‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 28 sur 45 · PAUL DE MUSSET · texte numérisé non relu

PAUL DE MUSSET

Histoire de trois maniaques. — 1876

Sous ce titre, Paul de Musset a réuni en un volume paru chez Charpentier trois nouvelles qui, pour être relativement courtes, n'en sont pas moins intéressantes : V Histoire d'un diamant, Don Fa-tutto et les Dents d'un Turco peuvent prendre place parmi les meilleures œuvres de M. Paul de Musset, esprit délicat et plume fine dont l'éloge serait superflu aujourd'hui. J'analyserai aujourd'hui la dernière de ces nouvelles, une fantaisie dont je voudrais pouvoir citer tous les détails et dont je ne puis que donner le résumé.

Voici la fable.

Nous sommes au commencement de la guerre de 1870.

Dans son régiment, le major Wolfgang Fressermann passait pour un joli garçon. Il avait trente ans, la face large, la peau très blanche, les cheveux blonds, les moustaches en crochets, les yeux d'un bleu clair, !e regard froid et l'air martial. Sa mâchoire inférieure était un peu lourde, et sa langue épaisse, ce qui l'obligeait à parler lentement. Sa taille, de grandeur moyenne, bien serrée dans l'uniforme, paraissait belle, quoique les épaules fussent un peu hautes et le cou court. 11 avait la jambe forte et le pied long; mais il valsait avec grâce. Malgré la vigueur de sa constitution, tous ses avantages physiques étaient gâtés par une fâcheuse infirmité. Fressermann avait les dents mauvaises, et il souffrait parfois de névralgies insupportables, ce qui ne l'empêchait pas de faire son service avec une louable ponctualité.

Né dans la petite ville de Roth, d'une famille aisée, mais n'ayant point de titre au milieu d'une aristocratie pleine de morgue, le major savait rendre à chacun ce qu'il lui devait, parlant avec plus de respect à un graf qu'à un baron, humble devant ses supérieurs, poli avec ses égaux, brusque et hautain avec ses inférieurs, comme il sied à un bon Allemand. D'ailleurs, intelligent, laborieux, musicien, doué d'aptitudes diverses et d'une mémoire complaisante, il portait dans sa tète un bagage considérable de notions variées, les unes utiles, les autres sans valeur. A force d'étudier les commentateurs, si nombreux en son pays, il avait perdu le sons vrai des textes. Le cours d'esthétique de Hegel lui avait appris les règles du beau dans les arts; mais, en face d'un tableau, il ne pouvait pas dire si la peinture était bonne ou mauvaise. Sa sensibilité poétique s'émouvait aisément. Les larmes lui venaient aux yeux lorsqu'il chantait un Lied de Schubert; mais à la vue d'un blessé ou d'un agonisant, il restait maître de lui-même comme l'empereur Auguste. Nul ne savait mieux que lui soutenir

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une thèse fausse en observant les lois de la logique. Enfin, à fous les dons heureux que lui avait prodigues les bons génies, le jour de sa naissance, une méchante fée, arrivée la dernière, avait opposé ce correctif inquiétant : « Avec tout cela, tu ne plairas pas. » En effet, lorsqu'il voulut faire la cour à la fille de son voisin, le riche fabricant de quincaillerie de Furth, M'te Emilia ne répondit à ses compliments que par une incrédulité railleuse et affectée. Six mois avant la guerre, le 2i décembre, on fit chez le voisin deux arbres de Noël, l'un pour les enfants, l'autre pour les grandes personnes. M"e Emilia disposa les numéros de telie sorte que M. Fressermann gagna une brosse à dents. Cette allusion peu charitable à son infirmité blessa justement le major. Il en conclut que la jeune fille avait un cœur dur, et il cessa de lui adresser ses hommages.

Nous arrivons a un épisode du combat de Wissembourg. Parmi les combattants de l'armée française, on distingue un turco, un grand diable bronzé, à la lèvre épaisse, aux dents blanches comme des amandes fraîches.

Alors commanoa le combat à la baïonnette, puis la lutte corps à corps, et enfin la boucherie. Les tirailleurs algériens, accablés par le nombre, furent tués, blessés ou désarmés jusqu'au dernier homme. Un seul pourtant se défendait encore. Ali, grimpé sur l'impériale d'un wagon, tirait dans la mêlée en ajustant de préférence les officiers. Quatre fusils à aiguille furent dirigés vers lui de quatre points différents. Les quatre balles sifflèrent à ses oreilles sans l'atteindre, et il se mit à danser en faisant son rire féroce et muet. Le major Fressermann, qui se trouvait près du wagon, monta sur le marche-pied, et d'un coup de sabre frappa le turco à la jambe gauche. Ali, devenant

furieux, bondit comme un tigre, malgré sa blessure, et sauta dans la mêlée; mais, au moment où il touchait la terre, le major lui porta un violent coup de pointe qui lui traversa la poitrine et l'envoya rouler sous son wagon; il y demeura étendu sur le dos, versant un ruisseau de sang par sa large plaie, les yeux grands ouverts et la lèvre supérieure relevée au-dessus des gencives avec une étrange expression où se mêlaient ensemble la rage, ie rire et l'agonie.

C'en est fait du pauvre Ali. Mais c'est ici que istoire commence. Le chirur mine les mourants et les morts

l'histoire commence. Le chirurgien allemand exa

— Oh! dit-il, voilà un jeune sauvage qui a la vie dure. Il est encore chaud. Cependant je ne sens pas battre le pouls. Cette mousse rousse qui sort de ses lèvres indique que les poumons sont hors de service. Quelle mine terrible! On dirait que le drôle nous regarde et qu'il veut nous mordre avec ses dents affilées comme des lancettes. Mettons-le dans le tas des mourants; il n'y a rien à en faire.

Le major Fressermann s'approcha, tenant son mouchoir appuyé sur la joue droite : — Mon cher Basilius, dit-il, je souffre horriblement, et je crains d'avoir une fluxion demain. Ne pourriez-vous m'arracher ma dent malade?

— Si fait, répondit le chirurgien. J'ai dans ma trousse tout ce qu'il faut pour cela. Une simple clef de dentiste suffit. Voyons un peu votre bouche. Diable! elle est en mauvais état. Presque toutes vos dents sont plus ou moin cariées. Au lieu de les perdre une à une, ce qui arrivera infailliblement, n'aimeriez-vous pas mieux les échanger contre celles de cet Africain? Voilà un jeune Arabe qui nous fournit un râtelier complet, la plus belle marchandise

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do monde, sans bourse délier. Il D'y a que la guerre pour offrir de telles aubaines. Je vous débarrasse de vos mauvauses dents, et je les remplace par celles de ce turco. C'est une opération connue qui a déjà réussi. Au moment où la dent est arrachée, on introduit aussitôt la dent pareille dans l'alvéole.

— Etes-vous bien sûr de ne pas m'estropier? dit le major. Ne cédez-vous pas à l'envie de tenter une opération rare et de me prendre pour sujet d'une expérience?

Quoique dur au mal, Fressermann demanda grâce après la sixième dent extraite et remplacée. Le docteur lui accorda dix minutes de répit, et autant à la douzième dent. Enfin, au bout d'une grande heure, la dix-huitième dent fut mise en place. Basilius pressa doucement les gencives avec ses doigts, corrigea les irrégularités, et tirant de sa trousse un petit miroir : — Mon cher major, dit-il, regardez-vous. Ce ne sont pas des dents que vous avez, ce sont des perles, des opales, des pierres fines. Vous êtes rajeuni de dix ans. Que nous disiez-vous tout à l'heure de Pierre Schlemihl? C'est à la légende de don Juan qu'il faut penser. Les femmes vous suivront désormais comme cette ombre que Schlemihl a eu la sottise d'aliéner. Nos grands peintres de Munich vont se disputer l'honneur de vous représenter en Apollon, et le sculpteur qui fera votre statue l'appellera l'Antinous germain.

On juge de la surprise des compatriotes de Fresserman lorsqu'ils le virent revenir le visage orné de dents plus belles qu'il n'en existait à dix lieues à la ronde. Mais, hélas ! M. Fressermann a bien pris les dents du turco, mais elles sont restées des dents de turco et ne veulent manger que la nourriture propre aux enfants du désert.

LA P.ATAILLE LITTERAIRE

Je passe le récit de mésaventures terribles pour le pauvre Allemand; il devient un personnage fantastique pour ses concitoyens ; livré aux caprices d'une mâchoire de turco, il siffle malgré lui quand il entend jouer «lu Mozart ou du Beethowen, voire même du Wagner, ce dieu des Français névrosés. Amoureux d'une jeune femme, il veut lui baiser la main et la mord jusqu'au sang ; la belle pardonne ; mais au beau milieu d'une déclaration, les dents du turco lui mordent la langue.

Fressermann s'avoue vaincu; il reconnaît que toute lutte est devenue impossible contre la mâchoire du défunt turco. Décidé à vivre en paix, il suivra sa dentition où ses caprices le conduiront. D'autant plus que l'âme de l'Arabe restée dans ses molaires, ses canines et ses incisives lui fait commettre bien d'autres méfaits ; le turco est souvent atteint de clephtomanie, et un beau jour M. Fressermann se surprend volant une pipe.

Il part pour l'Afrique, espérant y trouver le repos. C'est là le châtiment. La dentition du turco est reconnue ; les complications se multiplient dans la vie de l'Allemand, qui passe par des épreuves sœurs de celles des Mille et une Nuits.

Epuisé d'émotion, Fressermann veut retourner en Europe.

Mais, hélas ! pour l'infortuné Fressermann, sa patrie devait être plus cruelle encore que la terre africaine ; à peine a-t-il touché le sol natal que le

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pauvre édenté se précipite sur des pfannkucken ; il fait le pari d'en engloutir une de six œufs. Il gagne sa gageure et meurt d'indigestion.

Tel est le résumé de la nouvelle de M. Paul de Musset , très prestement , très spirituellement écrite. En écrivant ce nom, je ne puis m'empêcher de penser à l'inconvénient que comporte souvent l'honneur d'être de la famille d'un homme illustre. Ceux qui n'ont pas nativement la juste mesure dans l'esprit pour apprécier la valeur d'un artiste ont besoin de le comparer à un autre. Ce n'est que par des parallèles, des calculs, des considérations multipliés qu'ils arrivent à lui assigner le chiffre qu'il représente dans son art. Triste besogne infligée par le manque de goût personnel et de courage d'opinion, à ce point que ceux-là étaient rares autrefois qui osaient placer le nom de Paul de Musset à côté de celui de son frère, Alfred de Musset. Certes, M. Paul de Musset eût eu mauvaise grâce à chercher un renom de poète à côté de l'immortelle gloire d'Alfred de Musset, mais il a compris le rôle que lui assignait la grandeur de son frère ; il s'est contenté de suivre un sentier qu'il avait découvert, et il a prouvé que l'esprit sans prétention et le charme de la forme étaient aussi des titres pour prendre une bonne place dans la littérature française.

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