LOUISE MICHEL
Microbes humains. — 1886
M"® Louise Michel vient de faire paraître chez Dentu un livre curieux intitulé : les Microbes humains; comme il arrivera à beaucoup, j'ai été curieux de lire un livre écrit par une femme dont la personnalité politique défigure singulièrement la physionomie réelle ; ce qui ressort pour moi de ce livre c'est que, si Louise Michel est dangereuse, c'est parce que son cœur n'est pas toujours d'accord avec son cerveau ; il y a en elle quelque chose de ces horloges dont le mécanisme, quoique excellent, ne correspond pas avec la sonnerie, excellente aussi de son côté ; elles sonnent correctement midi quand il n'est juste que six heures, et ainsi de suite; les actes qui ont conduit Louise Michel en
prison se recommandent et s'excusent surtout par leur manque d'à-propos : elle a pu faire du mal, mais avec l'idée très arrêtée de faire une bonne action. Je ne veux pour preuve de sa sensibilité que ce livre un peu décousu, mais souvant impressionnant. Dans un chapitre intitulé : U enfant aux cheveux rouges^ je trouve ce récit des supplices imposés à de pauvres bêtes.
Dans les tristes solitudes de la Sologne , sous les sapins noirs, dans les forôls désolées, sont des étangs monotones, unis comme des miroirs et que trouble à peine de temps à autre une bulle d'air pareille à celles que font les poissons venant respirer à la surface.
L*eau est obscure ; on dirait le vert glauque de la Seine le soir où elle attire. Ces lacs minuscules sont des étangs à sangsues. Certains capitalistes gagnent des millions à nourrir ces bêtes-là.
C'est si simple d'engraisser des sangsues à la proie vive I NV a-t-il pas des chiens édentés qui n'en peuvent plus ? N'y a-t-il pas de vieux chevaux, serviteurs épuisés , dont les os percent la peau hérissée? Si cette peau n'est plus de vente, le sang est toujours bon"; on laisse la bête pâturer en paix, elle en refait quelques litres. Alors on la force à entrer dans la mare. Alors, c'est fête pour les sangsues, qui s'attachent à ses jambes, à ses flancs, à sa poitrine. Il y a de grands remous dans l'eau livide, qui devient rouge par places comme si elle fleurissait.
SI la bête refuse d'entrer dans l'étang, le fouet et le bâton en ont raison ; quand elle ne vaut pas la peine d'être sucée plusieurs fois, on la fait rester où l'eau est profonde, on l'y maintient en la menaçant de longues perches. Sa tête, qui dépasse à peine, tremble pendant un peu de temps; puis,
33î LA BATAILLE LITTÉRAIRE
avec un bcnaisscmcnt terrible, elle dit adieu à la nature marâlre et disparaît.
D'autres fois, la béte est encore forte, elle vaut d'être ramenée, tant qu'elle aura le courage de refaire du sang. — Si on était en Espagne, on Tutiliserait pour le cirque ; ne pouvant la faire éventrer par les taureaux, on la fait sucer par les sangsues qui s'engraissent et donnent un fort joli bénétice. Si on pouvait en faire autant de tous les vieux serviteurs, cela épargnerait bien des récriminations, n'est-ce pas ? Peul-élre qu'ils souffriraient moins.
Quelquefois, malgré les coups de fouet et les piqûres des perches, le cheval qu'on veut faire resservir ne veut pas remonter la pente descendue, il aimerait mieux en finir; mais, il faut bien qu'il sorte. Alors, tremblant sur ses jambes, Tœil plein d'épouvante, couvert de sang, il reste sur le bord? d'où, à coups de fouet, on le fait aller plus loin.
Comme on le voit, c'est la cause des pauvres chiens et des pauvres chevaux que, dans cette page émue, défend Louise Michel, et elle a raison; mais les sangsues n'ont-elles pas aussi du bon et n'ontelles pas sauvé la vie à bien des hommes qui, eux aussi, sont parfois intéressants,? J'ai dit « parfois » pour ne rien exagérer.