GYP
Autour du mariage. — 1883
Sur la couverture est écrit ce nom : Gyp, puis : Autour du MariagCf au-dessous : Calmann-Lévy, éditeur, et au milieu, on voit une légère amazone, franchissant en souriant une haie de personnages symboliques, représentant tous les préjugés de notre société. Disons tout de suite que Gyp est l'auteur de ce charmant livre qui s'appelait le Petit Bob et que Paulette, l'héroïne du livre, est la plus charmante, la plus étourdie et la plus vraie Parisienne qu'on puisse imaginer. Chacun des vingtdeux chapitres qui composent ce livre est une étude, une photographie de scènes de la vie d'une mondaine. Paulette n'est point une femme à faillir, mais, à la façon des chevreaux, elle se plaît à mar-
cher juste au bord des précipices, sans y tomber jamais... au moins pendant le temps que dure ce volume. Le roman, car c'en est un, bien que ses chapitres aient, dit-on, paru séparément dans une revue, est des plus attachants ; je n'en veux pour preuve que ces deux scènes intitulées : Belle-Maman.
Dans la salle à manger ; on va déjeuner. Paulette, M. d'Alaly. Paulette se promène de long en large. M. d'Àlaly semble préoccupé.
Paoltettk. — Vous êtes sûr que votre mère sait que le déjeuner est servi ?
Monsieur d'Alaly. — Je Pai avertie moi-même j elle va venir; elle terminait sa toilette. Sois gentille pour elle, n*est-ce pas, ma Paulette? Nous avons absolument besoin de son autorisation pour Tempruiït nécessaire aux arrangements que tu désires ; ne la mécontente pas, je t'en prie... Tu sais que ma mère est austère, qu elle m'a élevé très sévèrement... Je ne suis pas à mon aise avec elle...
Paulette, riant, — Je m'en aperçois ; vous êtes verdâtre, rien qu'à l'idée de lui parler.
(Entre madame d'Alaly. — Elle s'excuse de s'être fait attendre ; on s'assoit et le déjeuner commence. Silence prolongé).
Monsieur d'Alaly. — Vous ne prenez pas un second œuf, maman?...
Madame d'Alaly. — Je vous remercie... J'aime les oeufs à la coque cuits en lait... Ceux-ci sont durs comme des balles !
Monsieur d'Alaly, timidement. — C'est qu'ils ont attendu quelques instants, et...
Madame d'Alaly. — Je sais... je sais que c*edt ma faute...
C'est moi qui vons ai fait allendre... (A Poulette qui la regarde.) Est-ce que j'ai quelque chose d'extraordinaire?
Paulette. — Mais non, Madame.
Monsieur d'Alaly, inquiet. Pourquoi cette question?
Madame d'Alaly. — G*esl que votre femme me regarde avec une attention qui ressemble à de l'étonnement, et je pensais...
Paulette. — Je vous écoutais, Madame, avec un peu d'étonnement, il est vrai. Je vous ai vue rarement avec Antoine, avant mon mariage, et je suis stupéfaite d'entendre le ton cérémonieux sur lequel vous lui parlez...
Madame d'Alaly. — Le ion cérémonieux?... Mais... je ne m'aperçois pas...
Paulette. — Vous lui dites « vousl » {A elle-même.) Je m'explique, à présent, le plaisir qu'il éprouve à tutoyer quelqu'un... Pauvre diable !
Madame d*Alaly, sentencieuse, — Les gens comme il faut ne se tutoient jamais. Rien n'est plus bourgeois... plus vulgaire même 1
Paulette, regardant M. .d*Alaly à la dérobée. — Hum...
Monsieur d'Alaly, voulant changer le tour de la conversation. — Vous ne voulez plus de pâté de lièvre, maman ?
Madame d'Alaly. — Non, merci.
Monsieur d'Alaly. — Mais vous ne mangez vraiment rien ; vous n'avez pas faim ?
Madame d'Alaly, lançant un regard de mépris à Paulette qui dévore. — Oh! je n'ai jamais été une grosse mangeuse, moi !
Paulette surprend le coup d'œil et relève le nez, M. d'Alaly, qui voit le mouvement, baisse précipitamment le sien dans son assiette. {Silence.)
Monsieur d'Alaly, pour rompre le silence qui devient embarrassant. — Je vous assure, maman, que je vous ai vue manger davantage.
Paulktte, à elle-même. Quand il l'appelle maman, çadétonne !
Madame d'Alaly. — Puisque vous insistez autant sur mon manque d'appétit, je vous avouerai, mon cher enfant, que cette cuisine me... surprend un peu. Certainement, on ne fait pas chez moi une cuisine remarquable, mais elle est saine, abondante, simple...
Paulette, à elle-même. — Comme dans les prospectus des pensions.
Madame d'Alaly, continuant. — Elle est surtout surveillée.
Paulette lève brusquement la tête.
Monsieur d'Alaly, vivement. — Vous trouvez tout ceci trop épicé, sans doute? Paulette, voudrez-vous donner des ordres à ce sujet ?
Paulette, très gracieuse. — Avec grand plaisir. Je vous demande pardon, Madame. Si j'avais su que vous n'aimiez pas cette cuisine, j'aurais...
Madame d'Alaly, aigre-douce. — Si votre mari m'eût laissé achever, je lui aurais dit que les épices ne me déplaisent nullement. Ce sont les plats manques que je n'aime pas beaucoup... {A M. d'Alaty.) Le bifteck était cru...
Monsieur d'Alaly. — Habituellement, nous le prenons ainsi, alors...
Madame d'Alaly. — Les pommes de terre soufflées étaient molles, et, quant à ce pâté, il est absolument desséché I...
Monsieur d'Alaly. — Je suis vraiment désolé...
Madame d'Alaly, de plus en plus agressive. — Ce n'est pas votre faute, à vous ! Les domestiques qui ne se sentent pas surveillés font tout à la diable. La main et l'œil de la maîtresse de la maison sont indispensables. {Mielleusement.) Mais Paulette est trop jolie, trop adulée, trop uniquement occupée de ses succès pour avoir le temps de songer à son intérieur. On ne peut donc s'étonner qu'il soit négligé...
(Paulette continue à sourire aimablement. M. d'Alaly, stupéfait de cette douceur inaccoutumée, la regarde avec un attendrissement mêlé d'appréhension.)
Madame d'Alaly. — Il faut espérer qu'avec les années, rexpérience viendra...
Paulette, très polie. — Jusqu'à présent, Madame, nous avions suivi nos goûts sans nous demander s'ils étaient ce qu'il faut qu'ils soient... Mais si, à l'avenir, il doit en être autrement, Antoine m'avertira ei je me conformerai exactement à ses instructions,
(Elle regarde M . d'Alaly qui fait un tortillon de' sa serviette. — Le domestique active le service et s'en va).
Madame d'Alaly. — A présent que nous sommes seuls, mon enfant...
Paulette, à elle-même. — Ce début promet.
Voilà du théâtre et du meilleur. Bien d'autres chapitres tels que : La signature du contrat, les conseils d^une mère, le voyage de noces, etc., valent celui-là, mais je ne puis tout citer, et j'espère que cet extrait suffira pour que le lecteur constate que la bonne opinion que j'ai de ce livre n'a rien d'exagéré.