R. DE BONNIÈRES
Les Honach. — 1884
Il faut d'abord savoir gré à M. de Bonnières de ne nous parler que de ce qu'il a vu, du monde où il a vécu et aussi d'avoir su présenter des observations autrement que sous la forme prétendue moderne, d'inventaire d'huissier. Il a groupé, disposé les personnages et les objets observés, de façon à laisser à chacun le relief qui lui est propre, établissant ainsi des plans et nous épargnant parla la platitude et le tohu bohu des perspectives japonaises qui nous sont imposées au nom des nécessités documentaires. Car le difficile dans l'art du romancier est de savoir mettre chaque chose à sa place ; ce n'est pas tricher avec la nature, comme on pourrait le croire, c'est la comprendre et l'interpréter ; si vous voulez mon-
trer à quelqu'un de la terrasse de Saint -Germain les six lieues de plaine qui s'étendent devant lui, vous ne le placerez pas faisant face au tronc d'un arbre qui bien qu'infiment moins important que les six lieues de terrain, lui en bouchera absolument la vue. Malheureusement le système du grossissement des objets de premier plan, vice littéraire que nous devons peut-être aux défauts de la photographie, est passé à l'état de principe, quand il faudrait constater qu'il n'est au fond que le résultat d'une infirmité.
Donc, il faut savoir gré à M. de Bonnières de ne s'être point soucié de ces esthétiques de passage et d'avoir sans plus de prétention écrit comme il pensait. Sous ce titre : Les Monach (chez OUendorff), l'auteur a tenté, avec beaucoup de tact, de nous donner une étude du rôle joué par la société juive dans le grand monde parisien. Il était aisé de se jeter dans un excès de défense ou d'attaque ; mais M. de Bonnières a voulu se renfermer dans les bornes de l'équité , estimant qu'étant donnés le monde israélite et le monde catholique, il était parfois aussi difficile d'accuser l'un que d'excuser l'autre.
L'action, très simple, se passe dans la haute société parisienne, et ce sont les efforts que fait le baron de Monach pour y entrer, lui et les siens, qui fournissent à M. de Bonnières les éléments actifs de son roman. La passion d'un fils de grande famille du faubourg Saint-Germain pour Lia, la jeune fille Israélite, passion tourmentée et arrêtée par un
duel mortel, tel est le grossier résumé de ce livre dont la maturité, la pondération sont mieux qu'une promesse. Je citerai comme prise sur le vif, la description d'une de ces ventes de charité qui sont devenues de mode dans la haute société parisienne. La fête est donnée chez les Monach, désireux de voir venir à eux tout le monde de ce Chanaan où ils veulent pénétrer :
Le 1®"^ mai, dès une heure de Taprès-midi, tout le monde était à son poste. La foule ne vint guère qu*à partir de trois heures. L'abbé Glouvet se tenait chez la générale, dans le salon réservé aux dames patronnesses et aux amis intimes. L'affluence lui parut telle qu'il parlait déjà de vingt ou vingt-cinq mille francs de recette.
Partout, dans la cour, le jardin et les appartements, c'était, au milieu des redingotes noires, un chatoiement de robes, de corsages de toutes les couleurs à la mode : lophophore, scarabée, aile de flamand, cou de paon, crevette, opale, flamme de punch, carotte au lait, ciel des Alpes, œil de chat, cristal de Venise, aile de colibri, fraise écrasée, rose effeuillée, vert-de-gris, piment, lune et azur, verjus, retour de Suresnes, chaudron, lac orageux. Et au-dessus de cette cohue nuancée, des chapeaux chargés de plumes, de fleurs, de fruits et d'oiseaux qui embellissaient les jolies femmes et donnaient de l'agrément aux laides et aux douteuses.
On entendait des boniments, des coups de pistolet où Courtaron était merveilleux, des bouts d'air dans les notes aiguës, les intonations forcées des acteurs, et sur tout cela un murmure confus de voix, à peine interrompu de temps à autre par de faibles applaudissements. Tout allait à la fois. Dans le jardin, M. Romain Féquilibriste faisait des
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miracles sur une eslrade. Un maillot noir, une grande collerette blanche et un haut toupet de clown également blanc. Il était si souple, si adroit, si poli, qu'il mettait de l'aisance et de la gaieté dans tous les esprits et sur tous les visages. Tantôt il souriait, en faisant tourner une boule de cuivre sur le bout du doigt, tantôt il retenait sur une canne des chapeaux dans toutes les positions, Frôbault, Courlaron et les copains du cirque lui faisaient une grande réclame. Un prestidigitateur qui devait le remplacer sur l'estrade laissait passer dans son sourire une expression ignoble de jalousie.
On avait installé une somnambule dans la cabane où avait été la chèvre de la petite Hélène de Gomerre. La générale avait d'abord pensé qu'il n*était peut-être pas convenable de laisser prédire l'avenir dans une fête de charité.
— Bast 1 cela amusera les hommes, avait répondu la duchesse.
' L*abbé Glouvet, consulté, dit « de laisser faire, que c'était encore du spiritualisme ».
On se demandait les uns aux autres si la somnambule était jolie et l'on riait en voyant remuer la toile qui bouchait l'entrée.
On arrêtait Roger pour lui demander qui étaient Lia et ces Monach. Ses camarades lui faisaient compliment d'être le propriétaire d'une si jolie fille.
M™° Monach admirait avec orgueil cette foule qui était venue chez elle, en somme. Elle vit au travers quelques grandes dames de sa religion : celles-ci aimables et se tenant sur une extrême réserve. Être du monde est un luxe qu'on permet peu à la vanité des derniers venus.
Monach s'empressait autour de la mère de Courtaron; il lui demandait les noms des gens qu'il voyait passer et se faisait présenter aux personnages. Sa face s'éclairait en
dessous. Cent sortes de convoitises couraient sous la peau de son visage. Quand il ne se sentait pas observé, il promenait des regards très durs sur cette foule élégante où il connaissait peu de monde et entendait peu de choses.
Lia, pour sa première entrée dans le monde, avait un succès fou.
Elle portait une robe de satin blanc tout semé de petits bouquets de violettes naturelles, très habilement attachés de tous côtés. Sa mère fit môme la remarque que cette robe originale ne pouvait être mise qu'une fois. On assiégeait le pavillon des fleurs. Elle se tenait debout dans cette toilette parfumée, souriait de bonne grâce et semblait si belle et si bien formée qu'on était un peu intimidé devant elle. Elle mettait à vendre ses fleurs tant de sérieux, d'à-propos et de séduction naturelle, qu'il paraissait à chacun qu'en obtenant d'elle une fleur, il obtenait une faveur particulière ► Elle avait en toute sa personne ce don merveilleux qu'ont certaines comédiennes, de poser devant la foule d'une telle façon, que le plus humble des spectateurs s'imagine que c'est lui précisément que ces yeux regardent, lui que ces sourires viennent chercher, que c'est pour lui enfin que celte poitrine doucement soulevée respire. Une puissance émanait d'elle et prenait tout ce qu'elle rencontrait d'attention
La foule qui tendait vers elle ne tarissait point. Tous leshommes la trouvaient belle, mais d'une façon différente, comme si elle eût eu dans sa beauté de quoi plaire à tous à la fois. Un air d'ennui était môle à toutes ses attitudes et lui donnait une sorte de nonchalance qui sollicitait. Les femmes, ou bien se récriaient et l'admiraient de toute leur force, ou bien ne lui accordaient rien.
Le général était dans le comptoir. Il se trémoussait auprès d'elle, faisant très mal des bouquets de trois fleurs et les rangeant ensuite comme il pouvait. On ne le trouvait point
à sa place. Mais la duchesse des Baux le défendait, disant que c'était pure jalousie; et très emmitouflée dans ses cliàlcs, se levant à demi dans son comptoir, elle déclarait, on lorgnant avec son binocle, que cette jeune fille était de tout point superbe.
La journée finissait. Le soleil à son déclin éclairait encore les dernières branches des tilleuls, couverts des tendres feuilles du printemps. Des toits mollement dorés par le couchant, des vitres, rouges comme des fournaises, tombait une lumière diffuse, qui, dans l'atmosphère déjà humide et . bleue, ressemblait à de Teau dans un aquarium. Cette clarté fluide, qui venait faussement, par reflet, donnait une grande vigueur aux traits arrêtés de M*^®Monach. Sa beauté en parut plus ferme encore et plus réelle, s*il était possible.
Elle avait des fidèles qui ne quittaient point son pavillon. Elle leur souriait pour les retenir; mais elle s*aperçut tout à coup que les fleurs manquaient. Le général fit des signaux de détresse aux domestiques disposés de place en place dans la fête, et Roger partait déjà pour chercher lui- môme des fleurs nouvelles, quand Lia eut tout à coup une bonne idée.
Elle arracha un des bouquets de violettes de sa robe et Toffrit à la première main qui se tendit. C'est autour d'elle un cri d*enthousiasme. Le général veut qu'on vende ces bouqueis plus cher que les autres. Dans le désordre final, on se presse plus fort autour du comptoir. C'est à qui aura de ces fleurs. Le général prend des ciseaux et, avec des précautions infinies, travaille à la dépouiller.
« Puis- je prendre ce bouquet, Mademoiselle ?
— Oui, Monsieur.
— Et celui-là ?
— Oui, Monsieur.
— Il faut donc tout prendre ?
— Certainement, Monsieur.
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— Je ne vous pique point ?
— Du tout, Monsieur. »
Roger fait son office autour de cette belle personne. Il cueille des bouquets dans le dos, près du cou, autour de la taille, pendant que le général, à genoux, s'occupe délicatement de la jupe.
« Vous êtes bien bonne de vous laisser ainsi faire, Mademoiselle.
— C'est bien naturel, Monsieur, »
De petites taches brunes apparaissaient à mesure sur le satin blanc de la robe. Lia se tient droite et presque immobile, un peu confuse, les yeux baissés. Mais sa timidité même demande Taltention. On se ruine autour d'elle à payer ces fleurs encore tiôdes et un peu fanées.
La vérité de la scène est saisissante pour qui a assisté à ces fêtes mondaines dont la charité est le prétexte il est vrai, mais dont le but est souvent tout autre. Pour revenir aux Monach de M. de Bornier, ils ont fait leur chemin dans le monde... des lecteurs,etc'est toujours pour Israël du terrain gagné.