande guerre. Ils savent
déjà que le Maroc a sa bataille, et qu'elle est
dure ; ils savent, et ils disent, que dans ces
montagnes aux âpres défilés, où les surprises sont meurtrières, c'est la France qui continue sa partie. Eux qui reviennent de là-bas ils honorent de leur s^^mpathie fraternelle les camarades dont l'impatience patriotique a si souvent voulu les rejoindre et que leur devoir et leur destin ont retenus ici. Avant eux, qui sont des témoins, le ministre de la guerre avait, dès le mois d'octobre 1914, parlé en chef et en juge. Il télégraphiait au général Lyautey : « J'accepte le principe des propositions que vous me faites. Je n'ignore pas combien plus lourde est rendue la tâche de ceux qui sont autour de v^ous et je tiens encore à rendre hommage à leur esprit de sacrifice en même temps qu'à votre clairvoyant patriotisme. Mais il faut que tous ceux qui doivent rester là-bas, troupes de l'armée active, des réserves et de l'armée territoriale, sachent — et je vous prie de leur dire en mon nom — que s'il existe de par la force des choses des théâtres d'opérations qui sont secondaires, il ne viendra jamais à l'esprit de personne d'établir de semblables distinctions quant à l'esprit du devoir dans les heures graves que
La bataille du marog 61
nous traversons. Le devoir de tout Français est de se rallier sous les ordres des chefs autour du drapeau, quel que soit l'endroit où il flotte, et quand la victoire définitive couronnera nos efforts la reconnaissance du pays ira à tous ses enfants sans distinction, quelle que soit la frontière qu'ils auront défendue. »
La victoire est venue. Le pays tout entier prend à son compte les promesses de M. Millerand et sa reconnaissance va avec fierté aux officiers et aux soldats qui, sous le haut commandement du général Lyautey, ont gagné la bataille du Maroc, — une bataille française, que l'Allemagne, déçue dans tous ses plans, a irrémédiablement perdue.