‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 1 sur 62 · PIERRE LOTI · texte numérisé non relu

PIERRE LOTI

Mon frère Tves. — 1883

Voici une nouvelle œuvre de cet écrivain plein de charme qui signe Pierre Loti. Le livre est intitulé : Mon frère Yves (G. Lévy, éditeur), et renferme rhistoire très simple d'un mateFot breton, tantôt sur terre, tantôt sur mer. C'est un charmant garçon, un brave cœur, un marin exemplaire que cet Yves quand il est à bord j mais dame , quand il est descendu à terre et que, comme disait Eugène Sue, « la Salamandre a reçu sa paye » il boit jusqu'à l'ivresse, et quand il est ivre, c'est tout un autre m. 1

homme. De la fable du roman, qui n'en est peut-être pas un, je parlerai peu et là n'est pas l'intérêt du livre; il vit dans ces descriptions merveilleuses par la vérité, la profondeur de l'observation, l'amour de la nature, le charme du récit, de la peinture, l'élévation des idées, qui font de Loti un écrivain de premier ordre. Que de pages seraient à citer comme des chefs-d'œuvre de langue et de sentiment! je ne puis leur faire que de courts emprunts, mais ils suffiront pour donner idée au lecteur de l'esprit dans lequel le livre a été conçu et du talent avec lequel il a été mis en œuvre.

Voici d'abord quelques pages extraites d'une partie consacrée à la mer. C'est le récit d'un gros temps ; je ne sais rien de plus saisissant ni de plus terrifiant :

Depuis deux jours, la grande voix sinistre génaissait autour de nous. Le ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où le Poussin a voulu peindre le déluge ; seulement toutes les nuées remuaient, tourmentées par un vent qui faisait peur.

Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde, incessante ; c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous hecirtions dans notre marche à d'énormes masses d'eau^ qui s'enroulaient en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se poursuivre ; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces : alors c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds.

Quelquefois , la Médée se cabrait , leur montait dessus , comme prise, elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle

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retombait toujours, la tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient demère; elle touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir, rapides, entre deux hautes parois d'eau; et on avait hâte de remonter encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, près de se refermer. ♦

Une pluie glacée rayait Tair en longues flèches blanches, fouettait, cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu nous saisissait.

En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas ris; la cape était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait coûte que coûte, marcher droit contre le vent.

Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés, cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume lancées de la mer, pluie et grôle lancées du ciel : essayant, avec leurs mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux.

Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.

On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées, glissantes d'eau ; — et il fallait encore travailler en l'air, sur ces vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques, désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau blessé qui râle.

Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espèce de grappe humaine suspendue. Cris d'hommes , cris rauques , plus sinistres que ceux des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre ; cris d'horrible douleur : une main prise quelque part, des doigts accrochés, qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient; — ou bien un malheureux,

moins fort que les autres, crispé de froid , qui sentait qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher el tomber. Et les autres, par pitié , rattachaient , pour essayer de TafFaler jusqu'en bas.

... Il y avait deux heures que cela durait ; ils étaient épuisés ; ils ne |!^uvaient plus.

Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid.

... Ils descendirent, blêmes, mouillés, Teau glacée leur ruisselant dans la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés, les dents qui claquaient: Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait.

C'est celte longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide, qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants, avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie sont restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.

Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait Jes moments oii ça sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération méchante : et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que c'était l'heure ; il nous abandonnait, et il allait falloir se débrouiller dans cette nuit.

. . . Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et alors je regardais en haut, aveuglé moi

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aussi, ne percevant plus que par instants la grappe hum ine en l'air.

Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette grappe se rompit brusquement, changea de forme: deux corps s'en détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes de la mor, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans on cri, comme serait tombé un homme déjà mort.

— Encore le marchepied cassé! dit le maître de quart, en frappant du pied avec rage. Du filin pourri, qu'ils nous ont donné dans ce sale port de Brest ! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce?

D'autres , raccrochés par les mains à des cordagos , un instant balancés dans le vide, remontaient mainten mt, à la force des poignets, en se dépêchant — très vile, comme des singes. *

Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient — et alors, je repris ma respiration que l'angoisse avait coupée.

Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux — mais à quoi bon? — On aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car alors, à cause de ce danger de tomber en travers à la lame, on n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu : c'était un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue recommander au maître avant le départ de France.

L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde , où bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas mémo un endroit oii le laisser

finir en paix ; la mer n^avail seulement pas de pitié pour ce mourant, elle continuait de le faire danser, de le sauter de plus belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la. gorge, un ràlement qui sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des chose?. On aurait peut-ôtre pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme. Mais il mourut là assez vite entre les mains d'infirmiers devenus stupides de peur, qui voulaient le faire manger.

Huit heures du soir. — A ce moment, la charge du quart était lourde, et c'était à mon tour de la prendre.

Pas de phrases ; des faits, rien que la vérité , et c'est par ce moyen si simple que Fauteur arrive à des effets que n'atteindront pas ceux qu'on appelle les magiciens du style et qui ne font que torturer les mots pour leur faire dire ce qu'ils ne doivent pas dire.

Plus loin, après bien des pages, loin des tourmentes de la mer, un tableau intime, un rien charmant, ce croquis d'un nouveau-né, de l'enfant de son ami :

— C'est lui qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.

Elle est à moitié enfouie et toute moussue, cette chaumière des vieux Keremenen. Les chênes et les hêtres étendent au-dessus leur voûte verte ; elle semble aussi ancienne que la terre des chemins.

Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire alignés avec les bahuts le long du granit brut des murs.

Une grand'mère en large collerette blanche est là qui

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chante auprès du nouvcau-né, qui chante un air du temps de son enfance.

Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait bercé ses ancêtres, est couché le petit goéland : un gros bébé de trois jours, tout rond, tout noir, d<^jà basané comme un marin, et qui dort, les poings fermés sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui sortent de son bonnet sur son front, comme des petits poils de souris. Je l'embrasse, et de tout mon cœur, parce que c'est le bébô d'Yves.

Le baptême est un petit tableau de maître. Je lui emprunte dix lignes :

Petit Pierre, cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté déplus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis; petits garçons et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà de grandes collerettes et de grandes coitfes pareilles à celles de leurs mères; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupées très comiques.

C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des costumes et des modes du vi3ux temps.

Quarante pages plus loin, je trouve ces deux alinéas si simplement écrits, si pleins de charme délicat :

Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui ne fit sur la terre qu'une courte

apparition de quelques mois. Elle était toute pareille à lui ; mêmes yeux, même regard. Étrange ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.

Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle ni la vieille sage-femme, ni la grande penseuse de Toulven, n'avaient rien compris. Et on remporta là-bas au pied de l'église, ses yeux semblables à ceux d'Yves, fermés pour jamais.

Revenons à la mer. Voici Tenterrement , non « rimmersion » d'un matelot :

Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer ; et on venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde, une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine.

Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins s'abaissèrent pour un salut suprême ; un timonier récita une prière, des mains firent des signes de croix, — et puis, à mon commandement, la planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les eaux.

Le Primauguet continuait de courir, et le corps de Barazère était tombé dans ce gouflre, immense en profondeur et en étendue, qui est le Grand Océan.

Cependant on regardait derrière avec inquiétude dans le sillage : c'est qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la surface de la mer.

Mais non, rien ne reparut ; il était descendu en paix dans les profondeurs d'en dessous.

Descente infinie , d'abord rapide comme une chute ; puis

lente, lente, alanguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui s'obscurcit parait semblable à une lune blême, puis verdit, tremble, s'efface. Et alors Pobscurilé éternelle commence ; les eaux monl«'nt, montent, s'entassent au-dessus de la tOle du voyageur comme une marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux asln's.

Mais, en. bas, le cadavre tombé a perdu son horreur; la matière n'est jamais immonde d'une façon absolue. Dans Tobscurité, les bôles invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrépores mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger très lentement avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.

Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine. Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort; jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se méhru plus à celte vieille poussière d'hommes qui, à la surface, se cherche et se recombine toujours dans un éternel effort pour revivre. Il appartient à la vie d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de couleur, dans les bêtes lentes qui sont sans forme et sans veux.

Voilà pour moi une merveille, une étonnante description qui suffirait pour mettre l'auteur de Mon frère Yves au rang de nos meilleurs écrivains , de nos grands penseurs, s*il n'y était déjà.

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