‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 8 sur 62 · LEON TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LEON TOLSTOÏ

La guerre et la paix. — 1884

La Guerre et la paix^ du comte Léon Tolstoï, est loin d'être une nouveauté ; cet ouvrage qui a obtenu en Russie un juste et exceptionnel succès, a déjà été traduit une fois en français ; malgré tout le mérite de Touvrage, la Guerre et la paix, n'obtint en France qu'un succès d'estime ; les lettrés, les curieux de littérature étrangère s'en occupèrent presque seuls ; mais les temps sont changés et il y a maintenant plus que les littérateurs proprement dits qui s'intéressent à ce qui se passe au delà de nos frontières. La nouvelle traduction que nous donne la librairie Hachette, en trois volumes, va obtenir aujourd'hui devant le public le succès qui l'attendait.

Malgré certaines aridités, dues à la multiplicité des détails, l'œuvre du comte Tolstoï se présente

REALISTES EN NATURALISTES 59

avec une telle supériorité sur les romans plus ou moins russes que nous subissons depuis quelques années, qu'il faut la placer au premier rang ; les samowards, les droskis, les moujiks, tout le bagage banal des « faiseurs de russe » sont distancés, et puissent-ils retourner au pays des lieux communs où ils sont nés Cette ! fois, nous entrons par la bonne porte dans la société russe, et nous la voyons aussi bien dans ses boudoirs les plus intimes que sur les champs de bataille, si admirablement • décrits par le grand romancier. Fidèle dans les détails comme Stendahl, plus élevé que lui, plus intéressant aussi, le comte Tolstoï n'éprouvera pas, comme l'auteur de la Chartreuse de Parmej le revirement d'opinion qui a fait déclarer inlisable aujourd'hui ce roman qui avait passionné jadis les lecteurs français. Inlisable était dur, mais il faut reconnaître comme doués de patience ceux qui lisent aujourd'hui le piétinant roman de Beyle. Est-ce à dire que le roman de Tolstoï soit parfait? Non. Mais il est écrit d'après la nature, et comme elle, il prend d'en haut ses coups de lumière et c'est de là qu'il reçoit ses reliefs et ses ombres.

J'ajouterai, pour ceux qui n'auraient jamais entendu parler de ce beau roman historique, que son action évolue pendant les guerres de la fin du premier empire et qu'il pourrait presque être considéré comme une suite de documents politiques contenus dans une action des plus intéressantes.

Et comme je tiens plus à provoquer Topinion de mes lecteurs qu'à me contenter de lui affirmer Texcellence de la mienne, je détache ces beaux passages du livre que vient de publier Hachette :

A peine avait-il prononcé ces mots, que le prince André, le gosier serré par des larmes de honte et de colère, s'était jeté à bas de son cheval et se précipitait vers le drapeau.

« Enfants, en avant! » cria-t-il d'une voix perçante, t Le moment est venul » se dit-il, en saisissant la hampe et écoutant avec bonheur le sifflement des balles dirigées conire lui. Quelques soldais tombèrent encore.

« Hourrah I » s'écria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.

Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le suivait, il fit encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'élancèrent à sa suite en le dépassant. Un sousofficier s'empara du précieux fardeau, dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué au même momenl. Le reprenant encore une fois, André continua sa course avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs : les uns se battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa rencontre ; il voyait les fantassins français s'emparer de nos chevaux et tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne s'en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé^ et un Français se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression égarée et haineuse de leur figure lui était parfaitement visible ; on sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.

« Que font-ils? se demanda le prince André. Pourquoi l'ariilleur ne fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Français ne Tabat-il pas? Il n'aura pas le temps de

REALISTES ET NATURALISTES 61

se sauver, que le Français se souviendra qu*il a son fusil! En efifely un second Français arriva sur les combattants, et le sort de Tartilleur roux, qui venait d'arracher le refouloir des mains de son adversaire, allait se décider. Mais le prince André n'en vit pas la fin. Il reçut sur h tête un coup d'une violence extrême, qu'il crut lui avoir été appliqué par un de ses voisins. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment où elle faisait une diversion à sa pensée :

« Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plusî mes jambes se dérobent sous moi. » Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir d'apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec l'artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où voguaient mollement de légers nuages grisâtres. « Quel calme, quelle paix. I se disait-il ; ce n'était pas ainsi quand je courais, quand nous courion^ en criant ; ce n'était pas ainsi, lorsque les deux figures effrayées se disputaient le refouloir; ce n'était pas ainsi que les nuages flottaient dans ce ciel sans fini Comment ne l'avais-je pas remarquée plus tôt, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçue!... Oui! tout est vide, tout est déception, excepté cela! El Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme! »

Pendant ce temps, le prince André gisait toujours au même endroit sur la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du drapeau, perdant du sang et poussant à son insu des gémissements plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.

Vers le soir, ses gémissements cessèrent : il était sans connaissance. Tout à coup il rouvrit les yeux, ne se rendant

Page 1