‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 7 sur 62 · SAPHO A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

SAPHO A L'ACADÉMIE

— Alors, dis-je à mon vieil ami Alphonse Daudet qui me reconduisait jusqu'à l'escalier, tu persistes dans ta résolution?

— Oui.

— A ce point que tu ne verrais aucun inconvénient à ce que cette conversation tout intime parût dans le Figaro ?

Ici Daudet se recueillit un instant et laissa se détacher son lorgnon, pour mieux voir en dedans de lui-même.

— Tu peux tout dire !

— Tout?

— Absolument tout!

Et comme je voulais m'assurer encore de son consentement, je le vis sourire et, prenant l'attitude de Jeanne Hading dans Sapho au moment de l'emballage des malles pour la rupture définitive : Enlevez!... me cria-t-il résolument.

Je partis et j'écrivis ce récit qui date d'hier soir.

Ayant appris par un académicien que, rendant

justice à la valeur d'Alphonse Daudet, T Académie était prête à lui ouvrir ses portes, ce qui n'eût étonné personne, je me hâtai d'aller chez lui. Tout en m'acheminant verâ la rue Bellechasse, je me rappelai qu'il y a environ deux ans il m'avait écrit, en me demandant de faire paraître dans le Figaro^ une lettre se résumant à ceci : t Je ne me suis jamais présenté, je ne me présente pas, je ne me présenterai jamais à l'Académie française. » Naturellement je lui avais refusé tout d'abord cette insertion, croyant à un mouvement irréfléchi ; mais il y insista de telle façon qu'ayant assez vécu pour savoir que la meilleure manière de désobliger un ami est de l'empêcher de faire une folie, j'avais oublié la fameuse lettre. Bah! me disai-je, en continuant ma route, tout le monde a oublié cette boutade, et Daudet comme tout le monde !

J'arrivai enfin dans l'aristocratique hôtel qu'il habite et je le trouvai dans ce cabinet élégant, rempli de livres et d'objets d'art que connaissent si bien ses amis. Daudet écrivait, le nez frôlant son papier, en brave myope qu'il est. Il me salua d'abord avec une froide politesse, puis, me reconnaissant, il s'écria avec cette joie d'enfant qui ajoute tant de charme à son esprit :

— Ah! bien, puisque c'est toi, je vais fumer une bonne pipe I Causons.

Nous causâmes ; on rit d'abord de rien, de tout, puis j'abordai la fameuse question.

REALISTES ET NATURALISTES 49

— Te voilà académicien, et j'en suis ravi pour toi, pour ta femme, tes enfants et pour nous, sans compter l'Académie.

— Qu'est-ce que tu me dis là? s'écria- t-il en bondissant sur son fauteuil, qu'est-ce que tu me dis là? Mais pour qui me prends-tu? Mais je serais cent fois plus méridional que Roumestan, que Tartarin, si j'oubliais la lettre que je t'ai écrite ! Jamais je ne serai de l'Académie !

— Tout le monde dit le contraire et, sans aller pltis loin, moi qui ai assez bonne vue, j'aperçois là sur ton bureau une lettre d'académicien dont je connais l'écriture.

— Oui, c'est vrai! On me fait l'honneur de m'affirmer que je pourrais bien être incorporé dans le bataillon des Immortels, j'ai les propositions les plus gracieuses, les plus pressantes; tiens, voici cette lettre ; il y a dedans : « Vous voulez donc ne nous laisser que les doublures du roman? » Et cette autre : « Oublions cette lettre malencontreuse, je vous garantis au moins vingt-cinq voix. » Et cette autre encore : « Venez, vous nous rendrez service ! » En voilà plus qu'il n'en faut pour ma gloire. Eh bien ! malgré tout cela, je ne veux pas me présenter à l'Académie.

— Pourquoi?

— Mais, songes-y donc, si j'avais été académicien, il m'était impossible d'écrire le Nabab, les Rois^^ en exil et Sapho ! Je ne parle pas de la pièce, bien

entendu, ajouta- t-il en souriant, de la pièce que j'ai faite avec mou ami Belot; Jeanne Hading aurait enjôlé tout le monde à l'Institut comme au Gymnase; je ne parle que du roman. Puis trop de questions de convenances, de circonvenances, que saisje, quand il faut se préoccuper d'un fauteuil! J'ai bien autre chose à penser; la santé me revient, grâce à ce devin de Charcot, qui a trouvé et guéri mon mal; des années de travail s'ouvrent encore devant moi et je veux écrire les livres comme je les comprends I Non pas que je veuille rien faire qui puisse inquiéter personne, mais je désire être libre. Weiss a dit de moi : « Sans qu'on y prenne garde, c'est le plus intrépide des écrivains contemporains ! » Et je suis fier de cela!... Comment, je ne pourrais plus, si j'étais candidat, faire un pas, dire un mot, sans que quelqu'un vienne me souffler à Toreille : « Vous ne devez pas faire ceci pour l'Académie ! » ou bien : « Pour TAcadémie, il faudrait faire telle chose ! » ou bien : « Chut ! pensez à l'Académie ! » — « Malheureux! qu'allez- vous faire? Et l'Académie!... » Non, ce métier de malade à qui tout le monde signale charitablement tel courant d'air, telle porte ouverte à éviter, me serait insupportable. Je n'en veux pas, je n'en veux pas!...

— Eh bien! lui dis-je, quand il fut un peu calmé, tu m'as l'air d'un homme qui s'entête ou qui est mal ^conseillé.

— Ah I c'est trop bête ! comment, toi ausjsi, est-ce

REALISTES ET NATURALISTES 51

que tu vas croire que je suis influencé et, comme Vallès, voir passer « dans mon œil noir le mot Académie et le désir d'en être ! » Vas-tu me dire que, si j'agis ainsi, c'est poussé par Concourt et Zola? Oui, on a écrit cent fois que j'étais inféodé au naturalisme. Oh ce naturalisme ! « en voilà un fleuve dont j'ai entendu parler », comme dit ma Sapho du Gymnase. Mais le naturalisme m'est absolument indifférent, et pour ma part, je n'ai jamais employé ce mot-là ! J'aime beaucoup Zola, je le trouve très fort, un superbe inventeur, mais je ne suis d'aucune paroisse, d'aucune église, d'aucune institution, et je ne veux pas plus de l'une que de l'autre.

Daudet était parti, je ne pouvais plus l'arrêter.

— On a osé imprimer, ajouta-t-il avec une vraie colère, que, si je ne voulais pas être académicien, c'était pour gagner les rentes qu'Edmond de Goncourt, mon maître, mon vieil ami, laissait après lui à ceux qu'il a fait entrer dans son académie ; quant à l'autre Académie, la vraie, comme elle ne payait qu'en gros sous dans un sac de papier à chandelle, j'avais renoncé à en être! Quelle misère! Heureusement, Concourt est vert et fort comme un chêne, et j'espère bien n'y être jamais, dans son académie! J'y serais trop triste, s'il n'était plus là!

— Et tout cela parce que tu as écrit cette lettre, qui n'était qu'une détente de nerfs,, pas autre chose.

— Peut-être bien!... Après la mort de Jules Sandeau, tant de gens m'avaient poussé, appelé du côté

de rinstitut; j'avais eu de si belles paroles, Goncourt et Zola eux-mêmes me conseillaient de faire des démarches. — Au moins, me disaient-ils, nous pourrons assister à une séance et entendre un discours de réception dans lequel nous ne serons pas insultés suivant l'usage. Ma foi, pensais-je, tâtons le terrain... quel terrain I J'ignorais toutes les conditions d'une candidature bien menée, les petites conventions, les détails de cette cuisine toute spéciale, de ces trafics, de ces agios que d'autres savent si bien. Bref, obéissant aux conseils qui me venaient de mes soi-disant futurs confrères, je me lançai. Je rencontrai alors Alexandre Dumas qui tout haut, à une table amie où se trouvait ce soir-là le grand duc Constantin, m'avait dit avec cette cordiale brusquerie que tu lui sais : — « Je reviens de l'Académie; si vous vous étiez présenté aujourd'hui, mon cher, vous passiez à l'unanimité.

Quelques jours après cette conversation, je le rencontrai encore.

Dès qu'il me vit, il s'empressa de me dire, à ma grande stupéfaction : — « Vous savez, je vote pour Jules Verne ! » Ce n'est pas tout. Et Labiche, mon vieil et charmant ami Labiche, qui me répétait tou* jours : — « Ah ! çà, vous ne voulez donc pas être des nôtres? » Dès qu'il m'aperçut venir à lui dans certaine maison, il s'éloigna doucement ; je le suivis de salon en salon, je prenais un malin plaisir à voir son embarras jusque dans son dos; enfin, las do

m'éviter, acculé entre deux portes, il me glisse un furtif : — « Faites-vous désirer! » — et disparaît. C'était clair, tous mes amis me fuyaient ; j'avais la peste, j'étais devenu candidat!

C'est alors qu'écœuré, je t'ai écrit cette lettre que je ne regrette pas, je le jure.

— Ma foi, si tu prends les choses à ce point de vtie, tu aurais bien souffert quand il se serait agi des visites.

— Les visites!... Ah! tu ne sais pas ce que c'est ! J'eus à ce moment une entrevue avec un charmant homme, blanchi par l'expérience ; je lui témoignai l'effroi que me causait cette singulière formalité. Il sourit et me dit : « Moi qui vous parle, je me souviens, entre autres, d'une terrible visite à M. Dufaure; la première fois, il ne me reçut pas; j'y retournai une seconde fois ; le domestique revint, un peu gêné, m'annoncer que son maître était absent. J'y retournai une troisième fois. Ce jour-là, le même domestique attendri me dit : « Ah! Monsieur, je m'arrangerai pour vous le faire voir! » J'attendis dix minutes. Au bout de ce temps, le pauvre serviteur s'avança vers moi d'un air navré, et, avec une profonde pitié que je n'oublierai jamais, murmura en baissant les yeux et la voix : « Il est sorti ! »

— Eh bien? m'écriai-je, indigné.

— Eh bien ! ajouta le charmant homme, je me suis entêté, je suis revenu et je suis de l'Académie française! Tu me connais, si pareille chose m'était

arrivée, je ne sais pas ce que^j'aurais fait chez M. Dufaure, mais c'eût été quelque chose d'énorme l

— Tu t'exagères beaucoup tout cela.

— Ah ! je sais bien qu'il y a des exceptions et que pour Alexandre Dumas, par exemple, les choses se sont passées tout autrement î Mais il était Alexandre Dumas, et en le recevant on recevait deux personnages, lui et son père ! Ce n'est pas tout ! As-tu songé à ce discours de réception qu'il faut entendre, à la leçon qu'il faut recevoir en public et qu'on ne m'eût certes pas ménagée à moi? Il me semble voir le petit sourire chinois du monsieur qui vous dit en ricanant : « Allons, vous y êtes veïiu ! eh bien I on vous pardonne ! » et moi forcé de grimacer aussi en écoutant tout cela d'un sourire piteux mais diplomatique, à la grande joie de l'assemblée. Allons donc! Tarasconnais, comme les dieux m'ont fait,

.j'oublierais toutes les convenances et, plutôt que d'attendre la fin du discours, j'aurais lancé un terrible zut! sous la coupole; un zut à faire évanouir la bonne M""® Aubernon, et je me serais sauvé sur le quai avec mon habit vert, quitte à être arrêté par un sergent de ville et reconduit au Jardin d'Acclimatation comme un kakatoès d'une espèce particulière !

Et comme je riais de cette sortie :

— Ne ris pas, reprit Daudet, je te jure que je suis sincère. Jamais je ne dirai du mal de l'Académie : c'est une force indiscutable, elle contient des liom-

mes éminents, mais je n'en veux pas être ; je le souhaite à Manuel, à Bornier, et d'autres aussi, je les recommanderais si ma voix ne devait pas leur être nuisible à partir d'aujourd'hui, mais je ne suis pas fait pour cette vie-là. Moi, qui écris pour le théâtre, je ne puis pas dédaigner ce qu'ont accepté ces maîtres en l'art dramatiquCj Emile Augier, Alexandre Dumas, Octave Feuillet, Labiche, Pailleron et Ilalévy, ce qui a plu à des philosophes et des poètes tels que Renan, Taine, Caro, Boissier, Coppée, SuUj-Prudhomme, etc., mais leur goût n'est pas le mien.

— Tu ne cites pas de romancier?

— Oui, fit-il, après trois secondes de réflexion, oui, il y a là des romanciers de talent, mais je n'en connais pas de la valeur de Flaubert, des Concourt, de Zola ni de Barbey d'Aurevilly. Flaubert, Concourt, ajouta-t-il, leurs deux portraits sont ici, regarde et rappelle-toi ce que je t'ai dit un jour : si nous allons de l'avant aujourd'hui, nous autres romanciers, c'est que nous avons un peu de leur souffle dans nos voiles!... Non! l'Académie, vois-tu, j'ai bien autre chose en tête; il me faut profiter des dernières années, et travailler librement, sans arrière-pensée ; je dois faire une étude sur la jeunesse contemporaine dans certains milieux ; je l'intitulerai : Lebiez ei Barré; il faut aussi que j'écrive une Histoire de Napoléon I*', à ma façon; je veux le montret comme je le sens, en méridional qu'il était ;

et puis je veux faire un livre, le •prochain, dont le titre provisoire est : Une Rupture dans le monde; on verra là-dedans quelques-uns des tripotages académiques; il y aura un ménage d'académicien, TAstier-Réhu de mon Tartarin sur les AlpeSy qui sera très étudié. Enfin, et c'est là ma vraie raison, j'ai élevé mon grand fils, j'ai refait mes études avec lui ; mon rêve est d'agir de même pour mon second, le petit. J'aime la campagne, l'eau, surtout les blés; c'est une manie, mais rien que l'idée d'une promenade le matin, sous le soleil, dans un cjiemin creux, entre ma femme et mes enfants, me fait absolument méconnaître les joies qu'on éprouve à être membre d'une commission, à parcourir le pont des Arts et à sortir en troupeau comme les enfants de l'Ecole turque (plus calmes, hélas!), du palais de l'Institut. Je l'estime, je l'honore, mais je ne veux plus en entendre parler !

Le voyant si bien arrêté dans ses résolutions, je lui demandai s'il était vrai qu'il eût dit un jour en parlant de l'Académie : « C'est, après le Jockey, un des cercles parisiens où il est le plus difficile d'entrer! »

— Oh! pour cela, jamais! me répondit-il avec animation ; pour parler ainsi, il eût fallu être un envieux, un blessé que je ne suis pas. Jamais je ne dirai rien contre l'Académie, on croirait que j'ai tenu à en être, et ce serait absolument le contraire de la vérité.

REALISTES ET NATURALISTES 57

Sur quoi nous nous sommes donné une bonne poignée de main, et je suis parti.

Pour la fin de cette conversation, se reporter aux premières lignes du présent procès- verbal. — « La ruptiu'e est faite ! Enlevez ! »

Page 1