‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 23 sur 45 · VICTOR CHERBULIEZ · texte numérisé non relu

VICTOR CHERBULIEZ

Lldée de Jean Têterol. — 1875

Le rôle de M. Cherbulliez, dans la littérature de notre temps, est trop important pour que je ne m'arrête pas devant son nom. Son dernier roman, Jean Têterol, qui vient de paraître chez Hachette, commande l'attention, et j'essayerai de le résumer en ces quelques lignes :

Jean Têterol, garçon jardinier à dix-huit ans, est un beau matin traité par son maître, M. de Saligneux, comme Candide l'a été un beau soir par le baron de Thunder-ten-Tronck, quand il baisait la main de Cunégonde. Ce coup de pied le lance loin, car Jean Têterol, qui a juré de se venger, vient à Paris, s'y marie, a un fils et fait une grosse fortune dans la bâtisse.

Revenu au pays pour s'y venger, Tèterol trouve M. de Saligneux... mort; mais son château, habité par son fils, un grand viveur parisien, à demi ruiné et père d'une charmante jeune fille. Les idées de vengeance de Tèterol se modifient sans s'amoindrir : il veut marier son fils à la fille de M. de Saligneux. Le hasard fait que le fils Tèterol est déjà amoureux de Mlle de Saligneux ; celle-ci le trouve aussi fort à son gré; mais, apprenant que son mariage n'est entre son père et le vieux Tèterol qu'une convention financière, elle refuse net. Je passe sur des pages charmantes du récit, et j'arrive à la conclusion, qui est l'union des enfants de l'ex-jardinier et du seigneur de Saligneux.

Un extrait du livre, pour rappeler le charme et l'élégance du style de l'auteur de Paule Mère, du Comte Kostia et de tant d'autres romans qui ont obtenu un si légitime succès.

Voici le portrait de Jean Tèterol, devenu homme de grandes affaires :

M. Tèterol portait son histoire sur sa figure. Petit, ramassé de taille, un peu courtaud, fortement râblé, toujours vêtu de gros drap, ses millions ne lui avaient pas ôté son air rustique. Sa tète puissante était solidement attachée sur ses larges épaules; ses sourcils buissonnaient. Son œil, d'un bleu d'acier, exprimait fintelligence et la volonté et devenait terrible dans ses colères.

Les rides de son front, ses manières, sa démarche révélaient un orgueil sans arrogance et sans faste, mais intrai-

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table, qui disait de loin aux passants : Me voilà, c'est moi. Il suffisait de voir cet orgueilleux traverser la rue pour reconnaître en lui un homme de petits commencements, qui s'était frayé son chemin en jouant des coudes, un homme de guerre et de combat, qui avait gagné sa bataille. A quoi montait sa fortune ? Personne ne le savait, excepté lui.

Avec l'âge, il était devenu communicalif ! il aimait à raconter ses affaires ; mais quoi qu'il racontât , il y avait toujours quelque chose qu'il ne disait pas ; il joignait le parlage à la cachotterie. Avait-il un payement à faire, il n'ouvrait jamais le bureau où était sa caisse avant de s'être enfermé à clef et d'avoir jeté un regard furtif sous les meubles pour s'assurer qu'il était bien seul. Acquittait-il le prix d'une emplette dans une boutique, il se tournait contre le mur en tirant sa bourse, qu'il ne faisait qu'entre-bâiller, afin que le mur lui-même ne pût savoir ce qu'il y avait dedans. Quand on se défie des hommes, on finit par se défier des murs, et M. Tèterol se défiait de tous les hommes et même de son chien, qui, à parler franchement, avait la déplorable manie de fureter dans les tiroirs.

Cependant ses actions étaient quelquefois moins dures que ses paroles. Lorsqu'un misérable, prenant son courage à deux mains, se hasardait à faire appel à sa générosité :

— Qui me délivrera des pleurards ? s'écriait M. Têterol. Qui donc a laissé entrer ici ce discoureur? Est-ce un moulin que ma maison ? Ah ! tu as bien choisi ton homme ! Est-ce que j'ai le temps de t'écouter ? Je n'ai jamais rien demandé à personne, moi ; je me suis toujours passé de tout le monde, moi, et c'est bien le moins qu'on me laisse tranquille. Tu n'as pas de quoi payer ton terme ? Couche à la belle étoile; j'y ai bien couché, moi qui te parle, et je n'en suis pas mort. Tu n'as pas de quoi dîner ? Dans le temps où je grimpais aux échelles, je dînais d'oignons crus... Mais taistoi donc, est-ce que je coupe dans tes histoires ? Tu es un

fainéant qui voudrait gagner sa vie sans rien faire. Ah ! tu t'adresses mal, j'ai la sainte horreur des bras débiles, des lèvres tremblantes et des volontés flasques. J'ai sué pendant quarante ans ; sue, mon garçon. J'ai pâti, j'ai peiné, apprends à peiner et à pâtir. J'ai fait ma trouée, fais la tienne... Non, je ne donne rien. Ah ! si, je veux te donner quelque chose, un bon conseil. Veux-tu savoir la maxime qui m'a servi de règle dans toute ma vie? Écoute ceci, et crois-moi : l'homme qui n'a pas de besoins devient tôt ou tard le maître de ceux qui en ont. »

A ces mots, l'autre prenait la porte en marmottant entre ses dents : « Vieux crocodile ! » Mais le crocodile lui criait d'un ton brutal : « Attends ! » Et se tournant vers le mur, entr'ouvrant sa bourse avec précaution, non sans promener ses yeux à droite et à gauche comme pour garder son dos, il en tirait un écu qu'il jetait au nez du pauvre hère, et il lui disait :

— Va-t'en bien vite, ou je vais courir après toi pour te le reprendre.

Si court que soit cet extrait, il peut donner au lecteur une idée de la façon dont est traité ce roman finement étudié, dont les péripéties ne sont pas le moindre intérêt. Vidée de Jean Tèterol est, pour nous résumer, un livre attachant et doublement attrayant, à notre époque de romans malsains et aussi maniérés sous leur allure étudiée de grossière franchise que les livres précieusement écrits du siècle dernier.

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