JEAN AICARD
Poèmes de Provence. — 1878
Je ne puis passer sous silence le beau livre que vient de publier M. Jean Aicard, un poète s'il en fut et de la bonne école. Témoin la pièce suivante des Poèmes de Provence parus chez Charpentier, qu'à notre grand regret nous sommes obligé de morceler.
Remarquons que tout le volume est dédié aux cigales, si chères aux Provençaux :
l'ame du blé
En juin, on voit sortir de terre, germe obscur, Une larve bizarre et qu'étonne l'azur, Ayant l'aspect d'un ver et des rudiments d'ailes. Telles sont tout d'abord les cigales nouvelles.
Mais bientôt, s'enfantant soi-même avec effort,
De sa légère peau morte l'insecte sort,
Frais, humide, étalant ses quatre ailes ouvertes,
Tout vert comme les blés aux belles tiges vertes.
Il ne sait pas chanter ni s'envoler encor :
Le chant divin viendra plus tard, avec l'essor.
En attendant, sous l'herbe et parmi les feuillées,
La cigale, buvant au creux des fleurs mouillées,
Rampe, évitant le bec du moineau trop hardi,
Et se chauffe immobile au soleil de midi.
Le blé ne grandit plus, mais il est vert encore ; Il boit l'éclat du jour torride, — et s'en colore : Tel l'insecte devient jaune et blond, puis pareil Aux épis roux et chauds pénétrés de soleil; Le feu vivifiant affermit son corps frêle, Et, donnant leur vigueur aux nervures de l'aile Qui deviennent d'un noir intense de velours, Tend la membrane molle et fine des tambours Qui trembleront bientôt de notes musicales, Et que nos bruns enfants, tourmenteurs de cigales, Sous les écailles d'or du ventre, savent voir Luire en elles, polis comme un double miroir.
O mystère charmant surpris sous vos écailles ! Nul n'a vu votre sang en vous ni vos entrailles, Cigales; vous n'avez rien en vous de caché, Rien que votre instrument à vous-même attaché ! Vous n'êtes qu'une voix, qu'une chanson vivante; Et lorsque la moisson, par le mistral mouvante, Comme notre mer blonde ondule sous l'azur, Alors, mûres aussi, vous, âmes du blé niùr, Pareilles aux épis, brûlantes et dorées, Vous chantez la lumière et les moissons sacrées !...
Près de l'aire parfois un tas de gerbes d'or Sous les souffles errants frissonne et parle encor;
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 169
Mais déjà l'on n'entend qu'à de longs intervalles
L'hymne d'été, le bruit des blés et des cigales ;
Et quand la paille est vide et qu'un vent assoupi
Chasse en fins tourbillons les restes de l'épi,
Quand gisent les blés morts au fond des granges pleines,
La cigale aussi meurt... jusqu'aux moissons prochaines.
Je regrette tout ce que j'ai coupé, mais l'espace commande ; il ne me reste plus qu'à engager le lecteur à lire avec recueillement ces poèmes dont chaque vers est aimé et ciselé à la façon antique ; il y a dans ce livre un parfum de poésie grecque et une pureté de forme et de langage qui rappellent le charme des bonnes œuvres d'André Chénier.