‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 35 sur 45 · MICHELET · texte numérisé non relu

MICHELET

L'Insecte. — 1875

Combien douce et aimable est la philosophie de Michelet.

Une nouvelle édition de l'Insecte vient de paraître chez Hachette; elle est illustrée de, 150 gravures de Giacomelli, un dessinateur de grand talent. Il y a dans l'Insecte tout un peuple de scarabées, de mouches, de fourmis, d'abeilles, de rares coléoptères, de papillons et de fleurs. Il n'est pas jusqu'à l'araignée qui ne soit le sujet d'un charmant dessin, L'adjectif charmant, à propos d'une araignée, peut paraître exagéré; qu'on relise ce passage du livre de Michelet et l'on verra que la pauvre bête a bien aussi sa poésie.

Mes premiers rapports avec l'araignée ne furent rien

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moins qu'agréables. Dans ma nécessiteuse enfance, lorsque je travaillais seul à l'imprimerie de mon père, alors ruinée et désertée, l'atelier temporairement était dans une sorte de cave, suffisamment éclairée, étant cave par le boulevard où nous demeurions, mais rez-de-chaussée sur la rue Basse. Par un large soupirail grillé, le soleil venait à midi égayer un peu d'un rayon oblique la sombre casse où j'assemblais mes petites lettres de plomb. Alors, à l'angle du mur, j'apercevais directement une prudente araignée qui, supposant que le rayon amènerait pour son déjeuner quelque étourdi moucheron, se rapprochait de ma casse. Ce rayon, qui ne tombait point dans son angle, mais plus près de moi, était pour elle une tentation naturelle de m'approcher.

Malgré le dégoût naturel, j'admirai dans quelle mesure progressive et timide, lente et sage expérimentation, elle s'assurait du caractère de celui auquel il fallait qu'elle confiât presque sa vie. Elle m'observait certainement de tous ses huit yeux, et se posait ce problème : « Est-ce, n'est-ce pas un ennemi? »

Sans analyser sa figure ni bien distinguer ses yeux, je me sentais regardé, observé; et apparemment, à la longue, l'observation me fut tout à fait favorable. Par l'instinct du travail peul-èlre (qui est si grand dans son espèce), elle sentit qu«' je devais être un paisible travailleur, et que j'étais là aussi occupé, comme elle, à tisser ma toile. Quoi qu'il en soit , elle quitta les ambages, les précautions avec une vive décision, comme dans une démarche hardie et un peu risquée.

Non sans grâce, elle descendit sur son fil et se posa résolument sur notre frontière respective, le bord de ma casse, favorisée en ce moment d'un blond rayon de soleil pâle.

J'étais entre deux sentiments. J'avoue que je ne goûtais pas une société si intime; la figure d'une telle amie me revenait peu; d'autre part, cet être prudent, observateur, qui certainement ne prodiguait pas sa confiance, était venu là

me dire: « Eh! pourquoi ne prendrais-je pas un tant soit

peu de Ion soleil?... Si différents, nous .arrivons cependant ensemble du travail nécessiteux et de la froide obscurité à ce doux banquet de lumière... Prends un cœur et fraternisons. Ce rayon que tu me permets, reçois-le de moi, garde-le... Dans un demi-siècle encore, il illuminera ton hiver, a

11 est impossible de parler avec plus de charme de l'insecte le plus universellement aborrhé et, disons-le, méconnu. Il est certains passages vraiment attendrissants. L'œuvre de Mîchelet a obtenu un trop grand succès pour que j'aie à en signaler la valeur.

Le plus grand éloge que j'en puisse faire tiendra dans cette courte anecdote absolument authentique .

Un de mes amis lisait Y Insecte en se promenant dans son jardin, alors que cet ouvrage venait de paraître.

— Je suivais, me dit-il, machinalement une étroite allée, tout en tournant les pages de mon livre. Le jardin était rempli de ces petites bêtes vertes, grosses comme des hannetons, qu'on appelle communément des couturières, et qui, par parenthèse, m'inspiraient une telle horreur que je n'en voyais pas passer une sans mettre le pied dessus. Tout à coup, un de ces insectes traversa l'allée que je suivais; instinctivement je me préparais à l'écraser, quand je me sentis retenu par une sorte de seconde

pensée. Je lui fis grâce. Le livre de Michelet m'avait tellement impressionné que mon antipathie contre les insectes s'était évanouie, et qu'en rentrant chez moi je me surpris changeant deux ou trois fois mon pas pour ne point écraser des files de fourmis qui traversaient le sentier.

AMBERT (Le Général)

I/héroisme en soutane. — 1876

Le titre du livre que le général Ambert vient de faire paraître chez Dentu dit bien quel est son but et quelle vérité il veut démontrer. Les quelques lignes qui lui servent de préface l'expliquent suffisamment :

Après la dernière guerre et les événements qui l'ont suivie, l'auteur de ce livre a jeté un regard en arrière pour distinguer dans la mêlée les vertus et les vices, les dévouements et les égoïsmes, les courages et les défaillances.

Le tableau était triste jusqu'à la désolation.

Cependant, au milieu des sombres nuages, une figure se montrait animée du patriotisme le plus ardent et le plus pur.

Tout d'abord cette figure semblait effacée.

Prenant peu à peu des reliefs accentués, elle a dominé ce qui l'entourait.

C'était la figure du prêtre catholique.

Le maréchal Bugeaud disait souvent : « Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. » Il exprimait cette vérité que, dans un régiment, une compagnie, un groupe quelconque, il y a un petit nombre d'hommes, toujours les mêmes, pour donner l'exemple du courage, embellir le sacrifice et monirer le devoir.

Au milieu des grandes luttes de la vie, guerres et révolutions, ce sont aussi les mêmes qui se font tuer. Ils se nomment le prêtre et le soldat.

Maintenant que le lecteur sait sur quel terrain le général Ambert s'est placé pour faire ses observations, je ne puis mieux donner idée de son remarquable et consciencieux travail que par des extraits de ce volume qui lui a été pour ainsi dire dicté sur les champs de bataille.

Le général parle de la vie en soldat qui a vécu et de la mort en homme qui l'a souvent sentie passer.

Ceux que M. Ambert a vus à leurs derniers moments étaient jeunes et encore à cet âge où le corps et la raison ont toutes leurs énergies; les fausses doctrines, ces lèpres de l'esprit, ne les avaient pas encore touchés et amoindris, et tous, il le dit et le prouve, sont morts, croyant fermement à une autre vie. Cette débilité morale, qu'on appelle l'athéisme, est généralement inconnue à l'homme qui meurt dans sa jeunesse sur les champs de bataille; il tombe pour défendre son pays, et avant de fermer

les yeux il appelle l'aumônier qui vient lui parler de sa vraie patrie.

Il est bon, il est sain que de tels livres soient écrits par un soldat; le clergé français ne serait ni aussi diffamé ni aussi persécuté par l'étranger si l'on ne sentait qu'il est avec l'armée le dernier rempart de notre honneur national.

Cela est si vrai qu'un historien allemand a dit, dans un livre sur la guerre, que l'ennemi avait trouvé plus de patriotisme dans le clergé catholique que dans les classes diverses de la société.

Nous avons connu un jeune prêtre qui est mort à ia peine. Elevé par une veuve pieuse et souffrante, il ne connut jamais les jeux riants de l'enfance. Le séminaire avait été pour lui une sorte de refuge. Il en sortit pour guider un petit troupeau, loin des villes, au milieu des bois. Il y vivait en paix lorsque les bruits de guerre vinrent jusqu'à lui. Il partit et ne revint pas.

Mais il eut long et grand courage, nous dirons volontiers un saint courage. Son corps tremblait à la bataille, son regard se troublait, mais son âme dominait le corps ; il marchait dans la fournaise et allait aux blessés le front calme. Faible, il supportait les fatigues inouïes; timide, il soutenait les courages; mais il sentait à chaque pas qu'il marchait vers une mort prochaine. Parfois, il tombait accablé par le poids de sa croix, mais il se relevait pour faire quelques pas encore. Les soldats le considéraient comme l'enfant du régiment, ils l'aimaient tous, prêtaient l'oreille à sa voix, lui faisaient au bivac un nid dans la paille, lui versaient le vin de la gourde et le couvraient d'un grand manteau de

guérite. Il mourut au milieu d'eux, après une marche pénible. Pour mourir il se coucha au pied d'un arbre.

Pauvre victime du devoir, qui tombait comme Bavard, et que Dieu avait créée pour la douce existence des lévites.

Voici un tableau peint de main de maître. Ceux qui ont fait la dernière campagne en constateront la vérité.

La nuit était venue et le froid se faisait vivement sentir. Le capitaine prussien inscrivait sur un papier le nombre de cadavres relevés et formant un monceau. Un homme enveloppé de son man'eau recevait les renseignements que lui fournissaient les frères. On entendait encore le bruit des ' pelles et des pioches qui brisaient la glace, et la marche pesante des frères porteurs de brancards. Ils déposaient leurs précieux fardeaux, essuyaient la sueur de leur front, qui ruisselait malgré le froid; ils sondaient la neige. D'un côté se trouvaient les Français morts, de l'autre les Prussiens morts. Entre ces cadavres des torches répandaient de fugitives lueurs rouges; des mots se croisaient en langue française et en langue allemande. Le capitaine prussien déclara que la dernière minute de l'armistice allait sonner.

Trois coups de sifflet se firent entendre.

Le capitaine, qui tenait sa montre à la main, l'enfonça sous tes revers de sa large capote et réunit ses hommes : les frères se placèrent en rang. D'un côté se voyaient les Allemands aux casques pointus, de l'autre les frères au sombre chapeau rabattu sur le front.

Le capitaine donna ses ordres et de grandes fosses furent creusées. D'un côté on déposa les Français, de l'autre les Allemands ; un frère prenait le numéro matricule de chaque Français avant de le descendre en terre. Parfois le capi-

taine prussien s'approchait des Français et s'informait du chiffre qu'il notait avec soin.

Le vent de la nuit agitait la flamme des torches, souvent nous étions plongés dans une profonde obscurité, puis tout à coup des coins du tableau se trouvaient inondés de lumière. On parlait à haute voix et jamais sans nécessité. Le bruit des corps qui tombaient un à un dans la fosse retentissait à cause de la gelée. Deux frères descendus dans cette fosse replaçaient les têtes et les membres. Ces deux frères aussi bien que les autres étaient couverts de neige, de sang et de boue. Presque tous avaient les mains déchirées et les vêtements en lambeaux. L'un d'eux ayant trouvé sur un soldat mort le crucifix d'un chapelet, baisa le crucifix et le replaça sur la poitrine du mort.

Ce cruel service dura longtemps. Enfin les fosses furent remplies jusqu'aux bords ; on les recouvrit de terre et de neige, qu'il fallut fouler aux pieds.

Suit un trait d'héroïsme qui perdrait à être souligné :

Le 19 décembre 1870, le frère Nethelme, professeur à l'école de Saint-Nicolas, fut atteint par une balle prussienne. Après deux jours de souffrances, le frère mourut.

Le frère était à peine enseveli qu'un jeune homme se présenta au frère Philippe, le supérieur.

— Je viens, dit-il, du département de la Lozère, pour prendre la place de mon propre frère Nethelme qui a été tué.

— Avez-vous le consentement de votre famille? demanda le vieillard.

— Mon père et ma mère, répondit le jeune homme, m'ont embrassé et béni avant de me laisser partir.

C'est la chevalerie dans son héroïque grandeur, dans sa sublime simplicité.

Je passe des scènes sanglantes où le prêtre trouve toujours la première place; il en est de terribles où l'ennemi, fusillant des enfants de quatorze ans, des vieillards de soixante ans, ne recule pas non plus devant le meurtre d'un pauvre curé de campagne. Bien qu'il n'y ait eu là que des soldats, on pense malgré soi aux assassins de la rue Haxo.

Voici encore un trait entre bien d'autres :

Des soldats allemands entrent dans un village et exigent six victimes à fusiller ; probablement comme représailles.

On tire au sort, et cependant ceux qui avaient fait feu sur les Prussiens n'appartenaient pas à la commune.

Les six malheureux que le sort avait désignés furent livrés à cinq heures -du soir et enfermés dans la salle d'école, au rez-de-chaussée de lu mairie.

L'ofiieier prussien autorisa le curé à porter à ces hommes les consolations de la religion. Ils avaient les mains attachées derrière le dos. Une même corde leur liait les jambes.

Le prêtre trouva ces hommes dans un tel état de prostration qu'ils comprenaient à peine ses paroles. Deux d'entre eux semblaient évanouis, un autre était en proie au délire de la lièvre. A l'extrémité de la corde, la tète haute et le front calme en apparence, se trouvait un homme de quarante ans, veuf et père de cinq enfants en bas âge, dont il était l'unique soulien.

il sembla d'abord écouter avec résignation les paroles du

prêtre, mais saisi par le désespoir, il se laissa aller aux plus abominables imprécations. Il maudissait la nature entière. Passant du désespoir à l'attendrissement, il pleurait sur ses enfants voués à la mendicité, à la mort peut-être. Alors, il voulait que ses enfants fussent, avec lui, livrés aux Prussiens; saisi d'un rire satanique il s'écriait: Oui, c'est le petit Bernard, âgé de trois ans, qui a tiré sur ces gredins!

Tous les efforts du prêtre furent inutiles pour ramener la paix dans cette âme brisée. Le curé sortit et marcha lentement vers le corps de garde où se tenait l'officier. Celui-ci fumait dans une grande pipe de faïence. Il écouta le curé sans l'interrompre, laissant échapper de ses lèvres ces légers tourbillons que le soleil colore.

— Monsieur le capitaine, dit le curé, on vous a livré six otages qui, dans quelques heures, seront fusillés. Aucun d'eux n'a tiré sur votre troupe. Les coupables s'étant échappés, votre but n'est pas de punir ceux qui ont attaqué, mais bien de faire un exemple pour les habitants des autres localités. Peu vous importe donc de fusiller Pierre ou Paul, Jacques ou Jean. Je dirai même que plus la victime sera connue, plus l'exemple sera salutaire. Je viens, en conséquence, vous demander la faveur de prendre la place d'un pauvre père de famille, dont la mort plongera dans la misère cinq petits enfants. Lui et moi sommes innocents, mais ma mort vous sera plus profitable que la sienne.

— Soit, dit l'officier.

Quatre soldats conduisirent le curé dans la prison; il fut garrotté avec les autres victimes.

Heureusement que là ne finit pas cet horrible drame; j'ai parlé tout à l'heure des gens de la rue Haxo; pas un de ces misérables, qui massacraient des Français comme eux, ne trouva un mot de pitié pour les victimes ; un commandant prussien apprit

ce qui s'était passé et en faveur de l'héroïsme du prêtre, fit grâce aux six otages î II est vrai qu'on ne se battait pas au nom de la fraternité.

Je termine par un trait d'une touchante et admirable simplicité et qui en dit bien long en peu de mots.

Le curé de Neuville, département des Ardennes, était M. l'abbé Cor, âgé de plus de quatre-vingts ans. Accusé d'avoir favorisé la marche des Français, et retardé celle des Prussiens, le vieillard fut arrêté. Les Prussiens l'attachèrent à la queue d'un cheval et le traînèrent ainsi sur les chemins et dans les terres labourées. Souvent le vieillard tombait, mais un cavalier prussien, qui avait attaché une corde à la jambe du curé, tirait cette corde. Ses mains el son visage étaient ensanglantés, ses membres meurtris, ses vêtemente en lambeaux.

Les Prussiens le jetèrent enfin dans un fossé de la route.

Malgré son grand âge et ce long martyre, l'abbé Cor revint à la vie.

En le voyant ainsi couvert de boue et de sang, un de ses paroissiens lui dit :

— Monsieur le curé, dans quel état vous voilà !

— Oh! répondit le curé, c'est ma vieille soutane!

Je n'ai pu, dans ce court résumé d'un livre dont on comprend la portée élevée, retracer que quelques traits anecdotiques ; cet ouvrage renferme de plus une partie historique et philosophique que le cadre de cette revue ne me permet pas d'embrasser ; quant aux faits que je viens de rapporter et à ceux

que je n'ai pu citer, ils sont, le lecteur le verra, d'une entière authenticité.

Aux intéressés qui essaieraient de devoir douter, je me contenterai de citer le nom du général Ambert, en disant avec Pascal : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. »

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