GUY DE MAUPASSANT
Une vie. — 1883
Une Vie, tel est le titre du premier roman de M. Guy de Maupassant, paru chez Havard. Ce titre, pour ne tenir qu*en deux mots, le résume cependant tout entier : Une vie ; — c'est en effet l'histoire de toute une existence, année par année, jour par jour, presque heure par heure, que M. de Maupassant vient d'écrire. Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire, avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son auteur vient de faire un grand pas et s'est placé aujourd'hui sur un terrain assez élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher magistralement.
M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de M. Zola, vient de sortir d'un bond de l'école.
Une vie, c'est l'histoire d'une jeune fille de petite noblesse de province, élevée entre un père et une mère qui l'adorent, dans un milieu paisible, respirant l'honneur, la bonté, toutes ces belles choses qui deviennent si rares aujourd'hui.
La jeune fille est mariée presque au sortir du couvent et épouse, avec confiance, celui que le baron et la baronne ont cru devoir assurer le bonheur de sa vie. Les désillusions de la jeune fille commencent, et c'est leur défilé qui forme l'ensemble du roman. Le mari, le vicomte Julien de Lamare, est le type de l'égoïsme banal ; il a des défauts, mais les défauts d'une âme vulgaire ; il a des vices, mais ces vices bourgeois qui n'ont pas la grandeur de la franchise ; il trompe sa femme bestialement, pour la tromper, et noue finalement une intrigue avec une amie de sa femme, la comtesse Gilberte de Fourville. Le mari n'est point homme à endurer la situation qui lui est faite, et, surprenant sa femme et son amant enfermés dans une cabane de berger, au haut d'unç côte, les envoie d'un coup d'épaule, contenant et contenu, s'écraser au fond de la vallée. Je n'ai cité que les grandes lignes du roman, mais là n'est pas, on le pense bien, tout l'intérêt de l'œuvre ; il est dans le détail exquis des impressions de cette âme à travers les" courtes joies, les cha-
grins, les douleurs de la vie. Pourquoi l'auteur y a-t-il mis parfois quelques touches trop réalistes ? je ne sais ; mais il faut les lui pardonner : ce ne sont que de très légères taches.
La première partie, l'idylle charmante et printanière de cette âme honnête est un véritable chefd'œuvre ; plus loin ce sont les déceptions de la maternité ; rien de plus navrant, de plus cruel, de mieux dépeint que ces cris du cœur quand sonnent les heures des séparations éternelles ; rien de plus charmant que le regard de cette femme, devenue grand-mère à son tour, et tendant ses bras à son petit enfant dont la douceur doit être un baume sur les plaies faites par son fils lui-même. Je n'insisterai pas sur le mérite du livre, il est facile à tout le monde de le constater. J'ai tenu à marquer non pas le premier succès de M. Guy de Maupassant, mais à signaler tout particulièrement l'œuvre qui nous révèle un grand romancier de plus.
Je m'aperçois un peu tard que j'ai promis à mes lecteurs un extrait du livre ; je l'écourte bien malgré moi, mais je tiens ma promesse. J'emprunte le passage qui suit au chapitre consacré à la mort de la mère de Jeanne. La pauvre femme n'est plus, et sa fille s'est assise près d'elle pour la veiDer ; l'abbé qui a donné l'extrême onction vient de partir :
Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda : « Vas-
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tu prendre jjuelque chose? » Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait à elle ; il reprit : « Tu ferais peutêtre bien de manger un peu pour te soutenir, n Elle répliqua d'un air égaré : « Envoie tout de suite chercher papa. » Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.
Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle eût attendu, pour s'abandonner au tlot montant des regrets désespérés, l'heure du dernier tcle-àtête.
Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La veuve Denlu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de nuit, couverte d'une serviette blanche, à la tète du lit.
Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle attendait d'être seule. Julien rentra ; il avait diné ; et, de nouveau, il demanda : « Tu ne veux rien prendre? » Sa femme fit « non » de la tête.
Il s'assit d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.
Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement, sur leurs sièges.
Par moments, la garde, s'endormant, ronflait un peu, puis se réveillait brusquement.
Julien, à la fin, se leva, et, s'approchant de Jeanne : « Veux-tu rester seule maintenant ? » Elle lui prit la main dans un élan involontaire : « Oh I oui, laissez-moi. n
Il l'embrassa sur le front, en murmurant : « Je viendrai te voir de temps en temps. » Et il sortit avec la veuve Dentu, qui roula son fauteuil dans la chambre voisine.
Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse
d'un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de lune.
Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.
Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à considérer sa mère.
Elle n'était plus enflée comme au moment de Fattaque : elle semblait dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait ; et la flamme pâle des bougies, qu'agitaient des souffles, déplaçait à tout moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût remué.
Jeanne la regardait avidement ; et du fond des lointains de sa petite jeunesse une foule de souvenirs accouraient.
Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de s'asseoir.
Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte d'hébétement : « Elle est morte » ; et toute l'horreur de ce mot lui apparut.
Celle couchée là — maman — petite mère — madame Adélaïde, était morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait jamais plus en face de petit père ; elle ne dirait plus : « Bonjour, Jeannette. » Elle était morte I
On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On ne la reverrait plus. Etait-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures
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à regarder son visage, ce visage immobile et sais pensée ; et puis rien, un souvenir.
Et elle s* abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir ; et, les mains crispées sur la toile qu'elle lonhiil, la bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix drchiranle, étouffée dans les draps et les couvertures : « Oh I maman, ma pauvre maman, maman I »
Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de Tair nouveau, qui n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.
Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas se reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne, et elle se mit à pleurer lentement.
Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.
Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir : mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.
Puis elle ne l'entendait plus. Alors elle remarqua le lietac léger de la pendule et un petit bruit, ou plutôt, un bruissement presque imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise au pied du lit. Et soudain, un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.
Elle regarda Theure. Il était à peine dix heures et demie ; et elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.
D'autres souvenirs lui revenaient, ceux de sa propre vie : Rosalie, Gilberte, les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie? Dans une autre existence, sans doute ! Quand Tàme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'àme! Elle se mit à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, Pâme de sa mère ? l'âme de ce corps immobile et glacé ? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche , ou errante comme un invisible oiseau échappé de sa cage?
Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée aux germes près d'éclore I
Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair inanimée qu'elle avait quittée! Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans les épouvantes.
Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs en tournovant.
Je ne crois pas qu'on puisse lire sans émotion, sans se reporter à des douleurs personnelles les lignes qui précèdent et qui donnent une impression juste du mérite général de Tœuvre. Bien d'autres, maintenant, vont découvrir la haute valeur de M. de Maupassant ; mais je m'estime heureux d'avoir été un des premiers à la constater.