‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 10 sur 45 · LA GRÈVE · texte numérisé non relu

LA GRÈVE

lolo. — Hé, Titi ?

TITI. — Me v'ià ! (ils parviennent jusqu au parapet, en face 1 in§trument de supplice.)

lolo, à ses voisins. — Laissez-moi donc monter après l'S du réverbère avec mon camarade ; c'a n'vous fait rien ?

LES HABITUÉS, montés sur le piédestal. — Va-t-en !

lolo. — Non, hein? laissez-moi monter; qu'est-ce que ça vous fait ?

les habitués. — Le gendarme va te faire descendre.

lolo- — Non, puisque je le connais: j'vous dirai quand ils viendront, les criminels : laissez monter mon camarade, hein ?

les habitués. — Il y a assez de toi.

lolo. — Hé ! Titi ?

titi. — Après ?

lolo. — Viens-tu?

titi. — J'suis bien.

lolo. — Viens donc ici. (n grimpe.)

un gendarme a cheval. — Dis donc, hé! gamin. Veux-tu descendre de d'ià?

un habitué. — Il disait comme ça qu'il vous connaissait, monsieur le gendarme.

le gendarme. — Qu'est-ce que vous dites, beau blond?

l'habitué. — Je te dis qu'il disait comme ça...

LE GENDARME, l'interrompant. — Je VOUS dis, moi , qu'oïl

s'taise, ou j'vous colloque à l'ombre. Grand serin!

l'habitué. — Je me tais, monsieur le gendarme.

le gendarme. — C'est ce que vous devriez toujours faire.

l'habitué. — Oui, monsieur le gendarme.

lolo. — Gendarme, vous ne l'avez pas vu, il se moque de vous, il a tiré la langue.

le gendabme. — Tu vas commencer toi, là-bas, par me faire le plaisir de descendre de dTà.

lolo. — N'ayez pas peur, gendarme, je m'tieus bien, je n'tomberai pas. Officier, laissez-moi là, je ne tomberai pas.

l'officier. — Il m'importe peu que tu tombes ou que tu ne tombes pas; je prétends que tu descendes.

lolo, remontant. — Ohé! les gendarmes, ohé ! J'm'en fiche encore pas mal... Ah! ces têtes!... Tiens, tiens, tiens, tous

ces soldats qui entourent la guillotine! Ils s'en moquent pas mal, eux? Dites donc? Hé! les militaires, c'est pas là votre place; vous n'êtes pas de service; allez-vous-en donc à la plaine de Grenelle voir vos fusillés à mort; ça ne vous regarde pas, ça; vous n'avez pas le droit de rester là; vous n'iavez pas 1 droit d'resler là; allez -vous -en donc, c'est l'exemple au peuple, c'est not'exemple, à nous. Ils sont encore bon enfant, eux !

plusieurs voix. Place à louer! place à louer! lolo. Hé! Titi, es-tu bien?

titi, dans la foule. Pas mal. Arrive-t-il quet'chose? lolo. — Je ne vois rien. Si, si... attends... oui, non, c'est moi qui s'trompe. Va-t-il des femmes, nom d'un!... J's'rait-il bien placé là pour en voir tomber dé d'ssus les toits; j'n'aurai jamais c'bonheur-là, bien sûr. — Tiens, v'ià le bijoutier du no 10 qui ne s'embête pas, il vous a loué tout son prou (l). Dites donc, Mesdames, ça vous amuse-t-il? De quoi, monsieur? C'est-il votre épouse qu'est à vos côtés? Oh! c'te tête! Vous vous fâchez? Vous avez donc l'caractère mal fait? Allez, j'ai pas peur de vous, avec vos moustaches; vous n'avez pas seulement la croix. Allons, hû ! titi. — Ça va-t-il venir bientôt?

lolo. — C'est selon; s'ils ne d'mandent pas. Ils sont bien heureux , on ne leur refuse rien d'abord. Ils disent comme ça qu'ils ont des révélations à faire pour prendre leur temps; on leur sert tout ce qu'ils veulent, de tout, du vin, des omelettes soufflées, de tout... est-ce que j'sais, moi. Ils n'sont pas à plaindre, val Hé! les v'ià qui s'agitent là-bas; ça n'va pas tarder; les v'ià apparamment qui sortent du Palais de Justice. Oh! hé! les autres; oh! hé! les vTà les serins (2), les hussards de la guillotine qui arrivent. Oh! je suis-t-il

(1) Prou, premier étage.

(2) La gendarmerie départementale qui accompagne les condamnés à mort porte les buffleteries jaunes.

REALISTES ET NATURALISTES 73

content! Les v'ià! les v'ià, nous allons rire, (n s'agito et bot des mains.) Oh ! hé! oh ! hé! là-bas! Tiens, j'ies vois; ils sont tous dans la même charrette... les v'ià qui détournent l'café... les v'ià, oh ! viennent-ils vite !

plusieurs voix. — Places à louer! places à louer! (Les

gendarmes font ranger la foule.)

lolo. — Il y en a-t-il des gendarmes, il y en a-t-il! oh! la mère... Oh! la gueuse! Ah! scélérate! va! vieille sorcière... Tu vas la danser, va, sois paisible, apprête-toi. Tiens, je ne vois pas M. Samson.

un habitué. — Il doit y être cependant.

lolo. — Quand j'vous dis qu'il n'y est pas, grand nigaud! Il parait qu'il n'exécute pas aujourd'hui, il aura du monde à diner apparemment. C'est l'premier aide qu'est dans la charrette; je le connais bien, M. Fardeau, il demeure clans la maison d'mon oncle Camus , au quatrième sur le même carré; n'y a que le plomb qui les sépare.

titi. — P'tètre bien que c'est son fils à M. Samson?

lolo. — Non, ce n'est pas son fils, vu qu'il est trop jeune il n'fait que marquer. A-t-il une jolie marque, c' crapaud-là ! il s'essaie qu'ètfois; c'est lui qui a marqué Polyte, mon cousin. Il n'a fait qu'vous flatter son épaule. L'autre s'attendait qu'il allait commencer, pas du tout : il était marqué; c'était la graisse qu'il y mettait. C'est tout de suite bâclé avec lui.

Les v'ià, les V'ià arrivés. (Profond silence dans l'assemblée.)

lolo. — Vlà M. Samson, Titi, vois-tu M. Samson?

titi. — Non, ousce qu'il est ?

lolo. — Tu ne l' vois pas sur l'échafaud, ce grand bien mis qu'est chauve? Il s'ra venu dans son cabriolet. Tiens, c'est l'plus jeune qui commence : on le descend; il veut embrasser son prêtre, il a peur. L'prètre est plus pâle que lui, il pleure... Attachez-lui donc les jambes... il est attaché... coulez-le sur la planche... bien, et d'un... (Mouvement.)

lolo. — En v'ià un autre. Oh! comme il se débat! Ces

l'plus brigand, celui-là; c'est lui qui a dit des sottise.: au président, qui l'a appelé grand filou. Il a défait ses bras; attachez-lui donc ses bras; vous allez lui couper les mains... C'est pas un parricide... Vlà qu'on lui attache les jambes... et de deux! (Mouvement.) Encore un, c'est le trois. C'est un rouge, tous les rouges, c'est tout bon ou tout mauvais. On a oublié de l'faire vacciner, celui-là... Est-il grêlé! A-l-il les yeux mauvais, l'brigand! C'est lui qu'a porté les coups à la victimeavecsonciseau...Ilembrasse son prêtre. ..onl'monle... Il ne veut pas monter... Enlevé! i Mouvement.)

lolo. — Vlà la mère, c'est la dernière. Oh! est-elle petite 1 Qu'est-ce qui dirait une petite gueuse comme ça aussi méchante ! Quelle vieille horreur ! Elle embrasse aussi son prêtre, la scélérate! Otez-y donc son bonnet, à la fin: on ne guillotine pas en bonnet, jamais, ça ne se fait jamais... (un

des aiJes-exéiuleurs enlève le bonnet de lu condamnée.) A la bonne

heure. Tiens, vois donc, Tili, elle est en tête grise. Oh! qu't'ea laide, vieille sorcière! T'as beau rouler tes gros yeux, va .'jouis de ton reste... T'as beau faire... enfoncée... au

panier... Elle n'a pas de Sang! (Mouvement d'horreur prolongé dans l'assemblée.)

LOLO | des enJant de 1*S du réverbère.) — A Clamai't ! A ClaUUll't !

Bel Titi! viens-tu? Ile! Titi! ohé!

titi. — Non, j'm'en va- '.

lolo. — Es-tu pale! Tu pleures! qu't'es bête! mais c'est des scélérats! Viens donc, viens donc à Clamart ! à Clamarl!

titi. — Quoi faire?

lolo. — J'te l'ai dit. Suivons la charrette : vien-, tenonsnous ensemble ; nous les verrons encore quand on videra lus paniers; si, par bonheur, la charrette s'arrête, nous monterons après; nous ouvrirons les paniers, nous y toucherons; c'est comme ça que j'ai eu des cheveux du dernier.

Tel est le résumé d'un fragment de l'œuvre de Henry

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Monnier, qui a personnifié lui-même toute une époque j certes, une nature toute particulière d'esprit, une rare force d'observation, la volonté, ont été pour beaucoup dans la célébrité de Henry Monnier, mais ce qui est curieux à noter, c'est qu'inconsciemment il était lui-même le type qu'il croyait avoir inventé.

Ceux qui ont connu Henry Monnier ont constaté ce fait curieux. L'ensemble de ses ouvrages résume si bien sa tournure d'esprit, son langage, qu'on croit parfois, en le lisant, l'entendre parler. C'est qu'il s'est identifié dans chacun de ses personnages et qu'il se les assimile avec une rare perfection.

— Je suis né singe, nous disait-il un jour, je m'associe par la pensée à tout ce que je vois. C'est à ce point qu'ayant conduit un de mes amis au manège, l'autre matin, je me suis couché avec une courbature, tant il montait mal à cheval !

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