‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 22 sur 62 · CLOVIS HUGUES · texte numérisé non relu

CLOVIS HUGUES

Jours de combats. — 1883

Beaucoup de vers, peu de poètes. Voilà ce que nous donne aujourd'hui le bilan de la littérature rimée. Aussi ne devons-nous pas laisser échapper l'occasion de signaler à nos lecteurs un beau livre de poésies quand il vient à surgir. M. Clovis Hugues, dans les courts entr'actes que lui laisse la politique, a écrit un certain nombre de poésies réunies en un volume qui vient de paraître chez Dentu ; ce livre estintitulé : Les Jours de combats, et contient de réelles beautés.

Le vers de M. Clovis Hugues est bien frappé, vigoureux, facile, richement rimé ; la pensée qui l'anime est généralement élevée, et nul n'a plus de grâce quand il s'agit de peindre le charme de la

nature. Aussi, n'est-ce point à la forme qu'il faut s'en prendre, mais parfois au fond même de l'idée.

Malheureusement pour le poète, il ne peut pas, comme maître Jacques, retirer complètement son habit d'homme politique et devenir â son gré un autre personnage. Le type du poète tribun, c'est Victor Hugo, et quoi qu'on fasse pour ne point lui ressembler, il est bien difficile de ne pas marcher parfois dans l'empreinte de ses pas, puisqu'on suit le- même chemin.

Ce qu'il faut souhaiter à M. Clovis Hugues, c'est justement de quitter le point de vue où s'est mis l'auteur des Châtime^its et de V Année terrible pour que son originalité (il en a une) puisse se dégager complètement.

Par exemple à côté de morceaux exquis comme les Petits Princes :

Le front courbé, rêveur, suivant les lois du sort, Je lisais un journal qui racontait la mort Du petit Bonaparte ; et perdu dans la foule.

Sourde aux vaines clameurs d'un empire qui croule, J'allais, plaignant' la mère et songeant à Tenfanl.

je trouve l'antithèse obligée de l'enfant de la rue Tiquetonne, cette belle pièce des Châtiments dont j'ignore au fond la valeur historique ; j'ajouterai même que, me défiant de l'imagination du poète, je suis porté à douter de la fidélité absolue de ce récit, commode celui des belles dames qui « fouillaient

les plaies des communards prisonniers avec leurs ombrelles. » C'est impressionnant, mais bien féroce. M. Clovis Hugues tient pourtant le fait comme article de foi, bien qu'en se félicitant que le temps ne soit plus

... où les femelles

De la bonne société Allaient crever à coups d*ombrelles L'œil d'un pauvre diable arrêté.

Eh bien, oui, quoique Victor Hugo ait dit dans sa belle pièce qui commence par : « La prisonnière passe » :

Et du manche sculpté d'une ombrelle de soie Elles fouillent sa plaie avec rage et galment.

je doute de cette ombrelle cruelle de 1871, me souvenant que rinoffensif parasol a déjà servi à une indignation poétique de 1859 dans le « crapaud » des Châtiments:

Puis une femme avec une fleur au corset

Vint à lui crever Tœil du bout de son ombrelle.

Enfin, pour être plus précis, je dois dire que d'après un témoignage irréfutable pour moi, comme il le serait pour M. Clovis Hugues si je lui nommais le témoin, la prisonnière dont il s'agit n'a souffert aucun outrage des « femelles de la bonne société », mais que c'est une horrible mégère, coiffée d'une m. 9

marmotte qui, passant entre les soldats qui faisaient la baie sur le passage des communards, a eu la lâcheté de venir secouer par les épaules la pauvre fille qui portait un vêtement militaire. Un cri d'indignation accueillit cet outrage et la poissarde fut rejetée dans la foule non sans quelques horions.

Revenons au livre de M. Clovis Hugues et, après ravoir dépouillé de la passion de parti, reconnaissons qu'il renferme de belles pages {Pendant les haltes) qui suffiraient à en assurer le légitime succès.

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