LE DUC D'AUMALE
Histoire des princes de Condé. — 1886
L'histoire des princes de Condé, écrite par M. le duc d*Aumale, s'arrêtait à la mort d'Henri IV et contenait les belles études que Ton sait sur Louis de Bourbon, premier du nom, premier prince de Condé ; Henri de Bourbon, premier du nom, second prince de Condé, et Henri H de Bourbon, troisième prince de Condé ; ces importants volumes, comme les deux qui viennent de paraître aujourd'hui, étaient enrichis de pièces et de documents inédits conservés précieusement dans la famille des Condé. Rappelons d'ailleurs ce que disait Thistorien avant de commencer cet ouvrage considérable qui résume tant de nos gloires françaises.
En soumettant au jugement du public des pages qui déjà
peut-être sont jaunies par le temps et que je n^aî même pas sous les yeux, tandis que j*ccris ces lignes, je pourrais être tenté de donner quelque explication ; car sept années me séparent du jour où commença Timpression de ces deux volumes, et il est fâcheux pour un auteur de paraître devant un public « désheuré », comme disait le cardinal de Retz. Mais les circonstances qui ont amené ce long retard sont assez connues ; je n*y reviendrai pas.
Je n*ai pas fait, je ne ferai pas de préface, n'ayant aucun système nouveau à exposer, aucun désir, aucun droit d*occuper le lecteur de ma personne. L^esprit de parti ne m^a pas inspiré quand j'ai eu la pensde de profiter de nombreux documents que le bienfail du dernier des Gondé avait mis en ma possession, et de raconter la vie de quelques-uns de ses vaillants aïeux ; j'ai essayé de rester fidèle à la devise de Montaigne, et je crois pouvoir répéter après lui : « Cecy est un livre de bonne foy... i
Henri d'Orléans«
Deux v.olumes, parus également chez C. Lévy, viennent de suivre ceux que nous avons rappelés, et Ton devine aisément Tintérêt qu'ils présentent, puis- * qu'ils sont le récit de la vie du prince Henri II de Bourbon et d'une partie de celle du grand Condé. Je ne saurais trop insister sur l'importance de la correspondance inédite du grand capitaine ; les nombreuses lettres de Turenne au duc d'Enghien (Anguien), de Le Tellier, du duc à son père, de la reine régente, de Gassion à Mazarin et tant d'autres ajoutent à ces récits héroïques des pages intimes qui permettront de connaître « par le menu » ces fragments de notre histoire.
En tournant ces feuillets, en lisant ces récits des batailles des Condé, on croirait lire une épopée, un roman d'aventures, et quel roman ! J'ai hâte de citer quelques-unes de ces pages respectueusement écrites par un homme de guerre qui, mieux qu'un autre, pouvait parler de la gloire et de l'histoire de la France.
Dans la partie consacrée à la vie du prince de Bourbon, père du grand Condé, si persécuté par Richelieu, voici ce qu'il écrivait à ce sujet au conseiller Pierre Lenet.
« Le cardinal de Richelieu est un tiran : il a poussé la Reine, la Reine mère, Monsieur, le comte de Soissons à bout, aufsi bien que la maison de Guise, celle de Vendôme et tant d'autres. M. mon père a creu qu'en me faisant espouser sa niepee, il se pareroit et moy aussy de ses violences ; il le sert de la meilleure foy du monde en tout ce qu'il peut ; il n'y a sédition dans les provinces qu'il n'apaise ; il termine tout ce qui s'eslève contre luy dans les parlemens, il s'attire l'inimitié de toute la France en portant et faisant vérifier les édits dans les compagnies souveraines, il luy a donné la droitte en son propre logis, il n'est complaisance qu'il n'ayt pour lui et pour tous ses parens. Qu'a-t-il faict pour luy ? Il lui a donné le gouvernement de Bourgogne parce qu'il vouloit Tôter à M. de Bellegarde, son enhemy mortel, et c'est le feu mareschal d'Effiat qui le lui persuada, parce qu'il vouloit avoir de M. mon père le gouvernement de Bourbonnais, comme il l'a eu. Le cardinal lui a donné l'abbaye de Saint-Denis pour le rendre irréconciliable avee la maison de Guise, et toutes les prières de M. mon père
l'ont-ellos cmposchc de faire couper la teste à mon oDcIe Montmorency ?
Tout ce qu'il avait supporté, tout ce qu'il avait sacrifié lui revenait en mémoire ; la colère, longtemps accumulée, fermentait dans son cœur. Tant de patience, de dévouement recompensé par cette humiliation ! Ce n*était pas un puéril privilège, c'était Thonneur de sa maison qu'il croyait avcir abandonné. En reconnaissant aux princes de TEglise une supériorité que les princes de sa race ne leur avaient jamais concédée, il se voyait tombé au niveau de ces Carlovingiens abâtardis que le Pape traitait en vassaux. Il voulait partir pour Dôle, quitter la France, aller à Tétranger pour y vivre de son épée comme M. de Lorraine. La fureur l'aveuglait ; tout son sang bouillonnait. Déjà oh peut deviner cette violence, cet orgueil sans frein qui plus tard l'entraîneront si loin. Il ne pouvait se remettre et continuait de rouler dans sa tête de sinistres projets, lorsque tout à coup la scène changea : Richelieu était mort (4 décembre).
M. le Duc quitte aussitôt Dijon, arrive à Paris le 6, à quatre heures du matin, et, après avoir causé avec le président de Nesmond, se rend à Saint-Germain, où il est fort bien reçu par le Roi ; il a ensuite un long entretien avec Mazarin. L'agitation était grande ; la fin du règne approchait. Le prince de Gondé veillait aux intérêts de l'Etat, sans négliger les siens. Confirmé dans la charge de grand maître et nommé chef du conseil, il opina pour la régence de la Reine, la nomination de Mazarin. Quant à M. le Duc, il se sentait soulagé d'une grande contrainte ; il était libre de suivre son goût naissant 'pour le plaisir, d'écouter sa passion pour M"» du Vigean ; pas assez cependant pour oublier la gloire. Un commandement lui était destiné ; il fallait s'assurer les bonnes grâces du Roi pendant que le Roi pouvait encore vouloir. M. le Duc sut plaire ; il conserva
dans Tesprit de Louis XIII la position que le cardinal, malgré ses colères, lui avait ménagée. Ses vœux furent exaucés.
Le 8 mai 1643, le Roi fut au plus mal. Le 10, vers six heures du soir, ouvrant les yeux après un long assoupissement, il aperçut le prince de Gondé et l'appela : « Je viens de voirie duc d'Anguien, votre fils, en venir aux mains avec les ennemis. Le combat a été rude ; la victoire a longtemps balancé : mais elle est demeurée aux nôtres, qui sont mattrcs du champ de bataille. — Sire, répliqua le prince, — par déférence pour ce mourant en délire, — il y a beaucoup d'apparence que les deux armées se choqueront. J'espère, Dieu aidant, que les Flamands perdront la bataille. » Puis se tournant vers le père Dinet, confesseur de Louis XIII : « Prenez garde au Roi, lui dit-il à demi-voix, car il baisse fort, et je crois que son cerveau se trouble. » C'était bien le sentiment de tous ceux qui assistaient à cette scène. Depuis ce moment, Louis XIII ne parla guère ; le 1 4, vers trois heures, il rendit le dernier soupir.
Le 19 mai, à neuf heures du matin, on célébrait à Saint- Denis le service du feu Roi. Le même jour, à la môme heure, le duc d'Anguien gagnait la bataille de Rocroy.
Ainsi finit le troisième volume. Le quatrième ^'ouvre sur la vie du grand Condé, de ce général à qui ses illuminations j comme dit Bossuet, assurent rimnxortaUté. Qui n'a lu. et relu le récit de cette étonnante bataille de Rocroy que Louis XIII venait d'entrevoir derrière les brouillards de Tagonie? En voici cependant une nouvelle narration plus précise encore, plus vraie que toutes celles que nous connaissons ; c'est que Thistorien qui l'écrit y parle
sa vraie langue, celle de militaire et de Français. J'arrive à ce célèbre mouvement tournant qui a décidé de la victoire.
Entre cinq et six heures du matin, notre gauche était battue, noire canon pris. La Ferlé prisonnier, THôpital hors de combat, La Barre tué, notre centre en retraite ; l'infanterie italienne s'avançait et les tercios viejos allaient la soutenir. Du point où le duc d*Anguien avait fait halte pour rallier derrière la ligne ses escadrons victorieux, il ne pouvait saisir les détails de ce tableau ; mais la direction de la fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche do la cavalerie d'Alsace, Taltitude de l'infanterie ennemie, tout hii montrait, en traits terribles, la défaite d'une grande partie de son armée. Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pensée : arracher à l'ennemi une victoire éphémère, dégager son aile battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs. Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont suffi pour arrêter le plan d'un nouveau combat, conception originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance, ou plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui tournent le dos.
Dans les rangs pressés do l'infanterie ennemie, il était malaisé de suivre les incidents qui se succédaient depuis que la cavalerie d'Albuquerque et celle du duc d'Anguien étaient aux prises. Les yeux, les esprits, les cœurs étaient tout entiers à la bataille engagée devant le front, et chacun, chefs et soldats, se préparait à y prendre part quand la
troisième ligne fut subitement abordée et poussée sur la seconde. C'est une suprême épreuve pour une troupe qu'une attaque imprévue sur ses derrières. « Nous sommes tournés I » est un cri d*alarme qui émeut les plus braves.
Et avec quelle ardeur arrivaient nos cavaliers, menés par un tel chef! Ils passent comme un torrent au milieu des bataillons. Ceux-ci sont si rapprochés qu'ils craignent de tirer les uns sur les autres et que la contagion du désordre est bien vite incurable ; en quelques minutes, toute l'infanterie wallonne et allemande est complètement rompue. Les fuyards, qui se jettent en dehors dans la direction des bois, sont ramassés par Gassion ou par les Croates ; une masse confuse roule instinctivement vers la place laissée vide par la cavalerie d'Alsace.
Sauf quelques bataillons débandés, noire infanterie reste formée en groupes bien distincts ; les unités se sont rapprochées sans se confondre ; les vieux régiments français ou étrangers ne sont pas rompus ; mais tous ont étécanonnés, beaucoup ont reçu des horions, quelques-uns ont été bousculés ; ils sont hésitants et prennent au mot les injonctions de La Vallière, qui croit toujours à la nécessité de la retraite. Sirot s'interpose de nouveau. « Face en tête I crie-t-il ; personne ne vous poursuit ; la journée n'est pas terminée. Nous ne pouvons pas abandonner notre général. A l'ennemi I je vous conduirai I » Déjà les officiers ramènent leurs hommes en levant les chapeaux : « A M. de Sirot ! à M. de Sirot I » Et voilà que celui-ci leur montre au milieu d'un groupe de cavaliers le panache blanc du duc d^Anguien reparaissant là où Ton voyait le matin les escadrons d'Isembourg.
Rien ne peut rendre la surprise, l'émotion de tous, PeflFet
produit sur le soldat par Tapparition soudaine du duc d*Anguien sortant de cette mêlée furieuse, les cheveux épars. les yeux pleins d'éclairs, Tépée à la main. Ce n^est plus le jeune homme à l'aspect un peu délicat qui passait la veille devant le front des troupes ; il est transforme ; Faction Ta grandi ; son visage ir régulier est devenu superbe ; c^est le général obéi de tous ; c'est le premier soldat de Tarmée ; c'est le dieu Mars.
Au bruit et au tumulte du combat succèdent, pour quelques instants, un silence et un calme presque aussi effrayants. Hommes, chevaux sont à bout ; il faut à tous quelques instants de repos. Chacun semble se recueillir pour une lutte suprême. Le duc d'Anguien est auprès de Si rot, remet Tinfanterie en ordre, veille au ralliement de la cavalerie de La Farté ; celui ci a été tiré des mains de Tennemi, mais blessé grièvement et hors de combat ; Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du nord, guettant l'armée du Luxembourg, car Beck peut encore survenir. C'est le souci du duc d'Anguien, c'est le dernier espoir de l'infortuné Melo.
L'attaque commence sans délai ; les bataillons le moins fatigués ou les premiers rétablis s'avancent : Picardie et La Marine à droite, les Royaux, les Écossais et les Suisses au centre, Piémont et Rambures à gauche.
M. le Duc est avec eux, suivi de ses gardes et de quelques escadrons qui ne l'ont pas quitté, prêts à se jeter dans la première brèche ouverte. Des mousquetaires précèdent la ligne pour engager l'escarmouche.
A l'un des angles de la phalange, un homme est élevé
sur les épaules de quatre porteurs ; sa longue barbe blanche le fait reconnaître : c'est le comte de Fontaine. Il a juré, dîton, de- ne combattre les Français ni à pied ni à cheval, et il Uent son serment ; car il est assis sur la chaise où le clouent ses infirmités, « montrant qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime ». Tout est immobile en face de nous : Fontaine, sa canne appuyée sur son pied, les mousquetaires au port d^armes et derrière eux la forêt des piques- I^s Français approchent ; si quelque coup de feu de leurs epfants perdus porte, les rangs se resserrent sans nulle riposte. Les assaillants commencent à voir distinctement ces hommes de petite taille, au teint basané, à la moustache troussée, coiffés de chapeaux étranges, appuyés sur leurs armes.
Tout à coup la canne de Fontaine se dresse, dix-huit bouches à feu sont démasquées, tous les mousquets s'inclinent, une grêle de balles et de mitraille balaye le glacis naurel sur lequel s'avance la ligne française. Celle-ci flotte un moment, puis recule, laissant le terrain jonché de cadavres. Quand le vent eut dissipé la fumée, la phalange était de nouveau immobile, les mousquets relevés, Fontaine à la môme place. Le duc d'Anguien a bientôt arrêté ses troupes ; deux fois il les ramène et deux fois encore il est repoussé. Ses gardes, les gendarmes sont décimés ; son cheval, blessé, est tout couvert de sang ; il a reçu une contusion à la cuisse et deux balles dans sa cuirasse.
Cependant quelques vides se sont faits dans les rangs espagnols, les hommes semblent toujours impassibles et résolus ; mais la dernière décharge était moins nourrie ; le canon s'est tu ; les munitions manquent. On ne voit plus Fontaine sur sa chaise ; il est là gisant, la faCe en terre, le corps traversé par les balles ; Dieu a épargné au vieux soldat la suprême douleur de voir enfoncer cette infanterie qu'il croyait
invincible. Les Français étant panrenos à relever trois on quatre des pièces qu^ils ont reprises, le dnc d'Anguien fait abattre à coaps de canon un des angles de la forteresse TÎTanle. D'autres bataillons ont rejoint et prolongent notre, ligne de f(>u. Oassion s'est rapproché avec ses escadrons ; les chevaulôgers de La Ferté, ralliés, menacent les lercios d^un antre côté. M. le Duc achevait ses dispositions pour ce quatrième assaut, lorsqu*on le prévint que plusieurs officiers espagnols sortaient des rangs en agitant leurs chapeaux comme s'ils demandaient quartier. Il s'avance pour recevoir leur parole ; mais, soit malentendu, soit accident, plusieurs coups de feu partent, sont pris pour un signal et suivis d*une décharge à laquelle le prince échappa par miracle et qui c mit les nôtres en furie». Cavaliers, fantassins, tous s'élancent; la- phalange est abordée, percée de toutes parts. L'ivresse du carnage saisit nos soldats, surtout les Suisses, qui avaient beaucoup souffert aux premières attaques et qui font main basse sur ceux qu'ils rencontrent. Le duc d'Anguien, que personne n'avait dépassé, désarme de sa main le mestre de camp Gastelvi, reçoit sa parole, celle de Garcies et de Peralla, seuls chefs survivants. Les vaincus, officiers, soldats, se pressent autour de lui, jetant leurs armes, implorant sa protection. Le prince crie que l'on fasse quartier, que l'on épargne de si braves gens ; ses officiers l'assistent ; le massacre cesse ; les lercios viejos ont vécu !
Lorsque le tumulte du combat apaisé, Anguien embrassa d'un coup d'œil ce champ de bataille couvert de débris fumants, ces longues îîles de prisonniers qu'on lui amenait, ces drapeaux qu'on entassait à ses pieds, tous ces témoins d'une lutte terrible et d'un éclatant triomphe, il se découvrit et son cœur s'éleva vers Celui qui venait de bénir les armes de la France ; Te Deum, laudamus !
Je ne saurais qu^amoindrir les beautés de ce récit
en en signalant même seulement la simplicité magistrale. Bien des choses ont passé, bien des batailles ont été données depuis la journée de Rocroy, et le récit en a pourtant conservé la chaleur d'une victoire récente. Sous le premier Empire, on se fût contenté dire que la raison en est que les lauriers sont éternellements verts ; aujourd'hui, on cherche à cette émotion une raison plus solide et qu'on ne trouve que trop aisément.
Les échos de nos plaines ont retenti de si lugubres roulements que l'oreille française veut les oublier, et que c'est avec avidité qu'on écoute dans le passé les glorieux éclats du canon de Rocroy. Celui qui a écrit le beau livre dont je viens de parler doit être fier d'avoir par ses paroles et ses récits détourné un instant l'attention de si douloureux souvenirs, en montrant comme une espérance d'avenir dans nos jours de grandeur passés.