EMILE ZOLA
La Faute de l'abbé Mouret. — 1875
Tout comme il y a des peintres qui, uniquement préoccupés d'écraser de grasses et de brillantes masses de couleurs sur leurs toiles, se soucient fort peu de la convenance du sujet qu'ils doivent traiter, M. Emile Zola écrit, et quelle que soit la fable qu'il ait à raconter, quel que soit son cadre, il y fait entrer tout ce qu'il a de couleur et d'observation sur sa palette. Je lui fais défi de décrire un caillou du chemin sans que vous croyiez voir ce caillou, sans qu'il vous devienne intéressant. Ce don de description, cette faculté de transmission d'impression, il les possède au suprême degré; c'est un paysagiste fidèle qui laisse loin les maigres détails de la photographie, c'est un huissier fureteur qui,
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dans une bonne et solide langue, fait le consciencieux inventaire de tout ce qu'il a vu.
Malheureusement, cet esprit si clairvoyant, si vigoureux, par tempérament plutôt que par recherche, comme l'insinuent ses confrères, semble ne se plaire qu'à décrire les laideurs ou les plaies du monde animé. Personne ne parle mieux des arbres, des animaux, de la terre que M. Zola; il est tel sillon fraîchement remué qu'il vous décrira en poëte grand comme Millet; mais quand par malheur pour l'espèce humaine elle tombe sous sa main, il l'abaisse, l'avilit tant et si bien que le dégoût vous prend des agissements qu'il lui prête et que vous ne vous intéressez plus guère dans ses romans qu'à la partie nature morte de l'œuvre.
Il s'agit dans le livre qui va paraître (complément de la série des Rougon-Macquart) d'un prêtre qui commence sa carrière cléricale comme Jocelyn, qui est tenté, succombe, se repent, et, après sa faute, rentre dans la vie religieuse. Sujet périlleux s'il en fût, détails dangereux, repoussants même parfois, tel est le bilan des impressions que l'on ressent à la lecture de ces pages brûlantes, qui, disons-le bien haut, ne peuvent être lues par tout le monde.
Quant au charme, il existe incontestablement, mais à l'état intermittent. Le mari ou le père qui parcourrait ce livre éprouverait le besoin de lire à sa famille deux ou trois brillantes pages ;mais il devrait forcément s'arrêter à telle ou telle description, tout
comme il ferait si, en montrant à des enfants un livre plein de merveilleuses gravures, il lui fallait vivement et fréquemment tourner le feuillet devant telle ou telle nudité.
Ceci posé, je cite quelques paragraphes qui pourront donner idée de ce livre étrange, rempli de vérités et de contresens, mais qui reste l'œuvre d'un véritable écrivain.
Voilà, d'abord, la description d'une petite église de village où le prêtre dit tout seul la messe du matin :
Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâles lueurs de la matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles. Les kyrie eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable, passée à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres, à vitres claires, fêlées, crevées pour la plupart, ouvraient des jours d'une crudité crayeuse
— Orate, fratres, reprit le prêtre.
Vincent (l'enfant de chœur) marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se perdit. Ce fut alors que les flammes jaunes entrèrent par les fenêtres. Le soleil, à l'appel du prêtre, venait à la messe. Il éclaira de larges nappes dorées la muraille gauche, le confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un craquement secoua le confessionnal ; la mère de Dieu, dans une gloire, dans réblouissement de sa couronne et de son manteau d'or, sourit tendrement à l'Enfant Jésus de ses lèvres peintes ; l'horloge, réchauffée, batlit l'heure à coups plus vifs. Il sembla que le soleil peuplait les bancs des poussières qui dansaient dans ses rayons. La petite église, l'étable blanchie, fut comme pleine d'une foule entière.
Au dehors, on entendait les petits bruits du réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise, les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs plumes, donnant un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait avec le soleil ; à une des fenêtres, un gros sorbier se haussait, jetait des branches par les carreaux cassés, allongeant ses bourgeons comme pour regarder à l'intérieur, et, par les fentes de la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaçaient d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonit; de sa chair barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un moineau vint se poser au bord du trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entre les bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. Bientôt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux descendirent, se promenant tranquillement, à petits sauts, sur les dalles.
Après avoir lu les Oraisons, il se tourna en disant :
— Ite missa est.
— Deo gratias, répondit Vincent.
Le soleil avait grandi et les moineaux s'enhardissaient. Pendant que le prêtre lisait sur le carton de gauche l'Evangile de saint Jean, annonçant L'éternité du Verbe, le soled enflammait l'autel, blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or pâlissant sous ces rayons. Et lorsque le prêtre, prenant le calice, faisant une génuflexion, quitta l'autel pour retourner à la sacristie la tête couverte, précédé du servant qui remportait
les burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maître de Téglise. Il s'était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le christ lui-même prenaient un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l'étemelle jeunesse de la terre.
Je voudrais, après une charmante description de basse-cour, pouvoir citer les merveilleux tableaux du Paradou,une sorte de parc sauvage où se dévide l'idylle non narrable de ce prêtre et d'une jeune fille du nom d'Albine. Il y a toute une thèse à discuter ; on la devine. A côté d'un frère Archangias qui jure comme un païen et qui, malgré les énergies de sa nature, a raison de toutes les faiblesses humaines, il faut pour le livre de M. E. Zola que Serge, le jeune prêtre, succombe.
J'arrive à la mort d'Albine, une sorte de beauté sauvage qui, après avoir vécu de la vie civilisée, se trouve transportée au milieu de cette sorte de paradis terrestre, de cette nature vierge, qui exhale la vie par toutes ses plantes, par tous ses êtres.
Abandonnée, elle ne veut plus que mourir.
A cette heure, Albine, dans le Paradou, rôdait encore, traînant l'agonie muette d'une bête blessée. Elle ne pleurait plus; elle avait un visage blanc, traversé au front d'un grand pli.
Mais comment mourrir? Elle voudrait être utile à
ces chères plantes, à ces fleurs aimées, peut-être pour revivre en elles.
Alors, une dernière fois, elle reprit sa course à travers e jardin, en quête de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses cheveux pour accroître le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras, la laque de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle offrir son jeune sang?
Elle monta aux grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'était sur leur lit de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la forêt, attendant avec un désir qui ralentissait sa marche que quelque chêne s'écroulât et l'ensevelit dans la majesté de sa chute. Elle longe les rivières des prairies, se penchant presque à chaque pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui était pas préparée parmi les nénuphars. Nulle part la mort ne l'appelait, ne lui tendait ses mains fraîches. Cependant, elle ne se trompait point. C'était bien le Paraclou qui allait lui apprendre à mourir, comme il lui avait appris à aimer. Elle recommença à battre les buissons, plus affamée qu'aux matinées tièdes où elle cherchait l'amour. Et tout d'un coup, au moment où elle arrivait au parterre, elle surprit la mort dans les parfums du soir. Elle courut, elle eut un rire de volupté. Elle devait mourir avec les fleurs.
Je passe deux pages merveilleuses : c'est le pillage des fleurs du jardin par Albine; les lis, les héliotropes, les œillets, les pavots, les soucis, les roses, les quarantaines, les menthes, les citronnelles, les verveines, elle les arrache par brassées; elle eut voulu emmener tout le parterre dans sa chambre.
Un instant elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle songeait, elle cherchait si la mort était là. Et elle ramassa les verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines, les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des tampons à l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes, les moindres trous de la porte et des fenêtres. Puis elle tira les rideaux de calicot blanc, cousus à gros points. Et, muette, sans un soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et des tubéreuses.
Ne bougeant point, les mains jointes sur son cœur, elle continuait à sourire, elle écoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tète bourdonnante. Ils lui jouaient une musique étrange de senteurs qui l'endormait lentement, très lentement. D'abord, c'était un prélude gai, enfantin; ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes, exhalaient l'apreté des herbes foulées, lui contaient ses courses de gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite un chant de flûte se faisait entendre, de petites notes musquées qui s'égrenaient du tas de violettes pose sur la table près du chevet; et cette llùte, brodant sa mélodie sur l'haleine calme, l'accompagnement régulier des lis de la console, chantaient les premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait avec l'éclat brusque des œillets à l'odeur poivrée, riont la voix de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots qui lui rappelait les tourments de ses désirs.
Et brusquement, tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait à une douceur plus grande, bercée par une gamme descendante des quarantaines, se ralentissant, se voyant, jusqu'à un cantique adorable des héliotropes dont les haleines de vanille disaient l'approche des noces. Les
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belles de nuit piquaient çà et là un trille discret. Puis il y eut un silence. Les roses, languissamment, firent leur entrée. Du plafond, croulèrent les voix, un chœur lointain. C'était un ensemble large qu'elle écouta au début avec un léger frisson. Le chœur s'enfla, elle fut bientôt toute vibrante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour d'elle. Les noces étaient venues. Les fanfares des roses annonçaient l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre son cœur, pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche, cherchant le baiser qui devait l'étouffer, quand les jacinthes et les tubéreuses fumèrent, l'enveloppèrent d'un dernier soupir si profond qu'il couvrit le chœur des roses. Albine était morte dans le hoquet suprême des fleurs.
J'ai dû sauter de nombreuses pages faites pour effaroucher bien des justes susceptibilités. Nul ne me blâmera de m'être abstenu.
Je ne veux pas savoir si ce livre a ce qu'on appelle un but. C'est pour moi comme un recueil de tableaux divers peints par un grand coloriste. Une œuvre d'art est avant tout une œuvre d'art, et je ne veux me prononcer que sur ce point. En tous cas, il est certaines matières difficiles à traiter, et si M. Zola a voulu ici prêcher le respect de notre clergé, il a absolument fait fausse route. Il en est un peu de ces romans faits pour moraliser comme des contes dédiés aux bébés pour les guérir de la peur et qui n'ont pour résultat que de peupler pour eux les solitudes de fantômes que leurs cerveaux n'eussent jamais enfantés. En tous cas, c'est l'œuvre d'un très grand écrivain, avec qui le roman de vieille forme va avoir à compter.
IVAN TOURGUEXEFF
Les Reliques vivantes. — 1876
Les Reliques virantes, de M. I. Tourgueneff, tel est le titre du nouveau livre du grand romancier que M. Courrière a classé parmi les écrivains de V Ecole naturelle dans son Histoire de la littérature contemporaine en Russie, un bon livre publié Fan dernier.
Le nouveau volume de M. Tourgueneff, paru chez Hetzel, contient cinq nouvelles toutes empreintes du charme qu'on lui connaît. Les Reliques r i r a nies , la Mo ntre , Ça fa it d u b ru it ! Po nnine et Ba.hourine, Les nôtres m'ont envoyé... telles sont ces cinq historiettes, bien dignes de l'auteur des Mémoires d'un chasseur.
Dans les Reliques vivantes, il s'agit d'une pauvre fille de campagne qui n'a pu épouser celui à qui elle était fiancée parce qu'elle est devenue estro-
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piée à la suite d'un accident. La malheureuse est paralysée et vit absolument comme une morte; étendue dans un lit, elle passe sa vie à regarder le ciel, sans pousser une plainte, n'ayant qu'un sourire de reconnaissance pour le jour qui se lève, pour l'oiseau qui passe devant ses yeux. Je ne sais pas de philosophie plus doucement attrayante, plus communicative que la sienne.
Une page de ce récit touchant :
Il y en a de plus malheureux que moi ; il y en a qui n'ont pas d'asile, — d'autres sont aveugles ou sourds, tandis que moi, Dieu merci, j'y vois parfaitement et j'entends tout, toutl Si une taupe creuse sous terre, je l'entends. Et je sens toutes les odeurs, même les plus faibles ! Si le sarrasin fleurit dans les champs ou le tilleul dans le jardin, on n'a pas besoin de venir me le dire, je l'ai senti la première, pourvu qu'un souffle de vent soit venu de ce côté-là. Non, il ne faut pas être ingrat envers Dieu ! Bien des gens sont plus malheureux que moi. Quand il n'y aurait que ceci : une personne en bonne santé peut bien facilement tomber dans le péché; tandis que le péché s'est écarté de moi lui-même.
L'autre jour, le père Alexis — le prêtre — m'a donné la communion, et il m'a dit : Tu n'a pas besoin de le confesser; dans l'état où tu es, quel péché pourrais-tu commettre? Et je lui ai répondu : Mais, mon père, les péchés de pensée, ceux qu'on commet en esprit? — Oh! a-t-il répondu en riant, ceux-là ne sont pas bien gros.
— Mais je crois que je n'ai pas beaucoup commis de ceux-là non plus, continua Loukéria, parce que je me suis habituée à ne penser à rien, et bien mieux, à ne pas me souvenir. Le temps passe plus vite.
Ce n'est pas tout ; la pauvre infirme chante des
chansons, et quelles chansons !
— Comment les chantes-tu? En dedans?
— En dedans, et aussi avec la voix. Je ne peux pas chanter très fort, comme vous pensez bien; mais on peut nfentendre. Tenez, je vous ait dit qu'il y a une fillette qui vient me voir. Elle est orpheline, ça fait qu'elle est intelligente. Je lui ai déjà appris quatre chansons qu'elle sail par cœur... Peut-être ne me croyez-vous pas? Attendez, je vais vous en chanter une.
Loukéria reprit haleine... La pensée que cette créature à peine vivante se préparait à chanter éveilla en moi un effroi involontaire; mais avant que j'eusse le temps de dire un mot, j'entendis vibrer à mes oreilles une note prolongée prcsqu*' imperceptible, mais pure et juste... Une autre suivit, puis une troisième... Loukéria chantait : « Dans les prairies. » Elle chantait sans que les lignes de son visage pétrifié lissent un seul mouvement; ses yeux mêmes restaient (ixes... Mais quelle touchante expression dans cette pauvre petite voix qui sortait avec effort, vacillante comme un filet de légère fumée! Et comme on sentait bien que la chanteuse y mettait toute son àme! Ce n'était plus l'effroi qui me serrait le cœur, c'était une compassion indicible.
— Ah ! je ne veux plus! dit-elle tout à coup. Je n'ai pas la force... C'est le plaisir de vous voir qui me l'a ôtée...
Tous, pour notre malheur, nous avons lu bien des livres de philosophie, mais où avons-nous trouvé quelque chose de plus touchant ; il y a là, si j'osais dire, comme un parfum lointain du livre de Job et de Y Imitation.
Voici l'épilogue de cette nouvelle, qui n'a que
trente pages et qui vaut certes bien de gros volumes.
Quelques semaines plus tard, j'appris que Loukéria avait quitté ce monde. La mort était revenue la prendre « après le carême de la Saint-Pierre ». On me raconta que, le jour de sa mort, elle n'avait cessé d'entendre des cloches, bien qu'Alexéïevka soit à cinq verstes de l'église, et que ce jourlà ne fût pas un dimanche. Du reste, Loukéria disait que le son des cloches ne venait pas de l'église, mais « d'en haut ». Probablement, elle n'osail pas dire : & du ciel ».
On peut rien que par ces quelques lignes juger de l'ensemble de ce livre, digne des autres écrits de M. Tourgueneff. Les succès de ce romancier nous ont malheureusement valu une avalanche de spécimens de littérature russe, bien plutôt faits pour nous en dégoûter que pour nous en faire sentir les beautés. A côté d'oeuvres délicates comme celles de Tourgueneff, il nous faut voir figurer des grossièretés réalistes, ou des œuvres d'une monotomie navrante, ou l'éternel petit bruit endormant du samoward ou les jurons d'un mougik ivre ! Présentement l'auteur des Reliques vivantes et Tolstoï devraient nous suffire.