‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 10 sur 62 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

Cruelle énigme. — 1885

Deux romanciers de genres bien différents mettent au jour deux œuvres de haut mérite, malgré leur dissemblance. L'un s'appelle Zola et écrit Germinal; l'autre, Paul Bourget, et nous apporte Cruelle énigme^ deux études qui symbolisent assez bien les deux pôles de notre littérature ; si Germinal peut être considéré comme une suite d'impitoyables recherches physiologiques, l'ouvrage de M. Bourget doit à juste titre, malgré le charme qui s'en dégage, être classé au nombre des plus cruelles études psychologiques. On a trop parlé de ces livres pour que je puisse émettre mon opinion autrement que fortifiée par des exemples. A ce mode de procéder, le lecteur gagnera de comparer, juxtaposées, des

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pages qui, chacune dans leur genre, renferment des qualités de premier ordre.

Voici d'abord un échantillon du livre de M. Paul Bourget. Sans Tanalyser, sans dire par quel enchaînement de menus faits, par quelle pente insensible, les amants, une femme mariée, Thérèse, et un jeune homme, Hubert, se sont donné rendez-vous et se retrouvent en Angleterre, j'arriverai à cette scène qui me semble l'une des plus intéressantes du livre ; Tamour, chaste jusque là, va se transformer et, sans cependant perdre le charme, je dirai presque la pureté dont l'auteur a empreint son œuvre ; à peine arrivé à l'hôtel où il est attendu, entraîné par Thérèse qui, au moment suprême, a peur des élans de son cœur, il part avec elle à travers les routes de Folkestone. Avant de sortir :

— Ah ! jure-moi, dit-elle, que jamais tu ne diras de mal de cette heure.

— Je te le jure, dit le jeune homme, que Témolion de son amie gagnait sans qu'il pût bien se l'expliquer.

Cette simple parole la fit se redresser ; légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés, puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assurée, mais plus calme : « Je suis folle, ditelle, il faut sortir. Je vais mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. Will you be so Idnd as to ask for a carriage, ivill you? » ajouta -t-elle en anglais. Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque

chose de tout à fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon par une porte opposée à celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un petit salut de la main, coquettement.

Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation et d*enfantillage tendre, continua de sa part durant toute cette promenade qui se composa, pour Tun et pour Tautre, d'une suite d'émotions suprêmes. Par un hasard comme il ne s'en produit pas deux au cours d'une vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les circonstances qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d'amour. Le monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il existait aussi peu pour leur pensée que le cocher qui, juché haut par derrière et invisible, conduisait le léger cab où ils se trouvaient en tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgale et à Hythe. Le monde de Tespérance s'ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin paré des plus belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de son innocence, elle de la réserve que sa raison lui avait imposée, par une impression aussi délicieuse que rare; ils jouissaient de Tintimité de cœur qui ne s'obtient d'ordinaire qu'après une longue possession, et ils en jouissaient dans toute la fraîcheur du désir timide. Mais ce désir timide avait pour arrière-fonds chez tous les deux une enivrante certitude, perspicace chez Thérèse, obscure encore chez Hubert, et c'était dans un vaste et noble paysage qu'ils promenaient ces sensations rares. Ils suivaient donc cette roule, de Folkestone à Hythe, mince ruban qui court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers, mais sa hauteur suffit pour donner à la route qu'elle surplombe cette physionomie d'asile abrité, reposant attrait des vallées au pied des montagnes. La plage de galets était recouverte par la marée haute. Elle remuair, cette large mer, sans qu'un oiseau volât au-dessus d'elle.

Son immensilé verdâtre se fonçait jusqu*au violet à mesure que le jour tombant assombrissait Tazur froid du ciel. La voiture allait vite sur ses deux roues, traînée par un cheval fortement râblé, que son mors trop gros forçait par instants à relever sa tête en tordant sa bouche. Thérèse et Hubert, serrés l'un contre Tautre dans la sorte de petite guérite roulante ouverte à moitié, se tenaient la main sous le plaid de voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur passion se dilater comme cet océan, frémir en eux avec la plénitude de ces houles, s'ensauvager comme cette côte stérile. Depuis que la jeune femme avait demandé à son ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgré des passages de soudaine rêverie qui se résolvaient en effusions muettes. Lui, de son côté, ne Tavait jamais si absolument aimée. Il lui fallait sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans ses bras. Un intini besoin de se rapprocher d'elle encore davantage montait à sa tête et le grisait; et, cependant, il appréhendait Tarrivée du soir avec cette mortelle angoisse de ceux pour qui Tunivers féminin est un mystère. Malgré les preuves de passion que lui donnait Thérèse, il se sentait devant elle en proie à une défaillance de sa volonté, insurmontable, qui serait devenue de la douleur s'il n'avait pas eu en même temps une immense confiance dans l'àme de cette femme. Celte impression de Tabime inconnu dans lequel allait se plonger leur amour et qui Teùl épouvanté d'une terreur presque animale, se faisait plus tranquille parce qu'il descendait dans cet abîme avec elle. Véritablement elle avait une intelligence adorable des troubles qui devaient traverser celui qu'elle aimait. N'était-ce pas pour ménager ses nerfs trop vibrants qu'elle l'avait entraîné à cette promenade, durant laquelle le grandiose spectacle, le vent du large et des marches à pied à de certaines minutes, maintenaient, et lui et elle, au-dessus des troubles inévitables de trop ardent désir? Ils allèrent ainsi, jusqu'à l'heure tragique où les astres éclatent dans le ciel nocturne, tantôt

cheminant sur les galets, tantôt remontant dans la petite voiture, prenant et reprenant sans cesse les mêmes sentiers, sans pouvoir se décider à retourner, comme s'ils eussent compris qu'ils retrouveraient d'autres instants de bonheur, mais d'un bonheur comme celui-là, jamaisi L*obscure intuition de Tâme universelle, dont les visibles formes et les invisibles sentiments sont le commun effet, leur révélait, sans qu'ils s*en rendissent compte, une mystérieuse analogie et comme une correspondance divine entre la face particulière de ce coin de nature et l'essence indéfinie de leur tendresse. Elle lui disait : « Être auprès de toi ici, c'est un bonheur à ne pouvoir ensuite rentrer dans la vie ; » et il ne souriait pas d'incrédulité à cette phrase, comme elle ne doutait pas lorsqu'il lui disait : « Il me semble que je n'ai jamais ouvert les yeux sur un paysage avant cette minute. » Et, quand ils marchaient, c'est lui qui prenait le bras de Thérèse et qui s'y appuyait câlinement. Il symbolisait ainsi, sans le savoir, l'étrange renversement des rôles qui voulait que, dans cette liaison, il eût toujours représenté l'élément féminin, avec sa frêle personne, son innocence entière, la candeur de ses émotions craintives. Certes, elle était bien femme aussi, par sa démarche souple, par la finesse féline de ses manières, par ses yeux fondus qui se donnaient à chaque regard. Elle paraissait pourtant une créature plus forte, mieux armée pour la vie que le délicat enfant, œuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu'elle avait enlacé d'un si léger tissu de séduction, et qui, à peine plus grand qu'elle de trois lignes du front, s'abandonnait avec une fraternelle confiance ; et le mouvement même de leur démarche, d'une parfaite harmonie de rythme, disait assez^ la complète union des cœurs qui les faisait vibrer ensemble à ce moment d'une étroite manière.

Ils rentrèrent. Le dîner qui suivit cette après-midi de songe fut silencieux et presque sombre. Il semblait quetous deux eussent peur l'un de l'autre. Ou bien seulement.

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élail-ce chez elle une recrudescence de celte crainte de déplaire qui lui avait fait différer jusqu'à celte heure Tabandon de sa personne, et chez lui la sorte de farouche mélancolie, dernier signe de Fanimalité primitive, qui précède chez l'homme toute enirée dans le complet amour? Comme il arrive à des moments pareils, leurs discours se faisaient d'autant plus calmes et indifférents que leurs cœurs étaient plus troublés. Ces deux amants qui avaient passé la journée dans la plus romanesque exaltation, et qui se retrouvaient dans la solitude de cet asile étranger, semblaient n'avoir à se dire que des phrasés sur le monde qu'ils avaient quitté. Ils se séparèrent de bonne heure, et comme s'ils se fussent dit adieu pour ne se voir que le lendemain, quoiqu'ils sentissent bien tous les deux que dormir séparés l'un de l'autre ne leur était pas possible. Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son cœur battit à se rompre, lorsqu'au moment où il allait lui-même se rendre auprès d'elle, il entendit la clef tourner dans la porte, Thérèse entra, vêtue d'un long peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur passionnée : a Ah ! dit-elle en fermant de sa main parfumée les paupières d'Hubert, je voudrais tant reposer sur ton cœur! » — ... Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s'éveilla, et cherchant des lèvres le visage de sa maîtresse il trouva que ses joues qu'il ne voyait pas étaient inondées de pleurs : « Tu souffres ? » lui dit-il. « Non, répondit-elle, ce sont des larmes de reconnaissance. Ah ! eontinua-t-elle, comment a-t-on pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis indigne de toi 1... » Énigmatiques paroles qu'Hubert devait se rappeler si souvent plus tard et qui, même à cette minute, et sous ces baisers, firent soudain se lever en lui la vapeur de tristesse, accompagnement habituel du plaisir. A travers cette vapeur de tristesse, il aperçut, comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages penchés sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes qui l'avaient élevé.

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Ce ne fut qu'une seconde et il posa sa tête sur la poitrine de Thérèse pour y oublier toute pensée tandis que la vague plainte de la mer arrivait jusqu'à lui, adoucie par la distance, — rumeur mystérieuse et lointaine comme rapproche de la destinée.

Telle est la note dominante de ce livre qui, certainement, prendra dans notre littérature une place près de ces belles études d'un coin du cœur qui ont fait vivre au delà de leur carrière d'hommes politiques Benjamin Constant et Stendalil; j'ai cité à dessein l'auteur de la Chartreuse de Parme, car on l'opposera certainement à M. Paul Bourget; je ne crains cependant pas la comparaison pour ce dernier, et, dussent tous les clichés d'admiration plus ou moins sincère m'être jetés à la tête, je déclare que je trouve plus de simplicité, plus de vérité dans cette étude que dans l'Amour et dans les romans de Beyle, remplis de recherche, pénibles à la lecture, énigmatiques, ne parlant qu'à demi-mot et affectant un scepticisme à la Talleyrand là où il ne faut que de la franchise, de l'observation calme et de la sincérité. Je n'ai plus à prédire un succès à M. Bourget; il a vaincu; à lui de savoir profiter de la victoire.

EMILE ZOLA

GerminaL — 1885

M. Zola a pris encore cette fois la nature brute et terrible pour modèle, et avec quelle vigueur de tons, quelle magistrale force de couleur il nous a peint des scènes de la vie cruelle ! Il semble que les misères, que les tableaux effrayants des souffrances terrestres ne lui suffisent plus ; il allume une lampe de mineur, et c'est bien loin au-dessous du sol, bien loin de la lumière qu'il va nous faire étudier ces vivants qui s'immobilisent côte à côte avec les fossiles de Cuvier. Le tableau, je le répète, est terrifiant, d'autant plus qu'il nous montre revendiquant leur place au soleil les gens qui, jetés par leurs misères dans les terrains antédiluviens, surgissent noirs et effrayants pour exiger une part dans le monde social.

Je passe sur les critiques de forme, sur les protestations contre des mots, des scènes qui doivent forcément froisser bien des délicatesses, mais je dois ajouter que ces brutalités justement reprochées renferment souvent de rares énergies, et que sous le vocable trivial on trouve presque toujours une idée véritablement forte. Parfois ce mot même était nécessaire dans la scène, mais fallait-il faire la scène ? Grave question.

Voici, par exemple, un des épisodes du nouveau livre qu'édite Charpentier. La mine est éboulée, inondée, les personnages du drame, des mineurs, enfermés dans une galerie, tombeau sans issue :

Un jour, deux jours se passèrent. Ils étaient au fond depuis six jours. L'eau, arrêtée à leurs genoux, ne montait ni ne descendait ; et leurs jambes semblaient fondre dans ce bain de glace. Pendant une heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors si incommode qu'ils étaient tordus de crampes atroces et qu'ils devaient laisser retomber les talons. Toutes les dix minutes, ils se remontaient d'un coup de reins sur la roche glissante. Les cassures du charbon leur défonçaient Téchine, ils éprouvaient à la nuque une douleur fixe et intense, d'avoir à la tenir ployée consiamment, pour ne pas se briser le crâne. Et rétouffement croissait, Pair refoulé par Teau se comprimait dans l'espèce de cloche où ils se trouvaient enfermés. Leur voix, assourdie, paraissait venir de très loin. Des bourdonnements d'oreilles se déclarèrent, ils entendaient les volées d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grêle interminable.

D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim. Elle

portait à sa gorge ses pauvres mains crispées, elle avait de grands souffles creux, une plainte continue, déchirante, comme si une tenaille lui eût arraché Testomac. Etienne, étranglé par la môme torture, tâtonnait fièvreusefnent dans l'obscurité, lorsque, près de lui, ses doigts rencontrèrent une pièce du boisage, à moitié pourrie, que ses ongles émiettaient. Et il en donna une poignée à la herscheuse, qui l'engloutit goulûment. Durant deux journées, ils vécurent de ce bois vermoulu, ils le dévorèrent tout entier, désespérés de l'avoir fini, s'écorchanl les mains à vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les fibres résistaient. Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne pouvoir mâcher la toile de leurs vêtements. Une ceinture de cuir qui le serrait à la taille les soulagea un peu. Il en coupa de petits morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait à les avaler. Cela occupait leurs mâchoires, leur donnait l'illusion qu'ils mangeaient. Puis, quand la ceinture fut achevée, ils se remirent à la toile, la suçant pendant des heures.

Mais bientôt, ces crises violentes se calmèrent, la faim ne fut plus qu'une douleur profonde, sourde, l'évanouissement môme, lent et progressif de leurs forces. Sans doute, ils auraient succombé, s'ils n'avaient pas eu de l'eau tant qu'ils en voulaient. Ils se baissaient simplement, buvaient dans le creux de la main ; et cela à vingt reprises, brûlés d'une telle soif que toute cette eau ne pouvait l'étancher.

Le septième jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta de la main un corps flottant devant elle.

— Di* donc, regarde... Qu'est-ce que c'est?

Etienne tâta dans les ténèbres.

— Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'aérage.

Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorgée, le corps revint battre sa main. Et elle poussa un cri terrible.

— C'est lui, mon Dieu!

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