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UN PROTECTORAT QUI PROTÈGE L'ACTION POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE

Le général Lyautey avait trop d'expérience et trop de clairvoyance pour envisager la bataille du Maroc, dont il savait l'importance et les difficultés, sous le seul aspect de l'action militaire. Dès le premier moment il avait compris et il avait dit que les forces morales et que les mesures politiques ne joueraient pas dans le sort de l'empire chérifien un rôle moindre que les effectifs. Commandant en chef et résident général, il réunissait entre ses mains tous les pouvoirs et son autorité ne connaissait d'autres limites que les instructions reçues du Gouvernement. Celui-ci saisit heureusement assez vite les dangers d'une intervention lointaine et fréquente et il laissa au général ses coudées franches. Cette liberté, inspirée par une sage confiance, sauva le Maroc des hésitations et des contradictions

qu'une autre méthode, même pratiquée avec les meilleures intentions, n'aurait pas manqué d'accumuler.

Le général Lyautey aime l'autorité. Elle entre, comme la hiérarchie et comme la discipline, qui en sont les conditions, dans sa conception sociale." L'autorité lui apparaît comme la forme supérieure et nécessaire de l'action. Il ne s'en sert, d'ailleurs, que pour agir. Il n'est pas de ceux qui ont le souci de dégager leur responsabilité. Il l'engage, au contraire, pourvu que ses mouvements soient libres, avec une sorte de résolution joyeuse, dont l'élan gagne et emporte ses subordonnés. Elevé à l'école du général Gallieni, il préconise l'union insé-parable de la politique et de la guerre ; il est un administrateur autant qu'un soldat. Au Tonkin et à Madagascar, il avait fait ses écoles et ses preuves. Quand la guerre de 1914 le surprit au Maroc, il y avait deux ans seulement qu'il y exerçait le Protectorat au nom de la France, mais aucun des ressorts de son mécanisme ne lui échappait. Le général Lyautey travaille beaucoup, et il îs^it travailler. Si vite qu'il comprenne, il ne s'en donne

pas moins le temps de réfléchir. Il a le goût des arbres, sans que jamais ils lui cachent la forêt. Il a des vues d'ensemble, un but, une orientation. Au Maroc il s'était adapté au Protectorat, non par nécessité, mais par conviction. Il ne le subissait pas comme une modalité diplomatique : il l'acceptait comme un instrument de travail dont la souplesse convenait mieux qu'une administration centralisée à la complexité des problèmes posés dans un pays où les éléments méfiants et rebelles conservaient encore une grande force. En 1914, sur les 420.000 kilomètres carrés dont se compose le Maroc, nous en occupions seulement 163.000. Pour maintenir cette occupation, et avant même de songer à l'étendre, il fallait, au moment où les hostilités s'ouvraient, inspirer une entière confiance, non seulement aux tribus soumises, mais même au Maghzen et aux autorités locales. L'Allemagne avait, par sa propagande et par son action, donné, dans les années qui précédèrent la guerre, l'impression d'une force organisée qui ne redoutait aucune concurrence. A peine entrée en guerre, elle

clamait sa supériorité et elle exaltait sa victoire. Au Maroc comme ailleurs, elle répandait les fausses nouvelles. Entre elles et nous, qui croire ? La justice de notre cause n'était pas un argument qui pût émouvoir l'âme indigène, encore trop près de la nature pour ne pas voir dans la force la marque et la preuve du droit. En attendant que la force décidât, seules notre sérénité et notre confiance pouvaient exercer sur le Maghzen et sur les tribus une impression salutaire. Avec la rapidité habituelle de son coup d'œil, le général Lyautey vit que notre action vaudrait ce que vaudrait notre attitude. Il fallait continuer la vie normale, au moins dans ses apparences. Si nous ne changions rien à nos habitudes et aux leurs, et si leurs intérêts ne subissaient aucun trouble et aucun dommage, il y avait des chances pour que l'ordre ne fût pas compromis dans les tribus soumises. Selon le mot du général Lyautey, qui excelle à caractériser les situations par d'heureuses formules, il fallait « garder le sourire ». Il le garda, et le Maroc avec lui. La formule se répandit comme une consigne, dure, mais nécessaire, et dont tout le

monde, sur l'ordre du chef, comprit la nécessité. La vie extérieure parut ne pas changer. Tandis que la France entière était transformée en place de guerre, le Maroc, sauf sur ses lignes avancées, jouissait de la continuité de la paix. L'exécution des travaux publics employait la main-d'œuvre indigène, que l'oisiveté et la misère auraient rendue trop sensible aux excitations de la dissidence. Les contrôles civils et les services municipaux poursuivaient leur œuvre et, restés ouverts par contrainte, dans un intérêt public, les établissements de crédit alimentaient la vie économique. La mobilisation était atténuée. Des colons, qui voulaient partir pour la France, où l'on se battait, étaient maintenus par ordre dans leurs fermes, sur leurs exploitations. A l'un d'eux, sergent de réserve, démobilisé par une injonction supérieure sur son propre domaine, et qui suppliait qu'on le laissât rallier son poste, le résident général répondait : « C'est ici qu'est votre devoir militaire, au milieu de ces centaines d'indigènes qui ont confiance en vous, à qui vous assurez le travail, qui sont justement inquiets

de l'agiLatioii voisine, que votre seule présence va rassurer, tandis qu'à votre défaut, je serais peut-être obligé d'y envoyer une ou deux compagnies que vous rendez ainsi à la défense nationale. »

Pour imposer un tel sacrifice, il fallait payer d'exemple. Le général Lyautey ne songea pas à se dérober, si pénible qu'il fût, à ce devoir. J'ai dit comment son âme de Lorrain dût souffrir en silence du rôle, si grand certes, mais si éloigné de la frontière natale, que lui assignait le destin. A côté de lui, d'autres eurent la même abnégation. Aucun de ses olficiers n'était plus près de son esprit et de son cœur que le colonel Berriau, un chef d'élite, qu'il avait connu dans le Sud Oranais^ à Beni-Ounif, en 1903. Une amitié fraternelle les unissait. Directeur des Affaires indigènes et du Service des renseignements au Maroc, le colonel Berrîau succomba en décembre 1918 à la tâche qu*il remplissait avec un zèle supérieur. En rendant hommage à sa mémoire, le général Lyautey disait :

« Berriau avait fait le plus cruel des sacrifices. Au moment où la guerre éclata, il ne me

demanda rien, ne m'en parla jamais. Il y eut à cet égard entre lui et moi comme un pacte tacite, nos yeux se disaient ce que nous sentions tous deux. Il avait compris que sa place de guerre était ici, qu'il ne pouvait pas être ailleurs. Il savait bien que s'il m'avait dit : « Je n'y tiens plus, je veux aller là-bas », je lui aurais dit : « Allez-y ! » Mais il ne me le demanda jamais, parce qu'il savait que son devoir de guerre était ici ; et moi, je ne le lui proposai jamais, parce que je savais qu'il était indispensable. »

Peut-on s'étonner que, gardés au Maroc, de tels hommes aient gardé le Maroc à la France ?

Le général Lyautey n'eut, la guerre déclarée, qu'à poursuivre la politique dont le développement avait depuis deux ans donné tant d'heureux résultats. En favorisant l'intronisation comme sultan de Mouley-Youssef, le résident général avait eu la main heureuse. Que fût-il advenu — comme il en a fait luimême l'hypothèse — s'il y avait eu un sultan

« ne nous donnant qu'un concours de surface, mais nous trahissant en dessous (nous avons connu ces temps) ou si, n'en ayant pas du tout, nous avions été privés de la force qu'il nous apporte ?» Il a suffi au frère des deux derniers sultans de gouverner avec loyauté pour réussir dans une fonction où avaient échoué la faiblesse cupide d'Abd-el-Aziz et l'hypocrisie sanguinaire de Moulay-Hafid. Au cours -de l'audience que Sa Majesté Moulay- Youssef m'a fait l'honneur de m'accorder, j'ai été frappé par la simplicité accueillante de ses manières, par sa connaissance, jusque dans les détails, de la situation de son empire, par son bon sens tranquille et ferme, par sa courtoisie aisée et par son évidente Correction. En acceptant le Protectorat de la France, il a assuré sa souveraineté et il l'a établie sur les bases les plus solides. Seul, il serait discuté et impuissant à maintenir l'ordre. Avec nous, son pouvoir s'étend sur des tribus qui n'avaient jamais encore reconnu l'autorité du Maghzen, et il jouit d'une sécurité complète. Ayant pris le parti le plus sage, il s'y est tenu avec une loyauté impeccable dont la guerre a

fourni la preuve décisive. Ses proclamations aux contingents marocains qui combattaient à nos côtés lui donnèrent l'occasion d'affirmer, dès le début des hostilités, sa fidélité prévoyante. Aussi le général Lyautey a-t-il isu toujours, et à. propos, rendre hommage à ses qualités et à son concours. Il a loué son « esprit éclairé et clairvo3^ant », ses « avis si judicieux » et son « haut souci de la justice ». L'instrument diplomatique qui règle les rapports du Gouvernement de Sa Majesté chérifienne et du Gouvernement de la République française n'est l'œuvre ni de Moulay- Youssef ni du général Lyautey. C'est un traité signé à Fez le 30 mars 1912, par le sultan Moulay-Hafid et par M. Règnault, ministre de France au Maroc. Ses neuf articles ont établi en termes clairs un régime, « fondé sur l'ordre intérieur et la sécurité générale », qui, ayant résisté à l'épreuve de la guerre, a prouvé sa solidité. Le général Lyautey, tout en usant des droits que le traité donne au résident général, en particulier dans le domaine des opérations militaires ou de la police, s'est appliqué à respecter avec un soin

rigoureux la souveraineté du Sultan. Le Protectorat n'est pas à ses yeux une formule : il est un régime. Ce régime sauvegarde « le respect et le prestige traditionnel du sultan » (article 1®^). Le général Lyautey a relevé ce prestige et accru ce respect. Il n'a pas tenté de passer à travers les mailles assez larges du traité : il s'est soumis à ses conditions, sans sortir de son rôle et sans excéder ses attributions. Aucun abus de pouvoir n'est à sa charge. Il n'a fait que ce qu'il avait le droit contractuel de faire. En donnant sa pleine part à l'autorité du sultan, il s'en faut qu'il ait diminué ou déconsidéré la sienne. Tout au contraire : il s'est grandi en se limitant. Le sultan est un chef religieux. Ce titre lui confère sur les indigènes une influence supérieure à celle qu'il tient de son titre politique. Il faut qu'elle soit intacte et qu'elle paraisse telle. Les articles d'un traité, même très simple et très clair, comportent des nuances dont la délicatesse est inaccessible aux indigènes. Mais rien ne leur échappe des formes extérieures du respect. Ils ont le sens du protocole, de la Caïda, de l'habitude traditionnelle.

Quand il est reçu par le sultan, le général Lyautey accepte les exigences du protocole avec l'aisance d'un grand seigneur auquel les bonnes manières sont naturelles. Il n'élude aucun des trois saints réglementaires, entre lesquels il met la distance consacrée. Quand il sort, il marche à reculons et il n'oublie pas non plus les saluts que la Caïda impose. En se pliant à ce cérémonial, le résident général n'accomplit pas seulement un acte de courtoisie, il fait de la politique, et de la meilleure. Il montre aux indigènes par un fait tangible que le Protectorat de la France n'a pas changé leur souverain et qu'ils doivent toujours au sultan, proclamé par les Ouléma selon les règles traditionnelles, leur respect et leur obédience.

J'ai assisté à Rabat, dans le palais de Moulay-Youssef, à une audience accordée par Sa Majesté chérifienne au général Lyautey.

C'est là que le rite protocolaire m'est apparu pour la première foiâ comme le symbole précis de la politique du Protectorat. Mais je crois que j'en ai mieux senti la signification quelques jours plus tard, à Fez, sous une tente,

dans une circonstance moins solennelle. C'était pendant la jHe des tholbas. Les tholhas sont des étudiants, que la renommée de la mosquée de Karaouïn, dont la beauté et l'enseignement sont également célèbres, a surtout attirés à Fez. Au mois d'avril ils ont leur fête qu'ils célèbrent aux portes de la ville sainte, dans une immense plaine, sur les bords de l'Oued, en face de la ligne neigeuse du Moyen Atlas. Ils nomment aux enchères leur sultan dont la royauté éphémère, à laquelle la ville de Fez fournit sa liste civile, régnera pendant dix jours de fêtes. Autour des tentes qui abritent les tholhas, les notables de la ville ont les leurs, où ils viennent avec leurs femmes et leurs enfants se rafraîchir, s'amuser, dormir et goûter la splendeur d'une nature incomparable. Cela rappelle un peu la feria de Séville. Accompagné d'une garde d'enfants pacifiquement armés de lances de bois, le sultan des tholbas, monté sur un beau cheval, promène indolemment dans la plaine et autour des murs, avec un sérieux qui fait rire, ses regards de roi fainéant et précaire. Il reçoit sans sourciller des visites et des hom-

mages. Quand le sultan, le vrai, est à Fez, il se rencontre dans la ville des tentes avec son « frère » improvisé et ils échangent, chacun entouré de ses féaux chevaliers, des discours dont la solennité comique amuse la foule immense accourue pour la cérémonie traditionnelle. A défaut de Moulay-Youssef, absent, j'ai vu l'un de ses frères, harangué par le sultan des tholbas, qu'abritait une ombrelle verte, tandis qu'un héraut lisait, au milieu des rires, le discours de bienvenue. Après le frère de Moulay-Youssef, le général Lyautey vint apporter ses hommages... et cinq cents francs d'or au tholba, sérieux et grave, qu'il saluait, comme l'autre, du titre de Sidna. Et ce furent, à l'entrée et à la sortie de la tente, les trois courbettes réglementaires, celles de la sortie à reculons, que j'avais vues au palais de Rabat. Ainsi, jusque dans la caricature de ce cérémonial burlesque, le résident général, fidèle à une pensée profonde, affirmait la souveraineté du sultan et il traitait, en appa^ rence avec les mêmes égards de respect protocolaire, le tholba qui devait sa couronne éphémère au jeu des enchères et la Majesté,

vraie celle-là, que sa naissance avait appelée aux honneurs suprêmes. Je suis bien sûr que les notables de Fez, attentifs aux moindres mouvements du général, ne furent pas insensibles à cette nuance et que, les fêtes finies, les tholbaSf rendus à leurs études, commentèrent à Karouïn, dans les autres mosquées et dans leurs medersas la haute leçon politique qu'un geste avait su0i à fixer.

Respectueux envers le sultan, dont il maintient le prestige traditionnel, le général Lyautey sait user de toutes les forces qu'une organisation sociale plusieurs fois séculaire met à sa disposition. Dans la région du Haut Atlas, difficile à garder, la politique supplée à l'action de nos armes ou la complète. Sans l'influence héréditaire et sans l'alliance loyale des grands caïds, les compagnies réduites qui sont réparties de Demnat à Agadir seraient insuffisantes à maintenir l'ordre parmi les tribus turbulentes qui composent une population de trois millions d*habitants. Seule la

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collaboration des chefs indigènes nous permet de remplir notre tâche et d'assumer les responsabihtés qui nous lient envers le sultan, auquel nous devons la sécurité. Il n'est personne pour nier les abus qu'entraîne avec elle la féodalité sur laquelle nous nous appuyons. Nos efforts tendent à les atténuer, en attendant qu'un réginie nouveau les supprime, mais nous n'avons pas inventé cette organisation que les siècles ont faite ; sans nous, elle s'exercerait contre nous, et l'Allemagne nous a appris, au cours même de la guerre, quels dangers s'élèveraient contre notre autorité et contre l'ordre public si les grands chefs du Sud ne nous apportaient pas leur aide fidèle et efficace. En deçà et par delà l'Atlas, ce sont }es caïds et les pachas qui, sous notre direction et sous notre contrôle, ont combattu, refoulé ou apaisé les tribus hostiles. L'ancien grand vizir Madani-Glaoui, un homme de grande allure et de haut prestige, un vrai chef, avait, après avoir, organisé la région de Demriat, étendu son influence jusqu'au Xhodra. Son frère, El-Hadj-Thami- Glaoui, pacha de Marrakech, qui avait secondé

son action, a pris la direction politiJJue de la toute-puissante famille. Il est, lui aussi, un chef. Reçu par lui à Marrakech, dans son beau palais, avec la somptuosité d'un seigneur de grande race, j'ai pu apprécier ses qualités de fm lettré musulman, la pénétration de son esprit cultivé et son attachement à la France, dont il fut l'hôte en 1913. Depuis 1912, il a combattu à nos côtés. On le dit guerrier magnifique. Ce fut lui qui, en septembre 1912, après l'affaire de Sidi Bou Othman, sauva à Marrakech les Français prisonniers d'El Hiba. Depuis il a pris part, jusqu'à Taroudant, avec des contingents levés sur ses domaines, à toutes les opérations de police que nous avons effectuées dans la région du Grand Atlas. La guerre n'a ni ému ^a confiance ni troublé sa fidélité. Au début de 1919, il nous a rendu les plus grands services. A la nouvelle du soulèvement du Tafilalet organisé par Si Mohamed Nefrouten, le chérif du Sahara, il lève 10.000 hommes dont il prend le commandement. Malgré le froid et la neige qui obstruent les cols, il emmène son armée à travers le Grand Atlas, atteint la vallée du Dadès, puis

du Thodra, pour aboutir au Ferkla où il établit la liaison avec notre colonne du Ziz. Il bouscule les Ait Atta, il maintient dans l'obéissance et il organise les régions qu'il traverse, et il disperse la harka de Si Mohamed Nefrouten. Ce beau fait d'armes lui a valu, en mars, la croix de grand officier de la Légion d'honneur.

Le respect de la souveraineté du sultan dans tout ce qui intéresse la conscience et le statut musulmans, et la collaboration avec les grands chefs indigènes ont puissamment aidé le généra'l Lyautey à gagner sur le terrain politique la bataille du Maroc. Mais la victoire aurait été indécise et précaire si le résident général n'avait pas pratiqué à l'égard des indigènes eux-mêmes une politique attentive, prudente, équitable et bienveillante. Ce fut, dès son arrivée au Maroc, son premier souci. Son expérience l'y préparait, mais la situation ethnographique la lui imposait. Quoique la vie des tentes et le mouvement des tribus

nomades rendent les statistiques assez incertaines, on peut évaluer à environ 5.400.000 habitants la population indigène de la zone française au Maroc. Le quart de cette population n'est pas encore soumis à notre autorité ou administré directement. Si l'on retient les chilïres approximatifs de la population urbaine, on comptait au 1^^ janvier 1918, 409.059 musulmans contre 40.190 Français. Le nombre global des indigènes et leur proportion dans la population urbaine où sont nos principaux établissements suffisent à déterminer une politique. Le général Lyautey en a fixé les traits essentiels dans un remarquable rapport du l^r décembre 1916. A ce moment, après seize mois de guerre, il pouvait, en jetant un regard en arrière, apprécier les difficultés vaincues et les résultats obtenus. Pour obtenir ces résultats il avait fallu surmonter des difficultés dont la guerre avait peu à peu modifié le caractère sans en atténuer la gravité. Le coup monté par l'Allemagne avait raté puisqu'elle n'avait pas réussi à transformer en une révolte générale les rébellions particulières que ses agents avaient pro-

voquées. Nous restions, solidement établi, l'état protecteur, mais les événements, qui paraissaient avoir résolu en notre faveur la question politique, posaient brusquement une question de solidarité religieuse. En Turquie, en Tripolitaine, en Egypte, en Asie Mineure, les musulmans étaient entrés dans la lutte, de gré ou de force, et s'il n'y a pas d'unité politique de l'Islam, il n'en est pas moins « une caisse sonore », où tout se propage et s'amplifie avec une extraordinaire rapidité. Habile à exploiter des incidents fâcheux comme l'échec des efforts des Alliés à GalHpoli et les revers des Anglais à Kut el Amara, l'Allemagne se présentait en libératrice. Elle promettait aux pays de l'Islam, rendus à l'indépendance, de les restaurer dans leur intégrité, et sa propagande avait d'autant plus de chances d'être entendue qu'à la différence de la France, de l'Angleterre et de l'Italie, elle n'exerçait en pays musulman de domination que sur les colonies lointaines et mal connues du Centre Africain. Il lui manquait, heureusement, l'atout qui aurait pu lui assurer le gain de la partie. Elle avait bien

essayé de faire intervenir le sultan de Stamboul, mais le sultan du Maroc est un iman couronné dont le khalifat religieux est absolument indépendant du Khalifat turc. C'est en son nom que Von dit la prière, et ceux-là mêmes qui sont en révolte plus ou moins ouverte contre sa puissance temporelle acceptent sa suprématie religieuse. Cette indépendance est une force : en respectant l'une, le général Lyautey s'est acquis le bénéfice de l'autre ; en rassurant les consciences, il a apaisé les esprits. Non content de rendre hommage au sultan absent, de se dire « le premier serviteur de Sidna » et de proclamer son autorité religieuse, il n'a pas manqué une occasion de favoriser le contact du souverain avec son peuple et de démentir ainsi publiquement, par des égards vus de tous, la légende allemande d'un Moulay-Youssef auquel manquaient la liberté et le respect. Après les fêtes de l'Aîd à Fez, la preuve de notre politique était faite et le résident général pouvait dire : « Le sultanat restauré y a manifesté une force d'attraction dont notre œuvre pacificatrice a eu tout le profit. A voir le sultan accom-

plir en toute indépendance, sans aucune immixtion européenne, avec tout l'éclat traditionnel, les rites de la fête religieuse, les délégations venues de toutes les régions du Maroc ont compris, mieux que par tous les discours, notre résolution de sauvegarder scrupuleusement leur religion et leurs coutumes. A constater de leurs yeux la confiance réciproque entre le sultan et moi, entre ses vizirs, le personnel du Maghzen et les chefs de l'administration française, elles ont compris que l'esprit de collaboration cordiale entre les deux organismes n'était pas une vaine parole et jqu'on ne songeait pas à leur demander de rien abdiquer des choses auxquelles ils étaient les plus attachés. Le bruit s'en est répandu rapidement et au loin, et c'est ainsi qu'on a pu voir venir à Fez, pour « saluer le sultan » et bénéficier de sa « baraka )), des dissidents des plus qualifiés comme des plus humbles, qui s'étaient jusqu'ici refusés à tout rapport avec nous. Du palais, du sultan tous sont venus à la résidence, et le lien s'est noué. Ils sont rentrés dans leurs tribus disant l'accueil du chérif couronné qui,

sur leurs têtes, avait dit la « fatia », la prière coranique, les présents qu'ils en avaient reçus, les égards dont l'entouraient les chefs français, et d'autres sont revenus, nous apportant leur soumission et résolus à rester avec nous. » Ce spectacle frappait d'autant plus les indigènes qu'ils avaient le bénéfice d'une liberté religieuse égale à celle de Sidna. En promettant au peuple marocain, réuni à Aïdel-Kebir, le 28 septembre 1917, « le respect scrupuleux du plein exercice de sa religion, la sauvegarde et l'accroissement de ses biens religieux et des biens privés, le maintien intégral de son statut, de ses coutumes et des habitudes de sa vie quotidienne », le général Lyautey avait pour garants les actes qui depuis cinq ans illustraient son administration. Non seulement le statut personnel de l'indigène, sa propriété immobihère et sa liberté religieuse avaient été rigoureusement protégés, mais le résident général avait favorisé par le développement des medjless et des djemaas la participation directe et élective des indigènes à la vie administrative. Il n'appartient pas à cette catégorie d'indigénophiles

dont l'archaïsme, figé dans Une formule immuable, se refuse à toute évolution. Il a lé souci des transitions et des adaptations, mais son esprit ne se refuse à aucun progrès et son principal collaborateur, le colonel Berriau, définissait excellemment, dans une conférence, en mai 1918, le caractère de cette politique :

« L'établissement du Protectorat, un choix meilleur des fonctionnaires, un contrôle plus attentif de leur gestion, ont permis de délivrer la masse des administrés de ce régime d* arbitraire, d'oppression et de violence.

« Mais ce n'est pas tout et notre devoir ne s'arrête pas là. Il nous faut encore donner aux indigènes les moyens d'exprimer par des organes officiels leurs besoins et leurs désirs, de les faire collaborer à nos travaux et de contribuer eux;-mêmes à l'amélioration de leurs conditions matérielles.

(( A cet effet, le Protectorat vient de créer deux séries d'organes qui assureront la participation de l'indigène à la vie politique et économique du pays.

« Dans le domaine politique et administratif, on a donné aux villes des medjless,

véritables conseils municipaux, qui discutent les intérêts des cités et collaborent à leur administration. Dans les tribus, on a institué les djemaas qui sont, comme vous le savez, des assemblées de notables auxquelles sont reconnues, sous la présidence de leurs caïds, des attributions administratives et parfois juridiques.

« Dans le domaine économique, on a doté les villes de Chambres de commerce où les notables commerçants indigènes pourront discuter leurs intérêts, formuler leurs vœux, et contribuer ainsi à l'essor économique du pays. Dans le même ordre d'idées, les populations rurales sont représentées par les Chambres d'agriculture.

« C'est là une innovation très hardie.

« Je ne crois pas qu'il existe dans nos vieilles colonies une organisation semblable... »

Il n'existe pas non plus une colonie française, ou étrangère, qui ait donné pendant la guerre le spectacle dont le Maroc offrit, à

trois reprises, à la France l'étonnement et la fierté. L'Exposition de Casablanca, en 1915, la Foire de Fez en 1916 et la Foire de Rabat en 1917, achevèrent de donner ses traits à une politique hardie et confiante, qui n'attendait pas de la seule force des armes la sécurité du pays et la tranquillité des esprits. Décidément le Maroc « gardait le sourire ». Tandis qu'il apportait à la métropole, après lui avoir envoyé plus de bataillons qu'elle ne pouvait en attendre, des produits de ravitaillement, et qu'ainsi il concourait à la défense nationale de tous ses efforts et par tous les moyens, le résident général avait le souci de parler le moins possible de la guerre à la masse marocaine et de ne pas créer chez elle une curiosité inutile et dangereuse. Certes, au milieu des deuils qui accablaient le pays et des dangers qui le menaçaient, il en coûtait au général Lyautey de maintenir au Maroc « la façade extérieure de la vie, son décor même et sa représentation ». Mais cette sérénité apparente n'était-elle pas la preuve de notre confiance, et celle à laquelle les indigènes seraient le plus sensibles ? C'était un geste de guerre

que le résident général avait fait en décidant l'Exposition de Casablanca et il la qualifia, en l'ouvrant, d'Exposition de combat. Aux manœuvres occultes des Allemands qui tentaient d'envelopper le Maroc dans un réseau d'intrigues pour le conduire, le jour venu, jusqu'à la révolte et le détacher de la France, le général Lyautey répondait par une affirmation publique de la puissance de la France et de la tranquillité dû Maroc. Il pouvait dire que jamais aucune exposition ne s'était ouverte dans de telles conditions, tandis que le pays protecteur soutenait la plus terrible des guerres et que le pays protégé, gardé aux frontières, luttait, dans des combats presque quotidiens, contre des dissidents farouches, payés et armés par l'ennemi du dehors. En soixante-seize jours, plus de deux cents pavillons avaient dressé une féerie, surgie de terrains vagues où, un an avant, les chasseurs poursuivaient les lièvres. En soixante-deux jours, l'Exposition, ouverte devant El-Hadj- Omar-Tazi, pacha de Casablanca, et El-Hadj- Thami-Glaoui, pacha de Marrakech, vit défiler 120.000 indigènes, venus de partout, des

villes OU du bled, et représentant toutes les classes. Tout le Maroc avait été comme secoué et attiré par une manifestation dont le succès s'était propagé jusque dans les tribus les plus éloignées. Les dissidents eux-mêmes en avaient eu la curiosité. Battu, mais non soumis, un chef redoutable de harkas, Abd es Selam, protégé autrichien de Larache, qui bataillait encore contre nous en juin 1915 dans le nord de notre zone, fit brusquement en septembre des ouvertures au colonel Simon. A la condition de pouvoir visiter l'Exposition de Casablanca, il acceptait toutes les autres conditions qu'il avait refusées obstinément jusque-là. Le général Lyautey eut la bonne grâce et l'esprit politique de recevoir, sur « le grand marché », cet adversaire de la veille qui, depuis, devint notre allié et combattit à nos côtés sur le front de TOuergha.

L'année d'après, à la foire de Fez, tenue presque sous les portes de la ville, à quelques kilomètres de la zone du feu, les indigènes affluaient chaque jour par dix ou vingt mille. On voyait au miheu d'eux des Beni-Ouaraïn et des Riata qui appartenaient à des tribus

rebelles de la montagne, mais on y voyait aussi, venus à Fez pour la première fois, des dissidents illustres, ralliés de la veille, tels que le chérif Moulay-Moliamcd-Tserroucheni, le chef de guerre Si Saïd ou Mohamed et les délégués de la Zaouïa des Marmoucha d'Almis. L'Exposition de Casablanca et la Foire de Fez avaient si brillamment réussi qu'on pouvait désespérer de mieux faire. Pourtant, en 1917, Rabat, Rabat la Blanche, eut à son tour sa foire, tenue devant un des plus beaux horizons que ma vie de voyageur insatiable m'ait fait connaître, et qui, matériellement et moralement, éclipsa tout. Elle garda d'ailleurs au milieu des attractions, dont les femmes mêmes du sultan voulurent goûter le charme si nouveau, la décence que la situation de la France commandait. Chacun comprenait ce que l'on avait voulu faire. « Ce que nous faisons ici ? disait le général Lyautey. — Nous voulons une fois de plus faire toucher du doigt à ce peuple qui s'est si complètement et loyalement uni à nous, que, si rude que soit la lutte dans laquelle nous sommes engagés, nous gardons intactes notre puissance et notre

richesse. Ce que nous faisons ici ? — Nous suscitons, pendant une période annuelle, un lieu d'union des cœurs et des activités où tous les Français du Maroc puissent se regarder dans les yeux, se rapprocher les uns des autres et travailler la main dans la main ; un lieu où les Marocains, venus de toutes les extrémités de l'empire, puissent se réunir, se reconnaître, constater les ressources de leur pays, la prospérité et le progrès que nous leur apportons, pour en rapporter l'écho dans leurs tribus les plus lointaines, encourager ainsi celles qui, pour le plus grand nombre déjà, collaborent avec nous, et porter chez les autres, de moins en moins nombreuses, l'encouragement à nous venir et le découragement à nous combattre. »

Le général Lyautey n'aurait pas — et une fois n'eût pas été coutume — exprimé sa pensée tout entière s'il n'avait pas devant les Français, les colons et les indigènes, marqué un autre caractère de V Exposition de Combat

qu'il inaugurait. Il n'eut garde d'y manquer. « Ce que nous faisons ici ? — Vous le savez. Nous combattons le bon combat pour que notre commerce prenne définitivement au Maroc la place qu'il doit y garder et pour que d'autres, vous savez lesquels, la trouvent bien prise. « Ces autres, il n'était pas nécessaire de les nommer pour que chacun les reconnût, et chacun aussi comprenait que la bataille du Maroc ne se livrait pas moins sur le terrain économique que sur le terrain politique et militaire. En 1915, à Casablanca, le général Lyautey avait dit :

« Ce que nous avons voulu faire ici, c'est un geste de guerre, parce qu'il nous est vite apparu que cette guerre sans précédent se livrait sur tous les terrains et qu'elle employait toutes les armes. Nous ne nous sommes pas seulement trouvés en face, nos alliés et nous, de la plus meurtrière machine de destruction, mais de l'organisation la plus puissante et la plus généralisée, embrassant tous les domaines, et nous avons compris que c'était dans toutes les manifestations de l'activité humaine qu'il fallait le contrebattre

et cela, sans perdre un instant, sans répit." )) Vous venez de lire les déclarations récentes où notre adversaire proclamait ouvertement et cyniquement son programme, non pas seulement de domination militaire et politique, mais d'asservissement économique, et c'est à ce programme que nous répondons ici, dans ce Maroc, qui a été un des premiers enjeux de cette lutte, en affirmant notre volonté de vivre et de prospérer par nousmêmes, et de ne pas nous laisser asservir. »

En 1916, à Fez, le résident général exprimait, en d'autres termes, la même pensée, et il dégageait avec force le double caractère de la bataille dans laquelle il conduisait la France à une glorieuse et précieuse victoire :

« Tandis que nos troupes, nos chères, nos braves et admirables troupes, luttent quotidiennement, avec une vaillance et une abnégation qu'on ne connaîtra jamais assez, sur toute la périphérie de notre couverture marocaine, et non seulement la maintiennent inébranlable, mais encore la reportent constamment un peu plus avant, ici, partout, à l'abri de leur protection, se livre le combat des

chantiers, des entreprises commerciales, industrielles et agricoles. Vous connaissez l'adage : « Le pavillon couvre la marchandise. » Vous savez sous quel pavillon s'abritait la marchandise qui prétendait naguère au monopole du marché marocain. Ce pavillon, il est battu, et c'est le nôtre aujourd'hui, nos chères et glorieuses trois couleurs, qui « couvre la marchandise », sans exclure certes aucune des concurrences loyales et amies auxquelles le champ reste largement ouvert... »

L'Allemagne menait depuis des années sur ce champ de bataille une lutte âpre et méthodique, et, sans être loyale, sa concurrence se faisait de plus en plus terrible. Le chiffre de ses ventes s'accroissait d'une façon régulière et trahissait la continuité de ses efforts. De 5.573.861 francs en 1911, il était passé à 13.177.674 francs en 1913. Le premier semestre de 1914 avait atteint 6.252.181 francs, chiffre supérieur pour six mois à celui de l'année 191 î tout entière. Elle ne négligeait rien pour gagner le marché marocain, qu'elle nous disputait avec une énergie disciplinée sur laquelle notre commerce devrait se décider

à prendre enfin exemple. 11 me souvient qu'au début de la guerre une revue avaiti ouvert une enquête sur l'organisation allemande pour la comparer à l'organisation française. Je me refusai à y prendre part, parce qu'on voulait me faire dire, comme à tant d'autres, ce que je ne voulais pas dire, ne le pensant pas, à savoir que nos qualités d'organisation dépassaient celles de l'Allemagne. Passe encore pour nos qualités que, prises en elles-mêmes, je ne crois pas inférieures. Mais il en va tout autrement de l'usage que nous en faisions. Nous n'avions au Maroc ni l'initiative, ni l'audace, ni la forte organisation que l'Allemagne mettait dans ses entreprises industrielles et commerciales. Rien n'est instructif à cet égard comme l'effort fait par la Marrokko Mannesmann C^ pour accaparer économiquement le Maroc.

J'ai sous les 3^eux des dossiers où cette action est étudiée avec une minutie qui ne laisse rien dans l'ombre. J'en extrais quelques points de faits essentiels.

En 1912, la M. M. C. était une société à responsf^bil.ité limitée ; au niQis de mai 1914,

trois mois avant la guerre, elle se transformait en une société par actions au capital de trois millions de francs. Son principal établissement se trouvait à Hambourg, son siège social à Casablanca. Elle avait au Maroc comme succursales : Casablanca, Fedalah, Fez, Marrakech, Médina, Marrakech-Mellah, Mazagan, Mogador, Saffi, Soc Djuma et Tanger, auxquelles se trouvaient affiliés de nombreux comptoirs.: Télouan, Azila, Melilla, Ceuta, Larache^ El Ksar, Meknès, Oudjda, Rabat, Mehedia, Sefrou. N'ai-je pas raison de penser que cette seule énumération a déjà la force d'une démonstration ? Les principales succursales avaient à leur tête un personnel allemand et partout il remplaçait, dès que les circonstances le permettaient, le personnel indigène. De nombreux voyageurs parcouraient le Maroc pour le compte de la compagnie. Autour de la M. M. C. s'étaient constitués un syndicat minier qui visait l'accaparement de la zone espagnole, et la Marokko Export C^ qui se proposait l'achat des forets de chêne-liège. La M. M. C. pratiquait principalement le commerce de commission, dont

elle avait le plus souvent la représentation exclusive, qui avait pour objet l'importation au Maroc des marchandises allemandes. Le nombre des maisons représentées était très grand et il va de soi que toutes les marchandises susceptibles d'être vendues au Maroc entraient dans la combinaison. C'étaient des compagnies allemandes ou autrichiennes qui effectuaient le transport. La société n'avait pas d'ailleurs un objet rigoureusement limité et ses statuts dévoilaient le plan de la vaste entreprise qu'elle projetait. « La société a pour objet les opérations, ainsi que les entreprises agricoles et industrielles, particulièrement au Maroc. La Société peut également s'intéresser à d'autres entreprises quelconques, ou entreprendre elle-même. »

De même que la maison Karl Ficke, la Compagnie Mannesmann associait à ses combinaisons industrielles, commerciales et économiques le souci constant d'une action allemande. Elle attendait des indigènes auxquels elle faisait appel plus d'influence que de compétence et elle voyait moins en eux des commis commerciaux que des agents politiques.

Elle tendait surtout à augmenter par ce moyen le nombre de ses censaux.

Les censaux étaient les auxiliaires indigènes des commerçants étrangers qui jouissaient au Maroc du privilège des Capitulations. Tels que leurs patrons, et sur leur désignation, les censaux échappaient à la juridiction locale et ne relevaient que de la juridiction des consuls sur les registres desquels ces patrons étaient inscrits. Tant que les commerçants étrangers étaient les seuls à réclamer le bénéfice de la protection consulaire, il y avait des raisons sérieuses à faire valoir pour la leur accorder, surtout dans les temps troublés où l'administration et la justice chérifiennes n'offraient pas les garanties d'autorité et d'impartialité nécessaires. S'il y avait des abus, le nombre en était restreint. Avec l'extension de la protection aux censaux, le nombre en devenait illimité. Il y avait bien eu en 1880 une convention internationale qui, pour remédier à un mal grandissant et intolérable, avait fixé à deux par maison le nombre des censaux, mais, au Maroc comme en Europe, l'Allemagne pratiquait en matière

de' traités, avant de l'avoir publiquement avouée, la théorie du chiffon de papier. Elle agréait et elle protégeait des censaux au delà de la quantité que la convention de 1880 lui accordait. Elle les choisissait avec soin et elle n'hésitait pas à changer ceux qui avaient cessé de plaire ou de servir. La direction de Hambourg recommandait en octobre 1913 à un de ses correspondants de remplacer les censaux « qui n'auraient pas rempli les conditions que nous sommes en droit d'exiger ». Toutes ces conditions n'étaient pas de l'ordre commercial. L'Allemagne n'avait pas hésité en efïet, même depuis le traité du 4 novembre 1911, à étendre, en dehors même des auxiliaires indigènes de ses maisons de commerce, le privilège de l'exterritorialité à des indigènes non commerçants,, mais connus pour leur hostilité contre la France. Les Mannesmann accablaient leurs consuls sous des demandes dont ils n'attendaient pas toujours l'instruction et le règlement pour transformer en censaux des chefs rebelles dont ils voulaient exploiter contre nous les ressentiments ou les ambitions. Ne vit-on pas, en 1913, « Robert

Mannesmaim, dans la région de Saffi, distribuer, de son propre chef, des patentes de protection aux Oulad Bou Aziz, aux Chaouna et aux Oulad Maadra, et son frère Otto envoyer, le 20 novembre de la même année, une carte de censal à Abdullah-Ben-Brahim, chef des contingents du Tiout au service du rebelle Mohammed-Hiba ? » On pourrait douter de ces faits, qui révèlent tant d'audacieux cynisme, s'ils n'étaient afTirmés dans son livre sur la Politique marocaine de V Allemagne par Louis Maurice, un pseudonyme qui abrite le nom d'un diplomate distingué dont les renseignements ont été puisés aux sources les plus sûres.

Ainsi secondés par l«urs commis voyageurs et par leurs censaux, ceux-là affectés à l'action commerciale, ceux-ci employés à l'espionnage et à l'action politique, les Mannesmann s'ingéniaient à inonder le marché marocain de V universalité des produits allemands, ou autrichiens, qui pouvaient y trouver leur emploi. Sera-t-on étonné qu'ils eussent recours aux procédés habituels en Allemagne pour démarquer les produits français auxquels ils

voulaient faire concurrence ? Je prie qu'on me croie sur parole : j'ai dépouillé là-dessus des dossiers suggestifs. Qu'on me croie aussi si j'affirme que l'emprise allemande a rencontré trop souvent des concours imprévus et faits pour surprendre. Les administrations françaises au Maroc ne se sont pas toutes fait scrupule d'adresser parfois à des maisons allemandes des commandes qui auraient pu et dû prendre une autre direction. Ajouterai-je que certaines maisons françaises de la métropole choisissaient d'une façon singulière leurs représentants au Maroc ? J'en sais une, et des plus connues, qui avait pour agent à Tanger l'interprète de la légation d'Allemagne, dont la déclaration de guerre provoqua le brusque départ pour un port espagnol !

La guerre a dissous le Marokko Mannesmann C^ : elle a mis fin à ses manœuvres et à ses affaires. Il dépend de l'administration du Protectorat, libérée par le traité de paix, qu'elle ne reprenne plus ses manœuvres, et il dépend du commerce français, qui ne peut que gagner à s'organiser méthodiquement,

d'interdire à l'industrie et au comnierce allemands de rentrer au Maroc, même par la porte espagnole. La France occupe le premier rang parmi les nations qui sont en relations commerciales avec le Maroc. En 1917, sur un chiffre global d'échanges qui s'élevait à 386.238.618 francs, elle comptait pour 272.757.969 francs. La progression a été continue. En 1912, nos importations et exportations représentaient 43,37 p. 100 du total 59,53 p. 100, en 1913 ; 61,48 p. 100, en 1914 65,93 p. 100, en 1915 ; 70,67 p. 100 en 1916 70,62 p. 100, en 1917. Ces chiffres donnent raison à l'optimisme que le général Lyautey manifestait à la Foire de Fez en 1916. Le pavillon français a remporté au Maroc sur le terrain économique la même victoire que le drapeau français a gagnée dans l'action militaire sur l'Allemagne. Mais il ne suffit pas de vaincre : il faut savoir profiter de la victoire.

Le général Lyautey n'a pas besoin, pour profiter de la victoire et pour en développer

les avantages, du conseil qu'Annibal, amolli par les délices de Capoue, dédaigna dans la bouche de l'un de ses lieutenants. En guerre sur son propre sol avant les hostilités qui déchirèrent l'Europe, il sut faire la guerre. Mais, pendant qu'il faisait la guerre, il préparait la paix par une politique dont la hardiesse était la forme d'une sagesse réfléchie et prévoyante. S'il eut, dès les premiers jours de 1914, le courage de dire qu'au Maroc « la séance continuait », le résident général comprit que jamais il n'avait été plus nécessaire de poursuivre, malgré toutes les difficultés, le plan de travaux déjà dressé et commencé. La bataille économique engagée au Maroc, qui n'était sous un autre aspect que la prolongation de la bataille militaire et de la défense politique, fut gagnée par l'exécution d'un vaste programme de travaux publics. Ce n'était pas seulement, comme je l'ai dit, le moyen de détourner la masse indigène des tentations que lui offrait la dissidence ; c'était la façon la plus habile et la plus probante de témoigner notre confiance dans l'issue de la guerre. C'était une nécessité

vitale. L'action économique compensait l'insufTisance des effectifs. Le général Lyautey avait dit : « Tout nouveau chantier ouvert vaut un bataillon », et cette heureuse formule avait gagné les esprits, animé les cœurs et exalté toutes les espérances. Je ne crois pas qu'on conduise encore les hommes par des mots. Les mots ne valent que par les idées, bonnes ou mauvaises, justes ou fausses, dont ils sont l'expression. Il en est des mots comme des drapeaux : les hommes ne s'y attachent qu'en proportion de l'idéal qu'ils renferment. Au mérite de frapper l'imagination par sa forme pittoresque, la formule du général Lyautey ajoutait la force entraînante d'une pensée profonde. Elle n'était pas un aphorisme : elle était un programme. Tout le Maroc, avide de travail, s'y rallia et en fit une réalité.

Les administrations publiques lui donnèrent l'exemple. Avec le général Lyaut#y, il faut comprendre et il faut obéir. Il a la routine en horreur, et les lenteurs administratives, et les solutions toutes faites. Rien ne répugne plus à son tempérament d'action que l'unitoHnité

d'un règlement figé, apte à tout et propre à rien. Homme d'initiative, il provoque chez ses subordonnés les initiatives, et il les encourage.

Je ne sais rien de plus caractéristique à cet égard que la lettre d'envoi aux commandants de subdivision et de territoire d'une^ circulaire du 9 novembre 1917 pour leur recommander l'organisation dans chaque poste où se trouve un effectif européen, si réduit qu'il soit, d'un lieu de réunion, de lecture et de repos pour la troupe et pour les sous-officiers.

« En vous envoyant la note-circulaire cijointe, j'appelle sur elle votre particulière attention. Ce que je demande, c'est qu'elle ne tombe pas dans le gouffre des circulaires qu'on lit, qu'on classe et dont on ne s'occupe plus, ou mollement. Je demande aussi qu'elle ne se^ trouve pas paralysée par l'automatisme des transmissions hiérarchiques et de l'esprit administratif, mais que cela devienne quelque chose de vivant, de personnel, de souple, et d'essentiellement variable selon les gens, les lieux et les modalités, et qu'avant tout, cela ne tombe pas dans le domaine des projets,

avant-projets, états T, modèles-types, et gabarits. Je demande aux commandants de la région de s'y intéresser comme moi-même, de prendre la chose à cœur, et de vraiment intéresser chacun, de haut en bas, à la réalisation la plus pratique, la plus simple et la plus rapide. »

Voilà certes une façon de commander et d'administrer dont je doute qu'il soit possible de trouver l'équivalent dans une administration de la métropole. La circulaire elle-même était écrite du même ton. Elle excluait avec vigueur les constructions à longue échéance, les projets grandioses et une lente recherche du mieux où trop souvent le bien hésite et échoue. Elle faisait appel à la volonté des commandants : « Ce qui importe, c'est qu'ils veuillent », et elle contenait un passage digne d'être donné en exemple à des administrations que l'Europe a fini par ne pas nous envier :

« Le moyen pratique d'aboutir, c'est de charger de ces installations, dans chaque place, camp ou poste, un personnel spécial, un ofilcier, un sous-ofTicier, un homme de

troupe non pas quelconques, mais particulièrement dégourdis, ayant le goût et le sens des installations. Ils existent toujours, il s'agit de les trouver, de leur laisser beaucoup d'initiative en tirant parti de l'esprit d'émulation, de r amour-propre et du désir de faire œuvre personnelle qui sont toujours le meilleur stimulant de toute réalisation que glace et paralyse l'action administrative et hiérarchique. »

Je pensais à cette circulaire un matin du mois de mai tandis que le général Lyautey m'entraînait, dans le tourbillon d'une visite rapide, au milieu des travaux achevés, commencés ou projetés de la petite ville de Kenitra, située dans la boucle du Sebou, le grand fleuve du Maroc, à 17 kilomètres de son embouchure. Il y a six ans il n'y avait que la Kasbah : aujourd'hui il y a une ville de 6.000 habitants, 14.000 mètres de rues, des villas, des jardins, des édifices publics, une gare, un port. La gare a transporté en 1916 et en 1917 29.000 voyageurs : elle a reçu ou expédié pendant ces deux mêmes années réunies 20.744.370 tonnes. Le mouvement

commercial du port de 1913 à 1917, soit durant cinq ans, au cours desquels la barre a été impraticable pendant 358 jours, a été de 114.833 tonnes, représentant en francs une valeur de près de 67 millions. Pour une ville construite depuis six ans et inachevée, qui donne encore l'impression d'un chantier dispersé, j'ose dire que ce n'est vraiment pas mal et je n'ai pas été tenté de reprocher au général Lyautey la fierté paternelle avec laquelle il m'en faisait — un peu trop rapidement — les honneurs. J'imagine qu'il ne s'est pas attardé « aux projets, avant-projets, états T, modèles-types et gabarits ». Il a voulu, il a agi, il a réussi.

C'est un grand constructeur de villes que le général Lyautey. Ancien collaborateur du général Gallieni au Tonkin et à Madagascar, il a, pour l'initiative, pour la méthode et pour l'action — j'ajoute : pour la réussite — de qui tenir. Il envoyait de Langson le 9 février 1895 une lettre encore inédite qui donne une juste idée dte sa façon de voir, de comprendre et d'écrire.

« Sensations d'Anjérique — une ville naît — sur le sol nu, les avenues sont tracées sur un vaste plan ; — les premiers travaux datent de quatre mois, du début de la bonne saison, seule favorable aux travaux ; et une cinquantaine *de maisons s'élèvent déjà, à mi-étage, suivant un tracé rectiligne, américain. Au milieu, la future résidence du colonel (Gallieni), presque un palais, conçue pour affirmer la puissance française. Le quartier indigène bordait le fleuve, quartier de paillottes et de torchis ; le colonel, par mesure de sécurité, de police et d'aspect, ne veut plus que des briques et des tuiles — le moyen est simple ; il fait éventrer ce ramassis, y trace ses rues, puis il jette par terre tout un secteur, en laissant bien le terrain aux propriétaires, mais sous la réserve qu'avant quinze jours ils auront recommencé, sur l'emplacement de leur paillotte de la veille, une construction définitive en briques, charpente et tuiles. Dame, le colonel veut faire surgir en deux ans de la broussaille une ville de pierre, de fer, avec lumière électrique, quais, promenades; il l'aura.

« J'ai assisté hier à une de ces opérations ; c'est au moins pittoresque. Déjà les secteurs A et B sont à l'ordonnance, les anciens propriétaires ont trouvé le nécessaire pour faire les maisons exigées, et une fois leur parti pris, ils ont mis de l'entrain et leur goût personnel, et c'est resté très indigène et amusant tout en devenant maçonnerie. Cette fois, c'était le tour du secteur C ; les habitants prévenus depuis huit jours avaient déménagé et ont installé des campements sur le terrain vague d'en face. Voici un tailleur avec sa machine à coudre, installé sous un abri de paillassons et de boîtes de farine, à côté d'un gargotier qui a refait en pleia vent tout son étalage. La pioche a été mise ce matin, et les deux tiers du secteur sont par terre, et déjà aujourd'hui sur le terrain à peine déblayé on voit les indigènes commencer leurs fondations en briques.

« Nous passons avec l'officier chancelier ; il accroche un Chinois : « C'est toi qui vas être content d'avoir une belle maison en pierre au lieu de ta sale cagna en paillotte. » Tout ceci qui doit vous sembler un peu expédilif est absolument justifié. Depuis des siècles,

ce peuple frontière est opprimé de la façon la plus draconienne tantôt par les mandarins chinois, tantôt par les mandarins annamites ou par les pirates de l'un et l'autre habit ; on leur prenait tout, c'est bien simple, argent, marchandises, femmes, avec un régime de coups de bâtons à l'appui.

« L'autorité ne leur est jamais apparue que sous la forme immédiatement impérative. Le parlementarisme et le formalisme administratif leur échappent totalement, et si l'on avait procédé par expropriation légale, enquête de commodo et incommodo, voies d'affiches, temps de pourvoi, etc., les intéressés auraient trouvé cela incompréhensible, ennuyeux, et surtout faible. Ils comparent encore avec le passé et trouvent, en somme, que puisque le grand mandarin français veut une ville, il est encore bien bon de leur laisser le terrain et de ne pas se payer chaque matin une récréation d'une heure en coups de rotin sur leur dos, histoire de rire ; c'était l'apéritif des mandarins.

« Et vraiment ça surgit de terre, il y a là une intensité de création et d^activité em-

LA BATAILLE DtJ MAROC

poigiianlc. On entend le sifllet du chemin de ier. Il vient déjà deux trains par jour ; entre les tracés des avenues ce ne sont que charpentes métalliques, fours à chaux, fosses à pisé, briqueteries ; et rien n'était intéressant comme d'accompagner ce soir le colonel dans sa tournée de propriétaire, suivi de deux ou trois agents, garde d'artillerie, ofïlcier, chancelier, commissaires de police qui sont des ministres, comptant les briques de la journée, plantant sa canne dans le pisé, harcelant l'un, complimentant l'autre, voyant tout, notant tout, puis achevant sa tournée par la ronde des blockhauss de protection à deux kilomètres de la ville, inlerrogeant le lihn-co de garde, comptant les hommes et chemin faisant m'entretenant de ses projets ; une jumeuterie qu'il veut faire dans ces anciennes rizières, le général Sou lui a promis des poulinières ; plus loin un jardin botanique pour acclimater et essayer des essences de France ; ici une chute d'eau de deux mètres qui donnera l'électricité l'an prochain, elc, etc.. Son cerveau est en constante genèse, et vraiment, à regarder simplement ce qui en un an

est sorti de son coup de baguette, on croit tout possible.

(( Ce matin, il a eu une joie : un mandarin de Lang-Tchéou est arrivé dans sa chaise laquée verte pour voir de visu le chemin de ier, l'arrivée du train, toucher et comprendre. Sur-le-champ, pendant sa visite, les lettrés ont été attelés à lui rédiger en « caractères » une explication détaillée, et une dépêche partie pour Hanoï a demandé qu'on tirât immédiatement à cent exemplaires en chinois, les horaires, tarifs, etc. Ce dont il s'agit, en effet, c'est de détourner sur le nouveau chemin de fer le transit de 10.000 tonnes de filés de coton qui représentent la consommation normale de Lang-Tchéou et arrivent actuellement par Hong-Kong voie anglaise.

« Ce dont, en dehors des résultats pratiques, je jouis en dilettante, c'est de constater ce magnifique spécimen d'homme complet, de voir réalisé ce type de chef absolu, soldat et administrateur, rustique et cérébral, de toucher à un homme qui, pour avoir un habit catégorisé, ne se croit pas forcément parqué dans le 2 novembre 33 et développe, à travers

la vie, sans entraves, son entière personnalité. Et ce qui est très intéressant aussi, ce sont les hostilités. Pour les colonels du modèle habituel, c'est un fumiste et un agité ; les corrects bureaux de l' état-major d'Hanoï se voilent la l'ace chaque fois qu'il saute à pieds joints par-dessus le filetdes circulaires, chaque fois qu'il s'étonne au bout d'un mois de n'avoir pas de réponse à une question qui peut se résoudre d'un coup de télégraphe. On lui répond que « la question est à l'étude »; j'ai même dû parfois lui rédiger cette formule ; lui s'en tord, et quand la question lui revient étudiée, il y a beau temps qu'il l'a résolue. Enfin, ici même, à côté des officiers enthousiastes, passionnés, qui le bénissent d'avoir rempli leur vie, donné un aliment à leur activité, une fonction à leurs organes, un objectif à leurs facultés, de les avoir sortis, en décuplant leur rôle, de la dépression morbide de la lourde vie des postes, il y a les indignés qui déclarent que si on leur a appris à commander l'exercice ce n'est pas pour être maires, architectes, ingénieurs. A côté des Grandmaison qui donnent à plein colher, il y a tous les

caporaux dont le chœur clame : « Il nous embête ! » Il le sait, s'en moque. Et comme Tégotisme ne perd jamais ses droits, je me lèche d'entendre user contre ce grand entraîneurs des mêmes clichés que contre mes humbles essais de jadis. Toutes initiatives ont même sort et mêmes ennemis. Et puis cet homme qui a guerroyé sous tous les ciels, manié la troupe à tous les grades, croit lui aussi à l'évolution nécessaire du rôle de l'officier. Il voudrait quelques piastres de plus pour faire ici une salle de lecture et semer sa citadellede jeux et de jardins. Son expérience vaut pourtant bien celle des adjudantsmajors de France, et j'ai donc raison !

« Mais, comme il connaît son monde :

Vo3^ez-vous, me dit-il, en exposant ses plans, ses plans du Làngson à venir, ses larges idées de relations commerciales avec la Chine, sa conception de l'organisation définitive de ce pays ; voyez-vous, je vous dis cela, mais je me garde bien de le leur dire à Hanoï, je les épouvanterais et l'on m'arrêterait net. Le fonctionnaire français, général ou préfet, ne craint qu'une chose, les idées générales et les

vues à longue portée, je leur sers donc des plats pour leur estomac, je leur rapetisse tout ce que je fais, j'avance en cachette, en louvoyant, en atténuant toujours la portée des choses, en donnant comme mesures de simple police, de détails, de rectification de commune, mes actes les plus osés et en somme les plus révolutionnaires, et alors ça passe. Est-ce assez cela et conforme à la consigne générale de frousse, de timidité, de petit bout de la lorgnette. Et pourtant, j'ai la conviction qu'on pourrait tout oser et parler clair. Mais dame, il faudrait rompre en visière à toute la hiérarchie, violer toutes les règles étouffantes que notre fausse conception de la discipline a laissées s'établir, ne pas craindre d'y laisser ses galons et sa carrière régulière et crier carrément par le livre, le journal, le forum... » Est-ce seulement au colonel Gallieni que ressemble ce portrait si vivant, si coloré, tumultueux et fait de verve ? J'y retrouve de nombreux traits auxquels le commandant Lyautey ne ressemblait pas moins et qui, accentués depuis vingt-quatre ans, rendent avec un relief saisissant la physionomie du

résident général de la France au Maroc. Oui, vraiment, en lisant ces lignes si crues et si pleines, où se révèlent l'homme d'action et l'écrivain — un écrivain dont l'Académie sera encore plus fière quand toute sa correspondance sera connue — je me représente autant que le général Gallieni celui qui fut son élève préféré, son ami, son continuateur. Je revois sur son champ d'action, au milieu « des résultats pratiques », qui attestent la vigueur et la varité de son œuvre, ce « magnifique spécimen d'homme complet «, ce « type de chef absolu, soldat et administrateur, qui développe à travers la vie, sans entraves, son entière personnalité ». Je suis repris, à la réflexion et à distance, par « l'intensité de création et d'activité » qui, là-bas, m'avait « empoigné » si fortement. Et je salue d'un même hommage d'admiration et de gratitude ces deux grands serviteurs de la France qui l'ont enrichie, par une administration pacifique dont aucun colonial anglais n'a dépassé le modèle, du Tonkin, de Madagascar et du Maroc.

S'il n'a pas été « parqué dans le 2 novem-

bre 33 », qui veut dire le règlement militaire sur le service intérieur, le général Lyautey, constructeur des villes marocaines, a pourtant coanu des <> entraves » dont le général Gallieni avait secoué la chaîne. Respectueux de la souveraineté du sultan et du droit de propriété soit du Maghzen, soit des particuliers, il a établi, par une série de dahirs, une législation sur l'aménagement des villes et de l'expropriation dont le préambule de celui du 20 Djoumada El Oula 1332 (16 avril 1914), fixe poétiquement l'intention et l'objet :

Louange à Dieu seul I

A nos Serviteurs intègres, les Gouverneurs et Caïds de Notre Empire fortuné, ainsi qu'à Nos Sujets.

Que Ton sache par les présentes, — puisse Dieu Très Haut en illustrer la teneur I

Que notre Majesté Chérifienne,

Considérant que les villes de Notre Empire ne cessent de se développer et qu'il est nécessaire de réglementer ce développement dans l'intérêt de l'esthétique, de l'hygiène, de la sécurité publique et de la circulation :

A décrété ce qui suit...

Ce qui suit, cette législation originale et souple, qui a créé en 1914, pour le Maroc, un

droit nouveau emprunté aux meilleurs textes et aux plus récents de nombreux pays, mériterait d'être étudié en détail. Je m'y refuse, mais à regret, pour ne pas déborder le cadre d'une brochure dont l'objet doit forcément se limiter et ne pas se charger d'une technicité un peu abrupte. Mais je ne peux me dispenser de dire le souci esthétique avec lequel le général Lyautey a préservé les villes indigènes à Rabat, à Marrakech, à Meknès, à Fez. Grâce à lui, grâce à son goût éclairé des belles choses, elles sont intactes et elles resteront inviolables, avec leur caractère propre, leur vie particulière et les chefs-d'œuvre d'art qu'elles renferment. Le Maroc est heureusement et définitivement protégé contre les « embellissements » qui ont ravagé et déshonoré Alger. C'est un grand service que le résident général, venu à temps, a pu rendre à tant de merveilles dont mes yeux restent éblouis.

Mnrs, ville Et port, Asile de mort, j\Ier f\nse Où brise La brise, Tout dort.

Ces vers du poète des Orientales ne s'appliquent pas au Maroc. Le Moghreb ne dort pas, la mer n'y est pas grise, ses murs, ses villes et ses ports ont l'animation d'un réveil coloré, bruyant et actif ; au lieu des « Djinns funèbres, fils du trépas », c'est une fée bienfaisante qui a répandu dans l'empire chéri fien le mouvement, l'ordre et la vie. Partout au Maroc, les villes, les ports, les écoles, les hôpitaux se développent. La « séance a continué » et la bataille est gagnée. Il s'en faut certes que tout soit parfait, achevé, définitif, et que l'œuvre n'ait pas ses fissures ou ses lacunes. Mais qui les connaît aussi bien que le général Lyautey ? A propos de certaines attaques

dont l'absence de mesure n'était pas faite pour servir l'intérêt français, il me disait un jour : « Je sais bien tout ce qui manque, et nul ne pourrait mieux m'interpeller que je ne le ferais moi-même. Mais Paris ne s'est pas bâti en un jour, et tient-on compte des difficultés que la guerre m'a créées ? »

Ceux qui savent en tiennent compte. Sur sept ans d'une administration heureusement continuée pendant quelques mois par l'habile intérim du général Gouraud, le général Lyautey a subi, sans parler de sa guerre propre, quatre ans d'une guerre continentale qui a, de toutes façons, pesé lourdement sur le Maroc. Combien de projets ont été ajournés, diminués ou sacrifiés ! Avec la paix tout va reprendre et se développer, refleurir et revivre. L'heure est venue d'un plus grand libéralisme et d'une place plus large faite à la représentation élective. Nul ne comprend et n'admet mieux que le résident général cette nécessité.

Aidé par une fem.me admirable, dont seule une discrétion respectueuse m'interdit de louer en détail l'œuvre bienfaisante, qui lui

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vaut la gratitude publique et une émouvante popularité, le général Lyautey a le sens social. Si tout dans notre temps ne lui plaît pas au même degré, il n'en est pas moins de son temps, qu'il sait comprendre, et de son pays, qu'il a servi superbement. Le Maroc est son œuvre et c'est lui, vraiment, qui l'a donné à la France. Quand la France saura tout le prix de cette conquête, elle appréciera la contribution magnifique que la bataille du Maroc a apportée à sa victoire. Elle saura aussi que la libération du Maroc, arraché à l'emprise allemande et dégagé des entraves du traité de 1910, est une des clauses les plus heureuses, dont les conséquences peuvent à peine se mesurer, du traité du 28 juin 1919. Le Maroc est, pour tout dire, l'un des plus importants facteurs de l'avenir de la France.

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