EDMOND DE GONCOURT
La fille Ëlisa. — 1877
Nous devons à l'obligeance de M. Charpentier la communication du dernier livre de M. Edmond de Goncourt, la Fille Élisa.
Un roman, une étude de l'auteur de tant d'oeuvres d'élite est un événement littéraire qu'on ne saurait passer sous silence, quelques réserves qu'il faille faire sur le fond même, sur le sujet du livre. La Fille Élisa est, avant d'être un récit réaliste d'une rare intensité d'observation, une thèse contre certaines applications des coutumes en vigueur dans les maisons de détention de femmes, le silence par exemple.
Pour rendre son plaidoyer plus frappant, M. de Goncourt n'a pas voulu nous montrer une coupable
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intéressante ou par la passion ou par l'injustice des hommes, il a pris une de ces mille brutes qui échouent sur les bancs de la cour d'assises, il a choisi une fille publique qui a assassiné son amant et il nous la montre torturée par ce qu'on appelle le règlement des prisons.
Inutile de dire que la Fille Èlisa est loin d'être un livre de jeunes filles ; selon nous, ceux-là seulement doivent l'ouvrir qui peuvent supporter la lecture des détails d'une analyse médicale qui ne vous fait pas grâce de la moindre fibre. M. de Goncourt a voulu, avant tout, être vrai, et on peut dire qu'il a pleinement réussi.
Voici l'introduction de ce roman, qui n'en est point un, et dont l'intérêt est aussi puissant que celui d'un procès criminel.
La femme allait-elle être condamnée à mort ?
Par le jour tombant, par le crépuscule jaune de la fin d'une journée de décembre, par les ténèbres redoutables de la salle des assises entrant dans la nuit, pendant que sonnait une heure oubliée à une horloge qu'on ne voyait plus, du milieu des juges aux visages effacés dans des robes rouges, venait de sortir de la bouche édentée du président, comme d'un trou noir, l'impartial résumé.
La cour retirée, le jury en sa chambre de délibération, le public avait fait irruption dans le prétoire. Entre deux dos de municipaux coupés de buffleteries, il se poussait autour de la table des pièces à conviction, tripotant le pantalon garance, dénouant la chemise ensanglantée, s1essayant à faire rentrer le couteau dans le trou du linge raidi.
Le monde de l'audience était confondu. Des robes de femmes se détachaient lumineusement claires sur des groupes sombres de stagiaires. Au fond, la silhouette rouge de l'avocat général se promenait, bras dessus, bras dessous, avec la silhouette noire de l'avocat de l'accusée. Un sergent de ville se trouvait assis sur le siège du greffier. Mais cette confusion, cette mêlée, ce désordre, ne faisaient pas de bruit, n'avaient, pour ainsi dire, pas de paroles, et un silence étrange et un peu effrayant planait sur le remuement muet de l'entr'acte.
Tous songeaient en eux-mêmes : les femmes avec leurs paupières abaissées et leur regard voilé, les tilis de la galerie avec l'immobilité de leurs mains gesticulantes paralysées sur le rebord du bois. Dans un coin, un garde municipal, son shako posé au-dessus d'une barrière devant lui, frottait contre la dure visière un front bourgeonné et méditatif. Entre causeurs à voix basse des phrases commencées se taisaient tout à coup... Chacun, en sa pensée trouble, sondait le drame obscur de ce soldat de ligne tué par cette femme, et chacun se répétait :
La femme allait-elle être condamnée à mort ?
Le silence devenait plus profond en l'obscurité plus intense, et dans les poitrines s'amassait, mélangée de curiosité cruelle, la grande émotion électrique qu'apporte dans une assemblée de vivants la peine de mort, suspendue sur la tète d'un semblable.
Les heures s'écoulaient, et angoisseuse devenait l'attente.
De temps en temps, des claquements de fermeture dans les murs intérieurs du Palais de Justice remuaient toutes les immobilités, faisaient tourner les yeux de tout le monde du côté de la petite porte, par où devait rentrer l'accusée, et les regards s'arrêtaient un moment sur son chapeau, qui pendait attaché, avec une épingle, au bout de rubans flasques.
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Puis tous ces hommes et toutes ces femmes redevenaient immobiles. Peu à peu, dans les imaginations, avec la durée de la discussion et le retardement de mauvais augure de l'arrêt, se dressaient le bois rouge de la guillotine, le bourreau, la mise en scène épouvantante d'une exécution capitale, et, parmi le panier de son, une tète sanglante : la tète de la vivante qui était là, — séparée par une cloison.
La délibération du jury était longue, longue, bien longue.
La salle n'avait plus que l'éclairage de l'azur blême d'une nuit glacée passant à travers les carreaux.
Dans la clarté crépusculaire, avec les clopinements d'un vieux diable, un garçon de la cour, bancal, empaquetait, sous l'étiquette du parquet, les linges maculés de taches brunâtre s.
Du mystère se dégageaient des choses. La salle, les tribunes, les boiseries qui venaient d'être refaites et n'avaient point encore entendu de condamnations à mort, toutes pleines du travail suspect et des bruits douteux du bois neuf dans les ombres du soir, semblaient s'émouvoir d'une vie nocturne, paraissaient s'inquiéter si elles n'étrenneraient pas d'une tète.
Tout à coup, le tintement d'une sonnette retentissante. Et aussitôt debout devant la petite porte d'introduction de l'accusée, qu'il tient fermée derrière lui, un capitaine de gendarmerie. Aussitôt, sur leurs sièges, les juges. Aussitôt les jurés, descendant le petit escalier, qui les mène de leur lieu de délibération dans la salle.
Des lampes à tibat-jour ont été apportées ; elles mettent un peu de rougeoiement sur la table du tribunal, sur les papiers, sur le Code.
Dans la foule, un recueillement religieux retient tous les souffles.
Les jurés sont à leurs places. Ils sont graves, sévères,
pensifs et comme enveloppés, par-dessus leurs redingotes, de la majesté solennelle de grands justiciers.
Alors le président du jury, un vieillard à la barbe blanche, se lève sur le premier banc, déplie un papier, et, la voix subitement enrouée par ce qu'elle va lire, laisse douloureusement tomber :
« Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la réponse du jury est : Oui, sur toutes les questions, à la majorité. »
La mort ! la mort ! la mort 1 cela, dit tout bas, court les lèvres ; et gagnant de proche en proche, le murmure d'effroi, pareil à un écho qui se prolonge indéfiniment, redit longtemps encore aux extrémités de la salle : la mort ! la mort ! la mort !
En le saisissement de ce mortel « Oui, sans circonstances atténuantes », de ce « Oui » redouté, mais non attendu — du froid passe dans tous les dos, et le frisson des spectateurs remonte jusqu'aux impassibles exécuteurs de la loi.
Un moment — dans le déroulement de la tragédie — l'émoi humain impose un court temps d'arrêt pendant lequel, à la lueur des lustres qui s'allument, on aperçoit des gestes irréfléchis, errants, des mains boutonnant sans y prendre garde un habit sur les battements d'un cœur.
Enfin l'ordre est donné d'introduire l'accusée. Des gens, pour mieux voir la souffrance et la décomposition de son visage, à la lecture de l'arrêt, sont montés sur les banquettes.
La fille Élisa, d'un bond, apparaît sur la petite porte avec un regard interrogateur fouillant les yeux du public, lui demandant de suite son destin.
Les yeux se baissent, se détournent, se refusant à lui rien
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dire. Beaucoup de ceux qui sont montes sur les banquettes redescendent.
L'accusée s'assied, s'agitant dans un dandinement perpétuel sur le grand banc, le visage dissimulé, les mains croisées derrière le dos, comme si déjà elle les avait liées et que la femme fût bouclée.
Le greffier lit le verdict du jury à l'accusée.
Le président de la Cour donne la parole à l'avocat général, qui requiert l'application de la loi.
Le président, d'une voix où il ne reste plus rien du timbre mordant et ironique d'un vieux juge, demande à la condamnée ce qu'elle peut avoir à dire sur la peine.
La condamnée s'est rassise. Dans sa bouche desséchée sa langue cherche de la salive qui n'y est plus, pendant qu'un larmoiement intérieur lui fait la narine humide. Elle est toujours remuante, avec toujours les mains derrière le dos, et sans avoir l'air de bien comprendre.
Alors la Cour se lève, les têtes des juges se rapprochent, des paroles basses sont échangées, durant quelques secondes, sous des acquiescements de fronts pâles. Puis le président ouvre le Code qu'il a devant lui, lit sourdement :
« Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »
A ce mot de « tête tranchée », la condamnée, se jetant en avant dans un élancement suprême, et la bouche tumultueuse de paroles qui s'étranglent, se met à pétrir entre des doigts nerveux son chapeau qui devient une loque... tout à coup le porte à sa figure... se mouche dans la chose informe... et, sans dire un mot, retombe sur le banc, prenant son cou à deux mains, qui le serrent machinalement, ainsi que des mains qui retiendraient sur des épaules une tète vacillante.
Ceux qui ont eu la maladive curiosité d'entendre prononcer une condamnation à mort reconnaîtront
que rien, dans ces quelques pages, n'est dramatisé, et qu'elles sont comme un véritable procès -verbal de la dernière et terrible séance des assises.
Revenons au roman. Comme nous l'avons dit plus haut, Élisa a assassiné un homme : celui-ci était un soldat, qui, malgré l'abjecte condition de cette fille, se laissait être son amant ; après une scène terrible, un dimanche dans un cimetière, Élisa, devenue folle de colère en quelques secondes, tue le misérable à coups de couteau : folie singulière et constatée qui fait commettre un crime à un être malgré sa protestation intérieure : — « Mais retiensmoi donc ! » crie-t-elle à son amant à chaque nouveau coup qu'elle lui porte. Effroyable cas pathologique qui prouve une fois de plus la débilité de ce pauvre cerveau humain qui, à tout instant de la vie, peut être envahi par la démence.
La préméditation a été écartée et la peine de la coupable a été commuée.
Voilà la malheureuse parquée jusqu'à la fin de sa vie au milieu d'autres criminelles ; que le ciel ne la lui fasse pas trop longue, car mieux vaudrait pour elle avoir passé le mauvais quart d'heure de la place de la Roquette. Dans cet effroyable milieu, sous cette terrible loi du silence, les esprits les mieux établis se troublent; la pensée, sans issue, sans moyen d'expansion, enfermée dans le crâne, y martèle incessamment la cervelle et l'amollit peu à peu ; de là le genre de folie de la fille Élisa, dont M. de
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Goncourt donne de si terribles détails que je renonce à les transcrire. Je me contenterai de citer la fin de cette étude poussée jusqu'à ses dernières limites.
La fille Elisa a été transportée à l'infirmerie. Chose singulière, étrangère aux choses présentes, sa pensée s'est reportée vers le passé, elle ne vit plus que là, et c'est à l'ombre du souvenir de ses premières années que vont s'éteindre ses derniers jours.
Parmi le passé de son enfance dans lequel vivait actuellement tout entière la vie de la détenue, il y avait un souvenir persistant, habituel, quotidien : le souvenir du gai printemps de son village. Chez la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses présentes devenait de jour en jour plus obtuse, les cerisiers du pays du kirsch fleurissaient au-dessus de sa tête dans un avril perpétuel.
La prière matinale de la prison trouvait la prisonnière en marche à travers la floraison candide de la contrée où elle avait fait ses premiers pas. Déjà elle courait sur cette terre au vert plein de marguerites, au bleu matutineux du ciel tramé de fils d'argent, au feuillage de fleurs blanches comme de blanches fleurs d'oranger. Elle s'avançait sous ces arbres, au milieu desquels le sautillement des oiseaux était tout noir, et qui apparaissaient à la petite fille, en leur virginale frondaison, ainsi qu'un bois d'arbres de la bonne Vierge. Elle allait toujours par le paysage lumineux, souriant. Et de toutes les branches de tous les arbres tombait incessamment une pluie de folioles, lentes à tomber, et arrivant à terre avec les balancements d'un vol de papillons dont elles semblaient des ailes.
A l'heure de midi, couchée à terre sous l'ombre légère
des cimes fleurissantes, dans la tiédeur du temps, l'odeur sucrée des fleurs chauffées par le plein soleil, l'effleurement gazouillant des oiseaux, elle demeurait sans bouger, bienheureusement immobile, intérieurement charmée par cette blancheur qui tombait continuellement sur elle, chatouillant son usage, son cou, sa nudité d'enfant. Parfois des fleurs voletant au-dessus d'elle, et qu'emportait un souffle de vent à la dérive, ces fleurs avec de gentils ronds de bras et des atlirements de mains remuant l'air et faisant de petits tourbillons, elle les ramenait toutes tournoyantes autour de son corps, passant ainsi la journée, la journée entière, à se laisser ensevelir sous cette neige fleurie.
Telle était Pillusion de la misérable femme qu'on la voyait les doigts gourds d'une main presque paralysée décrire des cercles maladroits dans le vide puant de la Cordonnerie, pour amener la chute, sur elle, des blanches fleurs des cerisiers du Val-d'Ajol.
Voici le dénouement du drame :
Il y a des années, je passais quelques semaines dans un château des environs de Noirlieu. Un jour de désœuvrement, la société avait la curiosité d'aller visiter la Maison de détention des femmes.
On montait en voiture. C'était, ce jour, un triste et âpre jour d'automne. -Sous uu ciel gris, plein d'envolées noires, un fleuve pâle se traînait dans une plaine de craie, barrée au ras de terre par un mur de nuages solides, fermant l'horizon avec les concrétions et le bouillonnement figé de masses pierreuses. Un paysage dont la platitude morne, l'étendue blafarde, la lumière écliptique ressuscitaient comme un morceau de la sombre Gaule, évoquaient sous nos yeux le décor de Champs Catalauniques, ainsi que se les représente, à l'heure des grandes tueries de peuples, l'imagination moderne.
Au bout d'un temps assez long, dans une froide écîaircie, apparut Noirlieu avec sa double promenade sur les anciens remparts, son cimetière vert dévallant jusqu'au bas de la colline, son rond de danse aux ormes étêtés, le grand mur de sa maison de détention pour les femmes, flanqué à droite d'une Maison de correction pour les jeunes détenus, flanqué à gauche d'une Maison de fous.
Nous descendions chez le sous-préfet, une connaissance du château.
La visite de la prison des femmes fut longue, minutieuse, et agréablement égayée par les saillies de l'aimable introducteur.
Nous allions quitter la maison, quand le directeur insista près du sous-préfet pour nous faire visiter l'infirmerie.
Nous entrâmes dans une salle où il y avait une douzaine de lits.
« Quatre pour cent de mortalité, quatre pour cent, oui, Messieurs, » répétait derrière nos dos le petit directeur, avec une intonation allègre.
Je m'étais arrêté devant un lit sur lequel une femme était étendue dans une de ces immobilités effrayantes qu'amènent les maladies de la moelle épinière. Au-dessus de la tête, son numéro d'écrou était cloué dans le plâtre, au milieu du tortil desséché d'un brin de buis bénit. Au chevet, se tenait debout une fille de salle, une détenue, qui, muette dans sa robe pénitentiaire, semblait le Silence continu en faction près de la mort.
« Celle-là, une condamnée à la peine capitale... la fille Élisa... une affaire d'assassinat qui a fait du bruit dans le temps... » Et la voix musicale et légèrement zézeyante du directeur reprit aussitôt : « Quatre pour cent de mortalité... »
Je regardais attentivement la femme au masque paralysé, aux yeux aveugles, et dont la bouche seule encore vivante
dans la figure tendait vers sa garde des lèvres gonflées de paroles qui avaient à la fois comme envie et peur de sortir.
— Mais, Messieurs, m'écriai-je avec un peu -de colère dans la voix, est-ce que, même à l'agonie, vous ne permettez pas à vos prisonnières de parler ?
— Oh 1 Monsieur!... N'est-ce pas, cher directeur, que nous sommes plus élastiques que ça ? fit d'un ton léger le sous-préfet, qui, s'adressant à la mourante, lui dit:
— Parlez, parlez tout à votre aise, brave femme.
La permission arrivait trop tard. Les sous-préfets n'ont pas le pouvoir de rendre la parole aux morts.
Ainsi finit ce livre, qu'il ne faut pas considérer seulement comme un roman, mais aussi comme la suite de ces remarquables études psychologiques, qui sont intitulées: Renée MauperinfGerminie Lacerteux, Manette Salomon, Sœur Philomèle, etc., livre osé, sérieux s'il en fut, cruel peut-être de vérité, mais dans lequel M, Edmond de Goncourt a prouvé une fois de plus son immense talent d'analyste que ne rebute aucun sujet.