‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 13 sur 45 · IVAN GONTCHAROFF · texte numérisé non relu

IVAN GONTCHAROFF

Oblomoff. — 1877

A la Librairie académique Didier, vient de paraître, sous ce titre: Oblomoff, scènes de la vie russe, un livre très curieux. Cet ouvrage a pour auteur Ivan Gontcharoff, un écrivain de premier ordre, — presque inconnu en France, et qui a obtenu à Saint-Pétersbourg des succès retentissants. Il a été traduit par Piotre Artamoff, l'auteur de V Histoire d'un bouton, cette amusante satire du formalisme allemand, où l'on a retrouvé quelque chose de l'humour d'Henri Heine. La traduction a été revue et corrigée, avec les conseils des membres les plus lettrés de la colonie russe, par M. Charles Deulin, qui l'a fait précéder d'une étude sur l'auteur.

Ce roman a ceci de particulier, que le héros, M. Elie Oblomoff, y reste tout le long du volume en toilette de nuit, dans sa chambre à coucher, allant tour à tour de son lit à son sofa. Il s'éveille à huit heures du matin et s'habille à quatre heures du soir. Cependant défilent devant lui, peints d'une touche magistrale, les types les plus frappants de la société pétersbourgeoise. Lui-même représente, avec une cruelle vérité, cette paresse rêveuse et indécise qui fait le fond du tempérament moscovite.

Tous les Russes se sont reconnus dans ce portrait qui n'est pas flatté ; le nom à' Oblomovisme a passé dans la langue pour désigner cette apathie qui vient du climat aussi bien que des institutions, et, ce qui est la suprême consécration pour les œuvres littéraires, aussitôt après son apparition, Oblomof] a été mis au rang des livres classiques.

La figure du héros est complétée par celle de son domestique-serf Zakhare, une sorte de Scapin sauvage, qui est le produit hybride de deux époques différentes. De la première, il a gardé un profond dévouement pour la famille de son barine, la deuxième en raffinant ses mœurs a élargi sa conscience. Il adore son maître et il le calomnie, il lui prêche l'économie et s'enivre à ses dépens. Il se montre avec lui familier, bourru, grossier, mais il se ferait tuer pour lui sans croire le moins du monde qu'il accomplit un acte d'héroïsme.

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Les scènes entre Oblomoff et Zakhare sont des plus amusantes. En voici une qui donnera une idée de la manière de l'auteur.

Pendant qu'Oblomoff dort ou rêve dans son lit, Zakhare se tient à demi somnolent dans la chambre voisine sur la plate-forme qui surmonte le poêle en faïence. Le maître a reçu la veille de son staroste, intendant de village, choisi parmi les serfs, une lettre qui lui annonce une diminution dans ses revenus. Il s'est éveillé de mauvaise humeur et, résolu à vaincre son apathie pour s'occuper de ses affaires, il a appelé Zakhare.

Oblomoff, enfoncé dans sa méditation, ne remarqua point Zakhare. Zakhare se tenait devant lui en silence; enfin il toussa.

— Que veux-tu '? demanda Elie.

— Mais c'est vous qui m'avez appelé"?

— Je t'ai appelé? Pourquoi t'ai-je appelé? Je l'ai oublié, dit Elie en se détirant. Va un moment chez toi, je tâcherai de me souvenir.

Zakhare sortit, et M. Oblomoff continua de rester couché et de penser à celte diable de lettre. Un quart d'heure s'écoula.

— Allons, dit-il, assez du lit; il faut enfin que je me lève... Cependant, si je relisais encore une fois, mais avec attention, la lettre du staroste, je pourrais ensuite me lever. Zakhare !

On entendit le même bruit de pieds, avec un grognement plus fort. Zakhare entra et Oblomoff se replongea dans sa rêverie. Zakhare attendit à peu près deux minutes,

mais d'un air peu bienveillant, regardant son maître de travers; puis il se dirigea vers la porte.

— Où vas-tu donc ? demanda brusquement Elie.

— Vous ne dites rien: voulez-vous que je reste là pour rien? répondit Zakhare d'une voix enrouée, car il n'en avait pas d'autre. Il prétendait avoir perdu sa voix naturelle par un coup de vent. Un jour qu'il chassait à courre en compagnie de son vieux maître, le vent s'était engouffré dans sa gorge. Il se tenait donc au milieu de la chambre sur un demi-tour commencé, regardant toujours Oblomoff de travers.

— Est-ce que tes jambes sont paralysées, que tu ne peux rester là un moment debout? Tu vois, j'ai des soucis ; attends donc... tu n'es pas encore las d'être couché là dedans? Cherche-moi la lettre que j'ai reçue hier du staroste. Qu'en as-tu fait?

— Quelle lettre? Je n'ai pas vu de lettre, dit Zakhare.

— Mais c'est à toi que le facteur Ta remise. Tu sais, cette lettre si sale.

— Où l'avez-vous fourrée? Qu'en sais-je,moi! dit Zakhare, en tâtant les papiers et les autres objets étalés sur la table.

— Tu ne sais jamais rien. Regarde là, dans la corbeille. Ou est-ce qu'elle ne serait pas tombée derrière le sofa?... Et voilà ce dossier qui n'est pas encore réparé ! Que ne vas-tu chercher le menuisier? C'est toi-même qui l'as cassé. Tu ne penses à rien !

— Je ne l'ai point cassé, répondit Zakhare, il s'est cassé tout seul. Il ne pouvait durer toujours. Il fallait bien qu'il se cassât une fois.

Elie ne crut pas utile de lui prouver le contraire.

— L'as -tu trouvée enfin? demanda-t-il.

— En voici, des lettres...

— Ce n'est pas cela.

— Ma foi! il n'y en a pas d'autres, grogna Zakhare.

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— C'est bien! va-t-en, dit Elie avec impatience, je vais me lever et je la trouverai bien moi-môme.

Zakbare rentra dans son cabinet ; mais à peine avait-il appuyé ses mains pour sauter sur le poêle, qu'il entendit crier vivement:

— Zakhare ! Zakbare î

— Seigneur Dieu, aboya Zakbare, en se dirigeant encore une fois vers la chambre ; quelle existence ! J'aimerais mieux mourir !

— Qu'est-ce qu'il vous faut? dit-il, en tenant la porte de la chambre, et en dirigeant sur Oblomoff, en signe de mécontentement, un regard si oblique qu'il ne l'apercevait plus que de la moitié de son œil, et que le maître ne saisissait de sa personne que l'incommensurable favori d'où l'on s'attendait à voir, comme d'un buisson, s'envoler tout à coup deux ou trois oiseaux.

— Mon mouchoir de poche, vite ! Tu aurais dû deviner toi-même... Tu ne vois rien, remarqua sévèrement Elie.

Zakhare ne manifesta ni déplaisir, ni étonnement particulier à cet ordre et à ce reproche. Il trouvait probablement l'un et l'autre très naturels.

— Qui sait où est le mouchoir de poche? croassa-t-il en faisant le tour de la chambre et en tâtant chaque chaise, bien qu'il fût visible qu'il n'y avait rien dessus.

— Vous perdez tout, continua-t-îl, en ouvrant la porte du salon pour regarder si le mouchoir n'y était pas.

— Où vas-tu? Cherche ici : je n'ai pas mis les pieds là dedans depuis avant-hier. Dépêche-toi donc.

— Où est le mouchoir? Il n'y a pas de mouchoir! disait Zakhare en gesticulant des bras et en promenant son œil dans tous les recoins. Mais le voici! grogna-t-il d'un air fâché, il est sous vous, en voici un bout. Vous êtes couché dessus et vous me le demandez!

Et sans attendre de réponse, il se dirigea vers la porte.

Oblomoff était un pou confus de sa maladresse. Il trouva aussitôt un autre moyen de prendre Zakhare en faute.

— Comme il fait propre ici! Dieu de Dieu ! que de poussière, que d'ordure ! Là... là, regarde dans les coins, fainéant !

— Fainéant! moi!... reprit Zakhare d'un air offensé... mais je m'échine, je m'échine sans ménager ma vie ! J'époussèle partout et je balaye presque tous les jours.

Il montra le milieu du parquet et la table où dinait Elie.

— Tenez, tenez, tout e^t balayé, rangé comme pour une .. Que voulez-vous de plus?

— Et ceci, qu'est-ce? et Oblomoff indiquait les murs et le plafond ; et ceci, et cela? et il désignait du doigt ressuiemains jeté la veille et l'assiette oubliée sur la table avec le morceau de pain.

— Ah! ceci, ah bien! je veux bien l'enlever, dit Zakhare d'un ton de condescendance, en prenant l'assiette.

— Rien que cela! et la poussière des murs et les toiles d'araignée? lit Elie en montrant les murs.

— Ça ? Je le fais à Pâques : alors je nettoie les images et j'enlève les toile? d'araignée...

— Et les livres, et les tableaux... pourquoi ne les fais-tu pas ?

— Les livres et les tableaux... à Noèl : alors Anissia et moi, nous mettons en ordre toutes les armoires. Quand voulez-vous que je puisse ranger? Vous êtes cloué toute la journée à la maison!

— Mais je vais quelquefois au théâtre ou en soirée. Estce que...

— Est-ce qu'on peut faire quelque chose la nuit ? Oblomoff lui jeta un coup d'œil où se lisait un reproche,

branla la tête et soupira. Zakhare, de son côté, regarda par la croisée d'un air indifférent et soupira aussi. Le barine semblait se dire: « Ah! mon ami, tu es encore plus Oblomoff

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que moi. » Et Zakhare probablement se disait : « Allons donc ! tu n'es bon qu'à faire des phrases, des phrases assommantes ; et quant à la poussière et aux toiles d'araignée, tu t'en moques pas mal. a

— Comprends-tu, dit Elie, que la poussière engendre des mites? Il m'arrive môme de voir quelquefois sur les murs une punaise.

— Mieux que ça, j'ai des puces, moi, répliqua froidement Zakhare.

— Et tu crois que c'est bien ? mais c'est de la malpropreté.

Zakhare sourit de toute la largeur de sa face. Ce sourire atteignit ses sourcils et ses favoris ; ils s'écartèrent et firent place à une grande tache rouge qui s'étendit jusqu'au front.

— Est-ce ma faute s'il existe des punaises? dit-il avec un étonnement naïf; est-ce moi qui les ai inventées ?

— C'est le résultat de la malpropreté, interrompit Oblonoff. Pourquoi dis-tu toujours des sottises ?

— Je n'ai pas, non plus, inventé la malpropreté.

— Est-ce que là-bas, chez toi, les souris ne trottent pas toute la nuit ?

— Et les souris non plus, je ne les ai pas inventées. Elles abondent partout, ces petites bètes : les souris, les chats, les punaises...

— Comment se fait-il que chez les autres on ne voit ni mites, ni punaises ?

La figure de Zakhare exprima l'incrédulité, ou plutôt la profonde conviction que la chose était impossible.

— J'ai de tout cela, insista-t-il avec opiniâtreté. On ne peut pas surveiller chaque punaise, ni se fourrer chez elle, dans sa fente.

Et il avait l'air de penser : « Peut-on faire un bon somme sans une punaise ? »

— Balaye, ôte les ordures des coins, et il n'y aura rien de tout cela, dit sentencieusement Elie.

— Que je balaye ! mais demain il s'en accumulera encore, dit Zakhare.

— 11 ne s'en accumulera pas, interrompit le barine, c'est impossible.

— Il s'en accumulera, je le sais, insista le domestique.

— Eh bien! s'il s'en accumule, tu balayeras encore!

— Quoi ! refaire chaque coin tous les jours? Quelle existence ! Mieux vaut mourir !

— Mais alors, pourquoi est-ce si propre chez les autres? demanda Oblomoff. Regarde donc chez l'accordeur d'en face : cela fait plaisir à voir... et ils n'ont qu'une servante!

— Chez eux! chez des Allemands! Mais d'où diable voulezvous qu'il leur vienne des ordures? répondit vivement Zakhare. Voyez donc la vie qu'ils mènent. Toute la famille, pendant huit jours, est après le môme os. L'habit passe et repasse du père au fils, et du fils au père. La mère et la fille ont de mauvaises petites robes ; elles sont toujours à ramasser leurs pieds comme des oies... D'où diable voulez-vous qu'elles prennent des ordures? Ces gens-là n'ont pas, comme nous, des armoires pleines de vieilles liardes qui restent des années. Comment voulez-vous que, durant un hiver, il s'accumule chez eux tout un coin de croûtes de pain ? Chez eux, il ne s'y perd pas un croûton; ils en font des biscotes, et puis, ils les avalent avec de la bière.

Et Zakhare cracha entre ses dents rien qu'à l'idée d'une existence aussi sordide.

Comme on le voit, Oblomoff est une sorte de roman de Dickens, éclos au bord de la Neva.

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