OCTAVE FEUILLET
La Veuve. — 1884
Calmann Lévy met en vente la Veuve, le dernier roman de M. Octave Feuillet.
Nous n'avons pas à insister sur l'intérêt qu'inspire toute œuvre de l'auteur de tant de remarquables conceptions; un livre de lui est un grand événement littéraire.
Voici l'analyse très resserrée de ce roman.
Robert de la Pave et Maurice du Pas-Devant de Frémeuse, voisins de campagne, se sont juré, à dix ans, une éternelle amitié. Le premier est devenu lieutenant de vaisseau ; l'autre capitaine d'artillerie. Lorsque commence l'action, les deux amis sont séparés par les nécessités de leurs carrières. Robert de la Pave écrit à son ami qu'il a épousé M"® Ma-
rîanne d'Epînoy, une beauté, «une déesse •. Si € déesse » que, fou d'amour pour elle, il donne sa démission. Robert derla Pave a trois cent mille francs de rente. Maurice de Frémeuse ressent quelque antipathie contre la femme qui a laissé briser ainsi la carrière de son ami.
La guerre de 1870 rapproche les deux officiers. Ils se retrouvent à Tarmée de Chanzy en retraite sur le Mans. Dans une affaire, Robert de la Pave est blessé mortellement et fait appeler dans sa tente son ami. Il lui apprend qu'il a légué toute sa fortune à Marianne.
— Mais du moins, du moins, dit le malheureux homme, promets-moi de lui dire que je lui défends... que c'est ma volonté suprême, que je la prie, que je la supplie! que si elle se remariait jamais, si elle se donnait à un autre, je me soulèverais dans ma tombe, qu'elle verrait mon spectre, qu'elle m'entendrait la maudire !... Dis-le-lui ; tu me le promets?
— Oui, cela, je te le promets.
Il sentit une légère pression de la main de sou ami, et, après une courte pause :
— Ahl Maurice, reprit le mourant d'une voix épuisée, n'aime jamais une femme comme j'ai aimé celle-là... Tu vois ce qui arrive... Mais tu me promets bien de lui dire... ce que je t*ai dit?
— Oui.
— Sur ton honneur?
— Sur mon honneur.
— Merci!
La Commune, les premiers travaux de réorgani-
Srfu
satîon de Tarmée ne permirent à Maurice de Frémeuse de retourner auprès de sa mère, voisine de M™® de la Pave, que plusieurs mois plus tard. Sa terrible mission lui pesait, et un jour, voulant s'en acquitter, il se rendit chez la veuve de son ami :
La femme qui apparut alors à M. de Frémeuse ne répondait pas à ridée de beauté imposante qu'il s'en était faite : elle lui sembla plutôt jolie et élégante que belle. Elle avait les traits purs et délicats, le teint d'un brun pâle, les cheveux très noirs sévèrement disposés en bandeaux, le cou flexible et charmant : elle paraissait à première vue plus grande qu'elle n'était, parce qu'elle était faite admirablement; tous ses membres et toutes ses formes s'accordaient dans cette proportion et celte harmonie achevées qui donnent la grâce suprême et qui font de chaque mouvement d'une femme une séduction.
A peine entrée, M™® de la Pave, sans répondre au salut profond du commandant, marcha droit à lui et, murmurant une vague exclamation gutturale, elle lui tendit sa main. II la serra avec force et s'inclina de nouveau. Elle lui montra un siège, s'assit elle-même et, posant son coude sur un guéridon, la tête appuyée contre sa main.
— Contez-moi tout, dit-elle.
M. de Frémeuse commença alors de sa voix grave et douce le récit de la journée où Robert avait été frappé mortellement. Il entra dans quelques développements sur le combat d'Origny, pour mieux relever la conduite héroïque et la fin glorieuse de son ami. Puis il passa à cette heure de la nuit où le lieutenant Julien était venu le chercher à la hâte de la part de Robert. Il décrivit à la jeune femme qui Técoutait l'œil fixe et avide, son entrée dans la grande hutte enveloppée de neige et la scène funèbre qui l'y attendait. Quelquefois il s'interrompait pour raffermir sa voix qui se-
troublait; quelquefois aussi il essayait d^abrégcr son récit pour épargner à la jeune veuve des émotions inutiles ; mais elle insistait d'un mot bref et impérieux pour qu'jl ne lui laissât ignorer aucun détail de cette nuit douloureuse. Il arriva enfin aux recommandations suprêmes que Robert lui avait adressées, le chargeant avant tout de remettre à celle qu'il avait tant aimée quelques souvenirs de sa dernière pensée. M. de Frémeuse, à ce moment, alla prendre sur une table un coffret d'ébéne qu'il y avait déposé en entrant, et le mit dans les mains de la veuve. M™« de la Pave hésita pendant quelques secondes, puis elle ouvrit le coffret. Elle eut alors sous les yeux les tristes reliques du mort — sa montre, sa croix, quelques objets familiers, une boucle de cheveux noirs, un bout de linge taché de sang.
La jeune femme, impassible jusque-là, dit à demi-voix :
— Pauvre ami I pauvre garçon !
En même temps elle éclata en violents sanglots, s'accouda, les deux bras sur le guéridon, et pleura convulsivement, ses larmes filtrant comme une source à travers les doigts de ses blanches mains.
M. de Frémeuse la contemplait d'un regard humide. Au milieu de son trouble sympathique, il ressentait un étrange tourment d'esprit : il n'avait pas terminé son message, il n'en avait accompli que la partie la moins difficile, et comment dire à cette veuve en pleurs ce qu'il avait encore à lui dire? Si cette jeune femme — si adorée et si généreusement traitée — lui avait laissé voir en cet instant Tombre de légèreté et d'indifférence à l'égard du mort, il eût trouvé une sorte de satisfaction à lui infliger comme un châtiment et une expiation Tordre suprême de son mari. Mais devant cette explosion de douleur, devant ce deuil sincère et cette piété fidèle du souvenir, comment signifier tout à coup une injonction qui, sous sa forme la plus adoucie, lui paraîtrait encore la plus imméritée des injures? N'était-ce pas risquer
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de refroidir, sinon d'éteindre à jamais les sentiments mêmes que son mari avait eu tant à cœur d'éterniser?
De ces rapides réflexions Maurice conclut, à part lui, non sans grande apparence de raison, qu'il était à la fois sage et bienséant d'ajourner à une autre entrevue la partie la plus délicate de sa mission et de laisser respirer M™« de la Pave.
Dès qu'il la vit un peu remise, il se leva et prit respectueusement congé.
— Merci, Monsieur I dit-elle brièvement, en lui serrant la main. — Revenez, n'est-ce pas?
Et il se relira.
Il revint, puis il s'éloigna. Une tante, M"' de Combaleu, lui ayant insinué que Maurice pourrait bien avoir de doux yeux pour elle et pour sa fortune, elle s'en explique un jour avec lui. Blessé au vif dans son orgueil, dans sa dignité, il est bien obligé de s'acquitter, cette fois, jusqu'au bout de sa mission. Le malheureux, on le devine, était épris de la veuve de son ami.
M™® de la Pave n'était pas seulement une créature d'une grdce idéale évoquant devant l'imagination toutes les grandes séductrices dont l'histoire et la poésie ont consacré les noms; elle était aussi de la race fatale de Circé: elle avait ce genre de beauté qui ne parle pas aux meilleurs instincts de l'homme, mais qui chez tous les hommes trouve à qui parler. C'était une de ces magiciennes qui semblent receler dans leur langueur étrange, dans leurs formes exquises, dans leur ironique sourire, le secret d'amours inconnues. Elle était de celles dont on ne supporte pas l'idée de rester l'ami et dont la possession devient un désir furieux, ou un amor regret qui vous suivent jusqu'à la mort.
Ils succombent. La scène est fort belle.
' La journée du lendemain fut une belle journée d'été, qui dans raprès-midi devint lourde et accablante. Quand Maurice se dirigea vers le château, un soleil d*or inondait encore la campagne, mais une bande d*un bleu sombre s'était déjà formée à l'horizon occidental, et elle envahissait rapidement rétendue du ciel. Déjà se faisaient dans les champs el dans les sentiers ce silence de toutes choses el cette paix inquiète qui précèdent les orages.
On dit à Maurice que M™* de la Pave était au jardin et probablement dans l'allée des charmilles. Ce fut là, en effet, qu'il la trouva, assise sur un banc de pierre et lisant. Ils aimaient tous deux cette vieille allée en berceau où s^était passée entre eux une scène qui était demeurée également chère à leur souvenir. M*"® de la Pave y avait cherché un refuge contre l'extrême chaleur de la journée; mais, depuis un moment, le ciel s'était voilé sous la nuée d'orage; le soleil ne jetait plus de rayons à travers la voûte des charmilles, et une demi-obscurité régnait dans la longue allée sombre et silencieuse comme une église.
Le beau sourire qui avait entr'ouvert les lèvres de la jeune femme à l'approche de Maurice s'éteignit subitement dès qu'elle put distinguer l'expression rigide de ses traits. Elle se leva.
— Vous avez à me dire quelque chose, mon ami? demanda-l-elle timidement.
— Oui, Marianne,
Il s'assit près d'elle, et tandis qu'elle attachait sur lui ses yeux noirs plein de trouble :
— Marianne, reprit-il, l'existence que nous menons ne peut durer. Votre réputation pourrait en souffrir... et de plus je joue ici un rôle de Tartufe qui me révolte, car la vérité est que je vous aime en amant et non en ami... Il faut donc en finir... autrement vous ne tarderiez pas à me
mépriser, comme je commence à me mépriser moi-même. — Je ne voudrais pas vous quitter à moins que vous me Tordonniez; mais, si je reste, il faut que vous me fassiez la grâce d*accepter mon nom, de m'épouser enfin... Je sais ce que je fais, croyez-le bien... Je sais ce que je vous propose : — C'est un crime I... Mais nous en sommes là... Il faut choisir... Moi, je suis à vos ordres : décidez!
Elle eut un éclat de douleur sans larmes, et appuya fortement ses deux mains sur son visage, puis après quelques secondes :
— Moi, dit-elle, je vous aime assez pour cela!... Mais vous... comme je vous connais, vous serez horriblement malheureux I
— Horriblement I dit Maurice.
Elle se leva tout à coup :
— Eh bien ! s'écria- t-el le d une voix brève, résolue, impérieuse, — plus une phrase... plus un mot... plus rien! Partez!... Partez! je le veux! je vous jure que je le veux!... je vous Tordonne! — Adieu!
Elle lui prit les deux mains, el lui tendit son front.
Maurice lui baisa froidement les cheveux.
Elle se laissa glisser avec un bruit de soie froissée, et tombant à ses pieds, le corps brisé, la tète touchant presque le sable de Tallée, elle murmura encore une fois :
— Adieu!
Il la saisit violemment, la releva, et la pressa longtemps sur son cœur et sur ses lèvres. — Tout était dit. Ils étaient fiancés.
Le soir de son mariage avec M""® de la Pave, Maurice de Frémeuse sortit, pendant que les convives passaient de la salle à manger au salon. Il se trouva, après avoir marché quelque temps, au pied de cette croix où il avait juré tout enfant, une amitié
éternelle à celui dont il venait d'épouser la veuve, malgré son redoutable serment. Que se passa-til? A quelle hallucination céda-t-il? On entendit dans la nuit des coups de pistolet, et les domestiques du château accourus à sa recherche, le relevèrent baignant dans son sang, et inanimé.