III
— Qui danc?
— Lui, tu sais bien?... Tai senti ses moustaches. C'était le cadavre de Chaval, remonté du plan incliné,
poussé jusqu'à eux par la crue. Etienne allongea le bras, sentit aussi les moustaches, le nez broyé; et un frisson de répugnance et de peur le secoua. Prise d'une nausée abominable, Catherine avait craché Teau qui lui restait à la bouche. Elle croyait qu'elle venait de boire du sang, que toute cette eau profonde, devant elle, était maintenant le sang de cet homme.
— Attends, bégaya Etienne, je vais le renvoyer.
Il donna un coup de pied au cadavre qui tapait dans leurs jambes.
— Nom de Dieu! va-t'en donc!
Et la troisième fois, Etienne dut le laisser. Quelque courant le ramenait. Chaval ne voulait pas partir, voulait être avec eux. Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air. Pendant toute celte journée, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les décida ; ils écartaient le corps à chaque gorgée, ils buvaient quand même. Ce n'était pas la peine de lui casser la tête pour qu'il revînt entre lui et elle, entêté dans sa jalousie. Jusqu'au bout, il serait là, même mort, pour les empêcher d'être ensemble.
Encore un jour, et encore un jour. Etienne, à chaque frisson de l'eau, recevait un léger coup de l'homme qu'il avait tué, le simple coudoiement d'un voisin lui rappelait sa présence. Et, toutes les fois, il tressaillait. Continuellement, il le voyait, gonflé, verdi, avec ses moustaches rouges, dans sa face broyée. Puis, il ne se souvenait plus, il ne l'avait pas tué ; l'autre nageait et allait le mordre. Catherine, maintenant, était secouée de crises de larmes, longues, interminables, après lesquelles un accablement l'anéantissait. Elle finit par tomber dans un état de somnolence invincible. Il la réveillait, elle bégayait des mots, elle se
rendormait tout de suite, sans même soulever les paupières ; et, de crainte qu'elle ne se noyât, il lui avait passé un bras à la taille.
Dans le coin où ils se tenaient assis, côte à côte, Catherine eut un léger rire.
— Il doit faire bon dehors... Viens, sortons d'ici. Etienne, d'abord, lutta contre cette démence. Mais une
contagion ébranlait sa tête plus solide, il perdit la sensation juste du réel. Tous leurs sens se faussaient, surtout ceux de Catherine, agitée de fièvre, tourmentée à présent d'un besoin de paroles et de gestes. Les bourdonnements de ses oreilles étaient devenus des murmures d'eau courante, des chants d'oiseaux ; et elle sentait un violent parfum d'herbes écrasées, et elle voyait clair; de grandes taches jaunes volaient devant ses yeux, si larges, qu'elle se croyait dehors, près du canal, dans les blés, par une journée de beau soleil.
— Hein? fait-il chaud!... Prends-moi donc, restons ensemble; oh! toujours, toujours!
Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant dans un bavardage de fille heureuse :
— Avons-nous été bêtes d'attendre si longtemps! Tout de suite, j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boudé... Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas, le nez en l'air, à nous écouter respirer, avec la grosse envie de nous prendre ?
Il fut gagné par sa gaieté, il plaisanta les souvenirs de leur muette tendresse.
— Tu m'as battu une fois, oui, oui ! des soufflets sur les deux joues !
— C'est que je t'aimais, murmura-t-elle. Vois-tu, je me défendais de songer à toi, je me disais que c'était bien fini ; et, au fond, je savais qu'un jour ou l'autre nous nous
mettrions ensemble... II ne fallait qu'une occasion, quelque chance heureuse, n'est-ce pas?
Un frisson le glaçait, il voulut secouer ce rêve, puis il répéta lentement :
— Rien n*est jamais fini, il suffit d'un peu de bonheur pour que tout recommence.
— Alors lu me gardes, c'est le bon coup, cette fois ?
Et, défaillante, elle glissa. Elle était si faible que sa voix assourdie s'éteignait. Effrayé, il Tavait retenue sur son cœur.
Comme on le voit, les scènes d'amour se suivent dans les romans et ne se ressemblent guère. L'espace qui est réservé à cette revue ne m'a pas permis de donner quelques-unes des pages qui précèdent et de celles qui suivent ; elles renferment le plus souvent les grandes qualités de l'écrivain à qui on doit V Assommoir et Uabbé Mouret; ce sont d'âpres et terribles beautés qui, si elles ne font pas oublier des pages véritablement trop crues, doivent faire reconnaître en M. Zola un maître écrivain qu'il faut toujours écouter, devrait-on le condamner quelquefois.
J'ajouterai, dussent d'autres clichés m' être jetés également à la tête, que je ne connais pas dans VEnfer de pages plus effroyablement dramatiques que celles que je viens de citer, et que si Dante les avait écrites elles seraient depuis longtemps classiques dans notre pays.