ALPHONSE DAUDET
Jack. — 1876
Jack est une histoire vraie, une étude d'après le vif, c'est-à-dire que tous les personnages de ce roman ont posé devant l'auteur. Car c'est un des plus grands mérites des écrivains de l'école moderne de s'être retrempés dans la nature, quelque peu oubliée depuis bien des années. Les deux volumes que M. Alphonse Daudet vient de publier en sont la preuve.
Il s'agit dans le nouvel ouvrage de l'auteur de Fromont jeune et Risler aîné, d'un de ces pauvres êtres voués dès leur naissance aux hasards les plus cruels de la vie, aux répulsions les plus imméritées de la société. Que deviennent les fils des femmes du demi-monde, des cocottes, pour dire le vrai mot?
Vivant dès leur naissance dans une atmosphère viciée, où apprendront-ils qu'il est des mères qui ne font pas sortir leurs enfants du collège quand le bon monsieur vient les visiter? Dans la vie, alors qu'ils seront devenus hommes, comment oseront-ils dire: Je suis le fils de la X..., de la B..., de laR...? Et ne vaudrait-il pas mieux pour ces déshérités (riches le plus souvent) avoir été déposés sur le fameux tour de la rue d'Enfer?
Telle n'a pas été l'idée de Mme Ida de Barancy, la mère du petit Jack. Elle a cru, en constatant qu'elle avait un hôtel aussi beau, un coupé aussi correct que ceux des femmes du monde qu'elle croisait chaque jour au Bois, elle a cru, une fois mère, que toutes les portes s'ouvriraient devant elle et que si en réalité elle n'était pas l'égale de ces privilégiées de la société, son fils, lui, innocent de tout le passé, n'aurait jamais à supporter le poids de ses fautes.
Tout d'abord le petit Jack est conduit dans une de ces grandes maisons d'éducation dirigées par des prêtres. Dès le parloir, la belle Ida de Barancy s'est trahie vingt fois, et l'abbé qui dirige la maison a compris tout de suite la supercherie maternelle. Avec toutes les réserves, les douceurs possibles, il refuse de recevoir l'enfant. On devine les protestations, les larmes de la mère. Le recteur est attendri, il accepte le petit Jack.
— Mais à deux conditions.
— Je suis prête à les accepter toutes.
— La première, c'est que, jusqu'au jour où votre position sera régularisée, l'enfant passera ses congés, ses vacances même, dans notre maison, et ne rentrera plus dans la vôtre.
— Mais il en mourra, mon Jack, de ne plus voir sa mère !
— Oh ! vous pourrez venir l'embrasser aussi souvent que vous voudrez. Seulement, et c'est là notre seconde condition, vous ne le verrez jamais au parloir, mais ici, dans mon cabinet, où j'aurai soin que vous ne soyez pas rencontrée.
Elle se leva toute frémissante.
Cette idée qu'elle ne pourrait jamais entrer au parloir, se mêler à cette charmante confusion du jeudi, où l'on se fait gloire de la beauté de son enfant, de la richesse de sa mise et du coupé qui vous attend à la porte, qu'elle ne pourrait pas dire à ses amies : « J'ai salué hier, chez les Pères, madame de C... ou madame de Y..., ■ de vraies madames, qu'il lui faudrait venir en cachette embrasser son Jack à l'écart, tout cela la révoltait à la fin.
Le malin prêtre avait frappé juste.
Naturellement voilà l'enfant rentré chez sa mère.
Je passe une scène écrite de main de maître où les domestiques avinés de Mme de Barancy décident entre eux que l'enfant serait très bien placé dans un pensionnat de l'avenue Montaigne ; c'est le gymnase Moronval.
Cette femme sotte et faible, craignant une nouvelle humiliation, accepte la proposition; sa femme de chambre, Mlle Constant, conduit donc le petit Jack à sa nouvelle pension.
Le gymnase tenu par M. et MmC Moronval était une de ces singulières institutions qui peu achalan-
dées happent au passage les pensionnaires les plus invraisemblables ; des nègres, des mulâtres au nombre de huit ou dix en formaient tout le personnel.
La femme de chambre insista pour que l'enfant reçût une éducation distinguée et aristocratique.
— Oh ! pour cela, fit Mm0 Moronval, née Decostère, en redressant sa longue tète.
Et son mari ajouta qu'il n'admettait au gymnase que des étrangers de distinction, des héritiers de grandes familles,, des nobles, des princes. Il élevait même, en ce moment, un enfant de sang royal, le propre fils du roi de Dahomey. Pour le coup, l'enthousiasme de Mlle Constant ne connut plus de bornes.
— Un fils de roi !... Vous eutendez, monsieur Jack, vous serez élevé avec un fils de roi !
— Oui, reprit gravement l'instituteur, j'ai été chargé par Sa Majesté dahomienne de l'éducation de Son Altesse royale, et je crois, sans me vanter, que je suis arrivé à en faire un homme remarquable sous tous les rapports.
Que pouvait donc avoir le jeune négrillon qui arrangeait le feu, là-bas dans le salon, pour s'agiter ainsi et remuer le seau à charbon avec ce terrible bruit de fonte ?
L'instituteur continua :
— J'espère, et M,ne de Moronval Decostère ici présente espère, comme moi, que le jeune roi, une fois monté sur le trône de ses ancêtres, se souviendra des bons conseils, des bons exemples que lui auront donné ses maîtres de Paris, des belles années passées auprès d'eux, de leurs soins infatigables et de leurs efforts assidus.
Ici Jack fut bien surpris de voir le négrillon, toujours occupé devant la cheminée, tourner vers lui sa tête crépue,
et l'agiter, tout en roulant ses gros yeux blancs dans une mimique d'énergique et furieuse dénégation.
Youlait-il dire par là que Son Altesse royale ne se souviendrait nullement des bonnes leçons du gymnase Moronval, ou quelle n'en garderait aucune reconnaissance ?
Que pouvait-il en savoir, cet esclave ?
La vérité était que sans s'en douter Jack voyait en ce petit domestique, fort maltraité d'ailleurs, le propre fils du roi de Dahomey. Les Moronval ayant appris que ce souverain était détrôné et ne recevant plus le prix de la pension avaient résolu d'utiliser le futur héritier d'un sceptre s'il arrivait à le reconquérir. Ils en avaient fait leur domestique !
Rien de plus comique et de plus touchant que la vie de ce pauvre Màdou, condamné à cirer les sou liers de ses camarades et prenant ainsi une bien dure leçon de philosophie à l'endroit des vicissitudes d'un futur souverain.
Le petit Jack est tout étonné le soir de voir Mâdou coucher auprès de son lit. La conversation s'engage entre les deux enfants.
— Est-ce que c'est beau, votre pays?... Est-ce que c*est loin?... Comment rappelez-vous ?
— Dahomey, répondit le nègre.
Le petit Jack se dressa sur son lit :
— Oh ! mais alors... mais alors vous le connaissez!... Vous êtes peut-être venu en France avec lui ?
-Qui?
— Sun Altesse royale... vous savez bien... le petit roi de Dahomey.
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— C'est moi, dit le nègre simplement...
L'autre le regardait avec stupéfaction... Un roi ! Ce domestique qu'il avait vu toute la journée dans sa défroque de laine rouge courir la maison, un balai ou un seau à la main, qu'il avait vu servir à table, rincer les verres !
Le négrillon parlait pourtant sérieusement. Son visage avait pris une grande expression de tristesse, et ses yeux fixes semblaient regarder loin, bien loin, vers le passé ou quelque patrie perdue.
Était-ce l'absence du gilet rouge ou la magie de ce mot de roi, mais Jack trouvait au nègre assis au bord de son lit, le cou nu, la chemise entr'ouverte sur sa poitrine sombre où brillait une amulette d'ivoire, un prestige, une dignité nouvelle.
— Gomment ça se fait-il ?... demanda-t-il timidement, en résumant dans cette question tous les étonnements de sa journée.
— Ça se fait... ça se fait... dit le nègre.
Tout à coup il s'élança pour souffler la lanterne.
— Pas content, moucié Moronval, quand Màdou laisser lumière...
Puis il rapprocha sa couchette de celle de Jack.
— Toi pas sommeil, lui dit-il. Moi jamais sommeil quand parler Dahomey... Écoute.
Et clans l'ombre, où ses yeux blancs luisaient le petit nègre commença sa lugubre histoire...
Son départ fut l'occasion de grandes fêtes publiques, de sacrifices aux fétiches, aux divinités de la mer. Tous les temples furent ouverts pour la solennité, tout le peuple oisif en prières, et au dernier moment, le navire étant prêt à appareiller, le bourreau amena sur le rivage quinze prisonniers ashantis dont les têtes coupées tombèrent, ruisselantes et sonores, dans un grand bassin de cuivre rouge.
— Miséricorde !... interrompit Jack éperdu, blotti sous ses couvertures.
Le fait est qu'il n'est pas rassurant d'entendre conter de pareilles histoires par celui-là même qui en a été le héros. Il y avait de quoi vraiment terrifier les plus braves ; pour se rassurer, il fallait se dire bien vite qu'on était dans le pensionnat Moronval, au beau milieu des Champs-Elysées, et non dans ce terrible Dahomey.
Je passe rapidement sur des chapitres épisodiquesqui sont autant de délicates études. Une séance littéraire au gymnase Moronval, où défilent les incompris de l'art, des lettres, des sciences, les déclamations poétiques d'un certain d'Argenton, sont autant de photographies de ce monde de déclassés que l'on a si bien baptisé les Ratés.
Ce d'Argenton est une sorte de bellâtre qui devient le pivot du roman que forcément je dois faire tenir en quelques lignes.
Eprise de ce poète médiocre et poseur, Mme Ida de Barancy oublie tout pour lui ; elle quitte Paris, laissant le petit Jack livré aux soins des Moronval. Retirée à Etiolles avec le « cher grand poète », elle lui consacre si bien sa vie que l'enfant n'y a plus sa place et qu'un beau matin, d'Argenton et ses amis, au nom des grands principes, en font un ouvrier forgeron ; on l'expédie à Indret, cette terrible ville de fer, de feu, de charbon, d'où partent toutes les grandes machines à vapeur de la France.
Ce départ s'est fait malgré les protestations d'un
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brave médecin de campagne, le docteur Rivais, qui a déclaré que la santé de Jack ne lui permettrait pas de supporter les fatigues de la vie qu'on voulait lui imposer. Près du docteur Rivais, Jack laisse en partant une affection naissante, celle de Cécile, que nous retrouverons plus tard.
C'est en vain qu'on a voulu faire de Jack un ouvrier ; malgré l'abandon de sa mère, les persécutions de d'Argenton, un terrible voyage, il revient mourant à Etiolles. Le docteur Rivais le recueille ; bientôt l'amour des deux jeunes gens est si clair que le brave homme ne songe plus qu'à le consacrer par un mariage ; mais il faut que Jack devienne un autre homme que celui que la faiblesse de sa mère et la stupidité jalouse de d'Argenton en ont voulu faire.
Jack retourne donc à Paris pour travailler. C'est alors que sa mère, chassée, ruinée par son amant, vient lui demander de la faire vivre. Ici les sentiments s'élèvent, le fils a reconquis sa mère; il le croit du moins. D'Argenton vient la réclamer ; Jack le chasse, et Ida, forcée de choisir entre son fils et son amant... part avec ce dernier.
Jack, épuisé par la douleur, les fatigues, son amour qu'il croit méconnu par Cécile, à qui Rivais l'avait fiancé, vient terminer sa triste vie sur un lit d'hôpital ; son agonie est navrante :
Cependant le vieux docteur et Cécile sont près de son lit, il n'y manque plus que sa mère.
— Que vous êtes bonne d'être venue, Cécile ! Maintenant je ne me plains plus. Cela ne me fait plus rien de mourir, là, près de vous, réconcilié.
— Mourir ! qui est-ce qui parle de mourir ? disait le père Rivais de sa plus grosse voix : n'aie pas peur, mon fils, nous te tirerons de là. Tu n'as déjà plus la même mine qu'à notre arrivée.
Depuis un moment, en effet, il était transfiguré par cette montée de flammes, cette lueur de couchant que les existences ou les astres qui descendent projettent tout autour dans un dernier et splendide effort. Il gardait la main de Cécile serrée contre sa joue, s'y reposait avec amour, disait des choses tout bas :
— Tout ce qui me manquait dans la vie, vous me l'avez donné. Vous aurez été tout pour moi : mon amie, ma sœur ma femme, ma mère.
Mais son exaltation fit bientôt place à une torpeur inerte; cette rougeur fébrile à de livides défaillances. Tous les ra-. vages du mal se creusèrent alors sur ses traits légèrement crispés par la difficulté d'une respiration sifflante. Cécile jetait à son père des regards épouvantés, la salle se remplissait d'ombre, et le cœur des assistants se serrait à l'approche de quelque chose de plus lugubre, de plus mystérieux que la nuit. Tout à coup Jack essaya de se dresser les yeux grands ouverts :
— Ecoutez... écoutez... quelqu'un monte... Elle vient. On entendait le vent d'hiver dans les escaliers, les derniers
murmures d'une foule qui se disperse, et de lointains roulements vers la rue. Il tendit l'oreille un instant, prononça quelques paroles embarrassées ; puis sa tête retomba et ses yeux se fermèrent encore. Il ne se trompait pas. Deux femmes montaient l'escalier en courant. On les avait laissées entrer, quoique l'heure des visites fût passée. Il est des cas où les consignes abaissent toutes leurs barrières. Arrivée à
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la porte de la salle Saint-Jean, après ces cours, ces étages franchis d'un pas rapide, Ida s'écria :
— J'ai peur... dit-elle.
— Allons, allons, il le faut... fit l'autre... Ah ! tenez, les femmes comme vous, ça ne devrait pas avoir d'enfant.
Et elle la poussa brutalement devant elle. Oh ! la grande pièce nue, les veilleuses allumées, tous ces fantômes à genoux, l'ombre des rideaux projetée, la mère vit cela d'un coup d'œil, puis là-haut, tout au fond un lit, deux hommes penchés, et Cécile Rivais, debout, aussi pâle que celui dont elle soutenait la tête sur sa main appuyée.
— Jack ! mon enfant !...
M. Rivais se retourna.
— Chut ! fit-il.
On écoutait. Il y eut un murmure à peine distinct, un petit sifflement plaintif, ensuite un grand soupir.
Ida s'approcha, défaillante et craintive. C'était son Jack, ce visage inerte, ces mains étendues, ce corps immobile où son regard éperdu cherchait l'illusion d'un soufile.
Le docteur se pencha :
— Jack, mon ami, c'est ta mère... Elle est venue.
Et elle, la malheureuse, les bras en avant, prête à s'élancer :
— Jack... c'est moi... Je suis là.
Pas un mouvement.
— Mort ? s'écria-t-elle avec un sanglot convulsif.
— Non... dit le vieux Rivais d'une voix terrible... Non... DÉLIVRÉ !
On pense bien que ces deux volumes d'Alphonse Daudet renferment d'autres tableaux étudiés et émouvants. L'espace me manque pour en détacher un de plus, mais les extraits que j'ai cités peuvent
donner une idée de ce livre tout d'observation et de cœur.
Je me rappelle entre autres détails ces quelques lignes, touchantes dans leur naïveté.
Jack est au dortoir.
— Qu'est-ce que c'est qu'une cocotte ? demande à l'enfant un de ses camarades.
— On a dit, continue un autre, que ta maman est une cocotte.
Et le petit Jack, qui n'a rien compris à tout cela, rit de tout son cœur en pensant qu'on peut croire que sa maman a des plumes et des ailes !
Pauvre Jack !