‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 29 sur 45 · THEODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

THEODORE DE BANVILLE

Esquisses parisiennes. — 1876

Les Esquisses parisiennes, que M. Théodore de Banville vient de publier chez Charpentier, contiennent une douzaine de nouvelles humoristiques, — qui, sous une forme paradoxale, en disent plus long et plus vrai que bien des gros livres que leurs auteurs baptisent du nom prétentieux d'études sur tel ou tel sujet.

La Vie et la mort de Minette est l'histoire d'une figurante qui vit en aimant un cabotin et qui meurt en tombant des cintres, habillée en fée; le Conte pour faire peur, c'est l'odyssée d'une pauvre fille qui sort un matin de chez sa mère pour acheter deux sous de lait et qui rentre... quelques années

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plus tard, couverte de diamants; je passe bien des titres et je trouve, vers la fin du volume, une nouvelle intitulée le Festin des Titans. Que Banville me permette de le réduire à ma façon :

Lord Angel Sidney, cent fois millionnaire, s'ennuie à mourir ; un matin, il fait venir son factotum M. Tobie, et décidé, lui blasé plus que YEnfant du siècle de Musset, à trouver quelque chose de piquant, de nouveau, lui dit :

Monsieur Tobie, d'ici à huit jours, je veux donner un grand festin, un festin magnifique, comme quand Lucullus dîna chez Lucullus! Il me faut, dussiez-vous égorger Mme Chevet, des fruits de l'Inde et de la Guadeloupe. Il me faut un surtout d'or ciselé par Barye, et des bougies à travers lesquelles on puisse regarder à la loupe une miniature dTsabey. Vous vous arrangerez pour qu'il y ait sur les miroirs et sur les vitres des fleurs peintes par Diaz. Et pour ce jour-là, entendez-vous, monsieur Tobie? vous me trouverez, fût-ce en Chine, des convives qui ne soient ni tailleurs, ni photographes, ni membres de la Société d'horticulture!

Je veux six gaillards au moins! cherchez-les où vous voudrez, exerçant des professions dont je n'aie jamais entendu parler sous aucun prétexte. Si je connais un seul des états que font ces gens-là, ne comptez plus sur mon amitié.

Fidèle aux ordres de son maître, Tobie a recruté suivant le programme les convives désirés. Je passe sur la description des convives et d'une salle à manger féerique :

Après avoir baisé la main aux dames et salué les hommes comme des pairs d'Angleterre, lord Angel invita tout le monde à passer dans la salle à manger, où les cinq hommes, pareils à des tigres déchaînés, dévorèrent en une heure le dîner de vingt banquiers. C'était un spectacle inouï de voir étinceler ces mâchoires qui semblaient décidées à engloutir l'univers, et qui s'agitaient comme si jamais auparavant elles n'eussent rien broyé entre leurs dents terribles.

Quant aux deux dames, elles mangèrent raisonnablement, en femmes qui, à la vérité, n'ont pas lu Byron, mais qui, toutefois, ont fondu de-ci et de-là dans leurs verres quelques perles de Cléopàtre. Le jeune homme de dix-huit ans ne mangea, lui, qu'un ortolan et une demi-orange de la Chine, et certes, s'il cherchait un moyen de se faire remarquer, il tomba on ne peut mieux, car le moins atfamé des autres convives semblait affecter de prendre les faisans dorés pour des mauviettes, et les avalait par douzaines.

Mais le but de lord Angel Sidney n'est pas seulement d'assouvir la faim et la soif de ces étranges invités ; il faut qu'il sache si le secret de leur vie vaut la peine qu'il a prise de les supporter. Le maître de la maison donne l'exemple, il se raconte, et quand il a fini de parler passe la parole à un de ses convives.

— Vous voyez en moi, dit celui-ci, I'Emplové aux veux de bouillon. Enfant, je n'ai jamais mangé. Manger, voilà la grande affaire. Il y a deux races d'hommes, celle qui mange et celle qui ne mange pas. Les pauvres haïssent les riches parce que les riches mangent ; les riches exècrent les pauvres parce que les pauvres voudraient manger. Je vis que tout

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<5tait là, et que le sort de l'humanité s'agite autour des endroits où l'on fait la cuisine.

Fort de cette idée, notre homme entre comme employé à la Jambe-de-bois, un établissement de bouillons à un sou, concurrence du Grand-Vainqueur.

Un malin pourtant, tous les Auvergnats de la Jambe-debois émigrèrent pour le Grand-Vainqueur. Quand mon maître leur en demanda en pleurant la raison, ils lui répondirent que son bouillon n'avait pas d'yeux, tandis que celui du Grand- Vainqueur en était inondé comme une queue de paon .

Messieurs, j'eus le courage de passer une nuit entière caché dans une armoire de cuisine, au Grand-Vainqueur. Le lendemain, à l'heure où l'Aurore profite de ce qu'elle a des doigts de rose pour ouvrir les portes de l'Orient, je surpris le secret de notre rival.

Le misérable fourrait ses doigts dans un vase plein d'huile de poisson et les secouait ensuite sur les bols de bouillon alignés autour de la table. C'est ainsi qu'il y taisait des yeux !

Les yeux étaient nombreux, je ne dis pas, mais quels yeux î comme c'était fait! Pas de goût, pas de grâce! ni vraisemblance ni idéal! Dans le trajet du Grand-Vainqueur à la Jambe-de-bois, mille idées jetèrent tour à tour leurs ombres sur mon front, mais enfin une création lumineuse éclaira tout à coup mon cerveau de ses flammes aveuglantes.

La seringue était trouvée !

Tous les matins, armé de cette bienheureuse seringue, je vise les bouillons, et j'y exécute, la main levée, une mosaïque d'yeux à faire pâlir la nature.

Quand V employé aux yeux de bouillon a terminé son histoire, le convive qui le suit dit :

Messieurs, vous voyez en moi le vernisseub de pattes de dindon. Il s'explique :

— Je ne nie pas l'originalité des yeux de bouillon factices ! Mais que faut-il pour arriver à ce trompe-l'œil? Un léger sentiment de la ligne et quelque dextérité dans le poignet.

Moi, messieurs, je suis un coloriste!

Quand une volaille n'a pas été vendue en son temps, qu'arrive-t-il? Les pattes, d'abord si noires et si lustrées, s'affaissent el pâlissent, le ton en devient terne et triste, signe révélateur qui éloigne à jamais l'acheteur initié aux mystères de la couleur par les admirables créations de Delacroix. Attiré souvent dans le marché aux volailles par cet amour de l'inconnu qui caractérise les artistes, je m'aperçus de cette mélancolie des pattes de dindon, et j'entrevis un nouvel art à créer a. côté des anciens.

C'est à moi qu'on doit les vernis à l'aide desquels les marchands dissimulent aujourd'hui la vieillesse des rôtis futurs : vernis noirs, vernis bruns, vernis gris, roses, écarlates et orangés, une palette plus variée que celle de Véronèse ! Mais posséder les vernis, ce n'est rien ! tout le monde les a aujourd'hui; le sublime du métier, c'est de savoir saisir les nuances intimes de chaque espèce de pattes, et de les habiller chacune selon son tempérament!

Je passe les récits de quelques convives et je trouve le discours du reconnaisseur d'enfants :

Je reconnais tous ceux qui le veulent, pourvu, bien entendu, continua avec une adorable impertinence le vieux gentilhomme, pourvu qu'ils puissent faire honneur à leur

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père. C'est cinq cents francs, prix net... et six cents francs pour les nègres.

— Bah! s'écria Roger-Bongtemps, vous avez reconnu un nègre ?

— Plusieurs nègres et trois Indiens anthropophages. Pour les nains, c'est cinquante francs en plus, et je traite de gré à gré pour les infirmités physiques. La semaine dernière, j'ai eu un bon bossu. Un bossu de quinze cents francs; il est vrai qu'il portait des lunettes vertes.

Les femmes aussi font leurs biographies. Arrive le tour d'un grand garçon dont le visage est couvert de balafres.

— Moi, dit cet athlète d'une voix formidable, je suis employé au théâtre Saint-Marcel, un théâtre situé rue Censier, dans un quartier de tanneurs.

On m'y appelle le figurant qui remplace le mannequin.

Le théâtre Saint-Marcel est l'enfer de la pauvreté humaine. Les comédiens s'y peignent les pieds avec du noir pour imiter les bottes, et cirent des bottes réelles pendant l'entr'acte à la porte du spectacle. Un procès compliqué contre les quinze derniers directeurs du théâtre Saint-Marcel absorbe le peu d'argent que les artistes gagnent à cette industrie de commissionnaire. A ce théâtre, on ne se souvient pas d'avoir été jamais payé; et c'est à ce point qu'un maître tanneur ayant laissé tomber dans le foyer des comédiens une pièce de cinq francs, cette pièce est restée là jusqu'à ce que son propriétaire vint la chercher, car personne ne savait ce que c'était!

Dans chacune des comédies qu'on y joue il y a un mannequin, et le mannequin d'il y a seize ans est précipité du célèbre pont cassé, haut de douze pieds. Or, comme le costumier, homme intraitable, demandait quarante sous pour

déshabiller et rhabiller le mannequin pour le drame, je suis,

hélas! le figurant qui remplace le mannequin! Pour dîner et déjeuner à la cuisine chez le marchand de vins des artistes, je fais chaque soir ce saut terrible! Trois fois par semaine régulièrement, je tombe et me mets le crâne en loques; voyez mes balafres! j'ai fait vingt ans la guerre sous l'Empire, et je n'en avais rapporté que deux blessures ; mais le rôle du mannequin, ce sont de rudes campagnes! Seulement, comme je n'ai pas trouvé d'autre état que celui-là pour ne pas mourir de faim, je fais celui-là.

— Milord, s'écria vivement Roger-Bontemps, je demande à présenter une observation. La profession de monsieur n'est pas excentrique, elle est absurde !

— Messieurs, dit lord Sidney, n'ai laquez pas vos professions, toutes ont bien leur mérite, et Paris lui-même serait embarrassé, car vous êtes plus de trois, et je ne sais vraiment comment vous satisfaire tous! Sachez seulement que je trouverais de très mauvais, goût de votre part de ne pas fourrer l'argenterie dans vos poches, et que moins on en retrouvera sur la table, plus je garderai de vous un agréable souvenir.

Un prix de 10,000 francs de rente va être décerné au remplaçant de mannequin, comme exerçant la profession la plus singulière.

— Pardon, milord, murmura timidement le jeune homme de dix-huit ans, mais je n'ai pas encore parlé.

Les convives regardèrent avec dédain ce faible athlète.

— Eh quoi! lui dit lord Sidney avec un étonnement profond, exerceriez-vous à votre âge une industrie plus extraordinaire que les professions excentriques de ces messieurs ? Mais alors quel démon peut l'avoir inventée ?

— Milord, articula le jeune homme d'une voix douce,

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mais ferme, je suis poète lyrique et je vis de mon

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