‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 15 sur 45 · ALEXANDRE DUMAS FILS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS FILS

Thérèse. — 1875

Voilà le premier livre signé Alexandre Dumas fils, de l'Académie française, et c'est Michel Lévy qui a l'honneur de le publier. Que le lecteur ne s'y trompe pas cependant ; bien que la plupart des nouvelles qui le composent soient à peu près inconnues aujourd'hui, elles ne sont point absolument inédites.

Voici, du reste, l'histoire de ce volume racontée par l'auteur dans sa préface :

Michel Lévy a voulu absolument réunir en un volume ces nouvelles, dont quelques-unes (la Fin de Vair, Angélique, les Trois chants du bossu, l'Exécution capitale, Offand)

ont déjà vingt, vingt-cinq, et même trente ans de date. Elles croyaient dormir tranquilles, ignore.- et absoutes dans

des journaux jaunis, mais elles avaient compté sans un collectionneur impitoyable, M. le vicomte de S... dont j'aurais Lien envie «le n r en lui dédiant ce recueil. 11 m'a

dénoncé à mon éditeur, qui prétend que le public s*int-

s résurrections-là. Doit-on faire revivre ce qui n'aurait peut-être pas dû naître? Ces premiers essais dont j'avais oublie jusqu'à l'existence, ont eu pour moi, quand je les ai relus, un charme qu'ils n'auront pas pour le lecteur nouveau ; ils m'ont fait revivre quelques heures de mon insoucieuse jeunesse en évoquant les circonstances au milieu desquelles je les écrivais, si heureux et si fier alors d'être imprimé. En tous cas, ils sont un point de départ et complètent l'ensemble d'une œuvre.

Je i idant un dernier aveu au public. J'ai supprimé

une historiette sentimentale (/a Croix de Pierre), qui avait paru dans le Journal d>?s Demoiselles, et un conte à la fa< [les Maris), qui avait paru dans une

revue dont j'ai oublié le nom. C'était vraiment trop insignifiant et trop mauvais.

Je prévois, cher lecteur, que vous aurez le droit de me dire quand vous aurez lu les autres : que, pendant que j'y étais, j'aurais pu..., ne me le dites pas; nous ferons mieux une autre fois.

Alex. Dumas, fds.

Eh bien, certes, le lecteur ne se dira pas cela, car il est dans ce recueil telle ou telle nouvelle écrite par Dumas d'autrefois qui est digne du Dumas de l'Académie. On ne sent p>as dans ces récits, simplement contés, les révolutions qui s'opèrent souvent dans l'esprit d'un écrivain; on y voit Dumas fils

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partant fort jeune en campagne, mais déjà armé de sa terrible loupe, de son scalpel et de sa plume.

Disons cependant qu'on y rencontre plus souvent peut-être le charme, cette fleur de jeunesse qui serait, il est vrai, bien inutile clans les thèses sévères et les plaidoyers philosophiques que soutient présentement l'auteur de la Femme de Claude.

En homme de goût, M. Alexandre Dumas nous a livré dans leur état primitif les œuvres de sa jeunesse, alors qu'il lui eût été bien aise d'y apporter la plusvalue de son expérience. Nous pourrons donc constater comment a grandi ce talent osé qui a su élargir le roman et le drame jusqu'à en faire un cours de morale; nous verrons couler les premières gouttes de cette source qui, suivant sa pente, est devenue subitement un des grands fleuves où vont se baigner et se désaltérer tant de désillusionnés de la vie.

Car, ce qu'on ne sait pas, c'est que le cabinet d'homme de lettres de Dumas est un peu celui d'un grand médecin, et que chaque jour on vient le consulter sur quelque maladie morale dont on a trouvé le spécimen dans tel ou tel personnage de l'un de ses romans ou de ses pièces.

Je m'arrête. Il s^agit de Dumas à vingt ans, et tout le bien que j'en dirais ne vaudrait pas les quelques morceaux que je recopie. Lisez plutôt cette courte nouvelle, qui n'est pas l'oeuvre d'un commerçant :

Lu de mes amis, un peu plus jeune que moi, fils d'une bonne et honnête maison, se promenait par un beau soir d'été dans le parc d'Asnières, dont, à cette époque, on venait de faire un bal. Il y a do cela une douzaine d'années. Les quadrilles commençaient à se vider, les verres de couleur à pâlir. Il était seul et s'ennuyait comme un homme bien élevé qui est venu chercher une distraction dans un milieu qui n'est pas le sien. Il avisa une jolie personne de vingt ans qui se promenait ou plutôt qui promenait un mirliton d'une longueur démesurée. Bile avait perdu son amie dans la foule, et elle tenait son mirliton en l'air, pour que son amie, reconnaissant de loin le drapeau, rejoignit le régiment.

Non ami. qui avait sa voiture, oftVit à ces deux dames de les reconduire; elles acceptèrent.

Voici le commencement. Vous devinez la suite.

Ils déroulèrent peu à peu toutes les devises du mirliton, et quand ils eurent tini, ils recommencèrent. Bon et brave garçon, belle et bonne lille, ils s'aimaient entre le peu et le trop, sans rien demander à la minute qui précédait celle où ils se voyaient, sans rien exiger de celle qui allait suivre. Ils s'aimaient parce qu'ils étaient jeunes, parce qu'ils étaient libres. Amour d'été.

Mon ami était poitrinaire, du fait de son père, qui était mort à trente ans. Quand les feuilles du parc d'Asnières commencèrent a tomber, il toussa un peu plus que l'année précédente, puis il s*alila. Sa mère s'assit à son chevet. Quelques amis prirent quotidiennement le chemin de sa rue. On utilisa les phrases banales : Vous avez meilleure mine, ça ne sera rien l

La mère ne répondait pas; elle avait vu mourir le père.

Elle veillait, elle pleurait quand son fils dormait; elle lui souriait à son réveil, elle priait et attendait.

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Tous les jours, la fille au mirliton, disons Camille ou Antoinette, le mirliton n'est plus drôle maintenant, tous les jours Antoinette venait savoir des nouvelles du malade. — Pas bonnes. — Elle eût bien voulu le voir. — Impossible. Madame sa mère est là. — C'est juste... Et elle s'en allait. Elle dînait quelquefois gaiement en revenant de la rue... j'allais nommer la rue; mais elle ne croyait pas à la mort. Elle était si jeune et si rieuse, elle!

Un matin, par je ne sais quel pressentiment, elle vint plus tôt que de coutume savoir des nouvelles. 11 était mort dans la nuit.

— Mort! C'est impossible! le premier mot qu'on dit en pareil cas.

Et elle se mit à pleurer, tout simplement, ces grosses larmes qui viennent on ne sait d'où sous la pression de certains mots. Puis, comme elle n'avait pas pleuré depuis longtemps, elle pensa sans doute à sa mère, à une sœur, à quelqu'un; ses larmes redoublèrent, elle cria qu'elle voulait voir le mort, qu'elle ne s'en irait pas, qu'elle l'aimait, qu'il l'aimait bien aussi, qu'on ne pouvait l'empêcher de le voir.

Du fond de la chambre mortuaire, la mère entendit du bruit. Elle ouvrit la porte, elle ne pleurait pas, elle n'aurait jamais eu assez de larmes pour une aussi grande douleur.

Elle appela un domestique et lui demanda ce qui se passait.

Le domestique raconta que, depuis le commencement de la maladie de monsieur, une dame était venue demander tons les jours comment il allait, et qu'en apprenant sa mort, elle s'était mise à pleurer, et qu'elle voulait absolument le voir une dernière fois.

Le domestique, tout en soulignant le mot une dame, avait l'air d'intercéder pour elle.

— Laissez entrer celte dnme, dit la mère après une minute de recueillement, et elle passa dans une autre chambre.

Antoinette entra, se jeta à genoux devant le lit sans oser découvrir le visage du mort, et chercha quel objet sans valeur elle pourrait emporter, qui lui rappelât éternellement celui qu'elle avait aimé plus qu'elle ne croyait. Après avoir longtemps cherché, elle avisa une paire de pantoufles brodées par elle, oisives depuis longtemps au pied du lit, les mit sous son manteau et partit.

La mère avait défendu que l'on touchât à aucun des objets qui avaient appartenu à son fils ; elle les avait tous devant les yeux, comme elle avait dans la mémoire toute3 les minutes de sa vie.

Elle s'aperçut de la disparition de ces pantoufles. Elle les réclama avec l'avarice d'un cœur qui ne veut rien perdre de celui qu'il a perdu.

On chercha partout. Ce fut elle qui devina.

— Savez-vous l'adresse de cette dame qui est venue ici?

— Oui, Madame.

— Allez lui redemander ces pantoufles.

Antoine. te les rendit, mais en suppliant le domestique de les redemander pour elle à Mmc X...

Le domestique fit la commission. Tout est sacré en de pareils moments.

— Reportez-les-lui, dit la mère.

L'enterrement eut lieu.

Mme X... fit faire à son fils un caveau dont elle emportait la clé, et où elle venait s'enfermer pendant des heures entières.

Elle trouva tous les matins, pendant un mois, plusieurs couronnes suspendues aux barreaux de la porte en fer.

Elle prenait ces couronnes, entrait, et les déposait sur le petit autel du fond du caveau.

Le mois suivant, les couronnes diminuèrent. Le troisième mois, elles disparurent, excepté une, dont la persistance quotidienne finit par étonner et par émouvoir la mère. Quel était ce souvenir aussi persévérant que le sien?

Elle questionna le gardien du cimetière.

— C'est une dame jeune, en noir, voilée, qui vient tous les matins avant Madame.

— Avant moi"?

— Oui. Elle s'agenouille devant la grille de la concession, elle reste là cinq minutes, accroche sa couronne et s'en va. Elle m'a demandé si j'avais une clé du monument, elle aurait voulu y entrer une lois.

Le lendemain la mère vint plus tôt.

Elle surprit Antoinette.

— Entrez, lui dit-elle en lui donnant la clé. J'attendrai.

Antoinette entra, fit sa prière, rendit la clé à Mmc X... et, en la lui rendant, lui baisa la main.

De Thérèse, la nouvelle qui a donné son nom au livre, je parlerai peu, bien que ce soit le morceau considérable de l'œuvre; c'est du Dumas d'aujourd'hui. Je ne crois pas qu'il lui soit possible d'y changer une idée, une phrase, un mot. Prises isolément, il est des pages qui peuvent paraître monstrueuses ; celle-ci, par exemple :

Il sortit. — Frédéric resta seul avec la comtesse.

Alors il se leva, s'approcha lentement de cette dame qu'il ne connaissait pas un quart d'heure auparavant, en tournant la tète à droite et à gauche, comme pour s'as-

surer que personne ne pouvait plus l'entendre et comme pour la prévenir; puis, la regardant bien en face, la bouche armée d'un de ces sourires qui n'appartiennent qu'à lui, il dit avec le ton de quelqu'un qui voudrait réveiller une personne endormie :

— Thérèse?

Elle eut comme un frisson, et le rouge lui monta aux joues; elle ouvrit la bouche pour riposter à l'insulte que contenait ce seul mot ; mais ses lèvres se rapprochèrent doucement, elle garda le silence, et regardant cet homme en face, comme il la regardait, elle attendit.

Alors il continua, toujours sur le même ton :

— Si nous nous aimions deux heures et qu'on n'en parlât plus jamais?

Vn silence de quatre secondes, durant lequel le regard de Frédéric pouvait se traduire ainsi :

— Je sais à qui je m'adresse et dans quel moment!

— Et quand cela? dit-elle, toujours sans le quitter des yeux.

— Aujourd'hui.

— Où? «

— Chez moi,

— Et vous demeurez?

Il donna son adresse.

— Eh bien, attendez-moi à neuf heures.

Qu'on lise la nouvelle entière, qu'on voie comment la scène est amenée, elle aura perdu sa crudité; Dumas vous aura enserré dans les fils de sa logique et vous vous direz : « Après tout, il a peut-être raison! »

Je voudrais tout rapporter de ce livre qui renferme de charmantes études; la Maison du vent, la

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Fin de l'an, Offland, un petit conte allemand à la façon de Zadig; les Trois chants du Bossu, autant d'œuvres parfaites dans leur exiguïté. Avant de finir je citerai, non pas une nouvelle, mais une anecdote fort courte intitulée Histoire vraie ; et, de fait, ce qui y est conté me paraît trop charmant pour que je ne le veuille pas vrai :

En 1835, la comtesse X... quittait le Mans pour se rendre à Bordeaux, où elle allait faire ses couches dans la famille de son mari. Elle voyageait en poste dans sa voiture, accompagnée d'une femme de chambre et de son domestique. Ce voyage, entrepris trop tard, était, dans la position de la comtesse, une grave imprudence, si grave, qu'après deux jours de marche, la comtesse sentit qu'il lui était impossible de continuer sa route. Il fallut s'arrêter aux premières maisons qui se rencontrèrent : c'était entre Angoulème et Libourne. Il était nuit; on ne pouvait espérer trouver dans un si misérable bourg les secours que réclamait impérieusement l'état de la voyageuse.

Le hasard est un grand maître.

Un médecin, appelé en toute hâte de la ville voisine, venait justement d'arriver dans le village, où il donnait ses soins à une femme, attendant auprès de sa cliente la dernière période de l'état le plus intéressant. Au bruit que fit Fanivée de la comtesse, aux cris du domestique qui avait réveillé tout le monde dans le village, le docteur sortit et s'approcha de la voiture de poste. On descendit la comtesse de son coupé; d'hôtel ou d'auberge il n'y en avait pas, cela va sans dire. Le docteur fit installer tant bien que mal un lit dans la chambre de la paysanne, y fit déposer la comtesse, et attendit les événements.

Pensez ce que vous voudrez de la vraisemblance de mon

histoire, mon cher monsieur Z..., mais la vérité est que, quelques instants après, la femme de chambre de M,,,e X... annonçait aux commères assemblées autour de la maison la venue simultanée de deux garçons des mieux portants.

Dans la précipitation d'un pareil moment, on ne prend pas garde à tout. Il n'y avait là qu'un berceau. Le docteur y déposa les nouveau-nés et s'occupa de leurs mèr<

Quand la comtesse fut revenue à elle, elle demanda à embrasser son fils. Le docteur s'aperçut alors de l'étrange confii-inn qu'il avait faite; il se troubla, comme ahuri, de cette demande, et avoua la situation.

M"* X... réfléchit un instant.

— Docteur, dit-elle, quelle est cette femme à qui je dois l'hospitalité?

— Une pauvre paysanne dans la misère, mère de plusieurs enfants, et pour laquelle le nouveau-né est plus un surcroît de peine qu'une joie.

— Eh bien, dit en souriant la comtesse, j'aurai deux fils au lieu d'un.

Le domestique partit pour Bordeaux avec la voilure de qui, la nuit suivante, amenait le comte auprès de sa femme.

Le comte sut tout, et, au mot que lui répéta le docteur, il regarda la comtesse et la remercia dans un sourire de ce noble et sincère élan de sa maternité.

Quant à la paysanne, en laissant son iils à des mains étrangères, elle consentit à un sacrifice qui assurait l'existence de sa famille. Le comte pourvut du reste largement à ses besoins.

Quelques jours après, la comtesse partait en emmenant les enfants; elle les garda auprès d'elle, les aimant d'une égale tendresse, sans laisser atteindre un seul jour son âme maternelle par une cruelle pensée d'incertitude.

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Le comte mourut.

La loi n'entre pas dans les romans de maternité. II y avait là deux enfants inscrits à l'état civil sous deux noms différents. Le hasard seul avait fait de l'un le tils du comte X..., de l'autre le fils de la paysanne. Mais peu importait au Code civil. Le cœur de la comtesse pouvait réclamer contre celte distinction; cela ne regardait pas la loi.

Les jeunes gens devenus majeurs, le conseil de famille se réunit pour rendre au fils du comte ce qui lui revenait, par testament, des biens de son père. Il fallait donc que la comtesse décidât entre ces deux enfants de son âme : qu'elle fit à l'un une situation qui peut-être revenait à l'autre. Le conseil de famille la laissait arbitre dans une question douloureuse qu'elle avait toujours éloignée de son esprit. Le moment était venu de la résoudre.

— ■ Messieurs, dit la comtesse, ce que je ne me sens pas la force de faire, faites-le : choisissez vous-mêmes. A celui que vous aurez nommé reviendra la fortune du comte. Quant au second, je le jure, il aura la mienne, l'une vaut l'autre. Je puis la lui donner de la main à la main.

En parcourant ces quelques pages si simples, si touchantes, ne se trouve-t-on pas l'esprit reposé comme lorsqu'on vient de relire une des charmantes anecdotes de Diderot!

Si je ne me retenais, je citerais bien aussi la douloureuse histoire d'une pauvre portière ; il y a là un cocodrille qui fera venir des larmes à Lien des yeux. Mais, comme disent les tourlourous qui écrivent à leurs familles, « le papier me manque, et c'est bien heureux, mes chers parents, car, tout bien considéré, je n'avais plus rien à vous dire ».

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