LE BARON DE NERVO
Gustave III. — 1876.
Je ne citerai du livre de M. le baron de Nervo, paru chez Calmann Lévy, que la partie relative à la mort de Gustave III. La vie si agitée de ce souverain est trop connue pour qu'il y ait lieu de la rappeler ici.
Bien des biographies, des mémoires ont altéré cette physionomie originale ; ajoutons que des intérêts politiques ont, dès le lendemain de la mort du roi de Suède, fait diffamer celui qui n'avait rêvé que de soustraire son pays à l'ambitieuse politique de deux grandes puissances. Si les mémoires de l'abbé Roman retracent assez bien les principaux traits du neveu du grand Frédéric, les Cours du Nord de John Brown (traduits par Cohen) son
une sorte de pamphlet auquel il faut bien se garder d'ajouter foi.
Quoi qu'aient pu dire les ennemis de Gustave III, ils n'empêcheront pas que celui qui a secoué le joug d'une noblesse arrogante, d'un Sénat et des États qui discutaient à ses prédécesseurs jusqu'au choix d'un domestique, et qui a conduit ses troupes presque sous les murs de Saint-Péterbourg, ne soit taillé sur le modèle des grands rois et des grands capitaines.
On a attribué à des émissaires de la révolution française l'assassinat de Gustave III; les sottes manifestations des patriotes en faveur du régicide ont pu seules faire croire à ce crime ; la vérité est que la noblesse suédoise, sentant ses prérogatives perdues par la politique de Gustave III et par le rapprochement immédiat qu'il voulait entre le peuple et le roi, résolut de se défaire de sa personne. Trois fanatiques furent choisis : les comtes de Horn, de Ribbing et Anckarstroëm.
Ce dernier avait eu, quelques années auparavant, à se plaindre particulièrement du roi. Je cite la version de M. de Nervo :
Dans toutes les cours, il y a toujours une actrice, une cantatrice, une danseuse, qui a la faveur du public, de la société. La jeune danseuse qui avait alors à Stockholm les bonnes grâces de la cour, était une jeune Napolitaine qui s'appelait Garlotta Bassi.
— Un jeune officier des gardes, de la compagnie des
gardes bleus, nommé Anckarstroëm, était son préfère, e comme elle mettait pour condition de son amour, le mariage, Anckarstroëm avait dû, d'après les règlements de l'armée, faire demander au roi, par l'intermédiaire de ses chefs, l'autorisation de l'épouser. Gustave, dans le premier moment, s'était contenté de remettre à plus tard sa réponse. — Pour l'honneur de l'armée, épouser une danseuse était une chose grave, et quoiqu'on lui observât que celte jeune personne était elle-même la fille d'un capitaine, il avait fini par une décision sans appel, il avait refusé cette autorisation.
On comprend la douleur des deux jeunes gens; elle fut plus grande encore, lorsqu'un matin, le jeune officier apprit que sa fiancée avait été enlevée la nuit et expulsée du royaume.
Quelques années s'étaient passées depuis cette époque, des complications de politique intérieure étaient venues entraver les projets du roi, la Révolution française grondait, Louis XVI était prisonnier, et bien que Gustave III eût juré de le délivrer, on jouait dans les bals de Stockholm le Ça ira et la Carmagnole. De plus les Illuminés, les tueurs de rois, commençaient à endoctriner la populace.
Le roi résolut de convoquer la diète de Gefle. On lui y décerna une statue. Ses ennemis irrités de ce triomphe ne furent que plus acharnés contre lui. Gustave, voulant célébrer sa rentrée à Stockholm, fixa un bal masqué pour le 10 mars 1792.
L'occasion trouvée (le bal), les trois conjurés, pressés par leurs complices, se réunirent donc, et arrêtèrent définitivement que le moment était arrivé. Le lieu devait être le bal
du 16 mars, le résultat la mort du roi, sauf à aviser après, selon les circonstances.
Restait à décider qui porterait le coup.
Ribbing et de Horn réclamaient ce qu'ils appelaient cet honneur. Anckarstroëm qui était plus âgé, plus sûr de lui, et qui lui aussi avait un autre motif de vengeance à laver dans le sang, insista pour que le coup fût porté par lui. — Pour s'accorder, ils décidèrent qu'on s'en remettrait au sort.
Leurs trois noms furent écrits, mis dans un vase qui était sur ia table (f Anckarstroëm (cela se passait chez lui). Le plus jeune, le oomte de Horn, mit sans trembler la main dans le vase, en tira un billet, l'ouvrit et lut: — Anckarstroëm.
Par la fatalité, le pauvre roi était livré aux coups de celui qui le détestait le plus.
Anckarstroëm, alors, fit jurer à ses amis que dans aucun cas, s'ils étaient arrêtés, ils ne nommeraient leurs complices, puis il annonça que s'il ne pouvait échapper, il se brûlerait la cervelle au bal même.
Tout étant arrêté, Anckarstroëm éprouva cependant un doute. — Comment, dit-il, pourrai-je reconnaître le roi au milieu de tous ces masques? — Je te l'indiquerai, lui répliqua le jeune comte de Horn. Celui à qui je dirai : « Beau masque, bonne nuit », tu le frapperas! ce sera le roi.
On se serra la main, on réunit le soir les autres conjurés chez le général Pecklin où tous dînèrent la veille, on leur révéia tout et on attendit le lendemain.
Le 16 mars étant arrivé, le roi se prépara à aller au bal. — Il habitait alors le petit château de Haga, distant de Stockholm d'une lieue à peine. Après y avoir dîné, il monta en voiture et arriva au grand théâtre.
Gustave avait alors fait disposer dans les bâtiments du
théâtre, quelques petits appartements dans lesquels il avait l'habitude de passer le temps qui précédait l'heure de la représentation.
Il y recevait, donnait des audiences privées et y soupait quelquefois.
Au milieu de son souper, un page lui apporta un billet. Ce billet, remis à un valet de pied par un inconnu, portait sur l'adresse : Au roi.
Le roi l'ouvrit, et lut écrits au crayon ces mots: « Je suis encore de vos amis, quoique j'aie des raisons pour ne plus l'être. ^N'allez pas au bal ce soir, il y va de voire vie. »
Il n'y avait pas de signature, mais on sut depuis que ce billet était du colonel des gardes, Lilienhorn, l'un des conjurés qui s'était repenti.
Le roi lut le billet, sourit, et le mit dans sa poche.
Demeuré seul avec le comte d'Essen, son écuyer, Gustave lui montra le billet, et lui demanda ce qu'il en pensait.
Le comte qui savait mieux que le roi, peut-être, quelles étaient les animositcs soulevées de toutes parts contre lui, essaya de le dissuader d'alla au bal, et lui conseilla de retourner à Haga.
Le roi, en riant, répondit qu'il connaissait ses braves Suédois, que pas un n'oserait, et il se prépara à se revêtir de son domino. — Alors, lui dit le comte : « Au moins, n'y allez que cuirassé. » « Pas davantage, n lui répliqua le roi.
Les conjurés attendaient le roi. — Ils s'étaient partagés en deux bandes, l'une composée de ceux que nous avons nommés d'abord, l'autre, des trois chefs du complot, de Horn, Ribbing, et celui qui devait porter le coup : Anckarstroëm.
À rentrée du roi, ces deux bandes devaient venir se rencontrer en sens opposé, se heurter, et au milieu de ce tumulte, le pistolet devait partir.
Anckarstroèm était à son poste et attendait avec ses deux amis. — il était vêtu d'un large domino noir. Il avait à la ceinture le poignard, et un des pistolets chargés; — à la main droite, et sous les plis de la large manche de son domino, il tenait son pistolet, tout armé.
Le bal avait commencé, l'orchestre jouait, il y avait beaucoup de monde, sept à huit cents personnes.
Le roi parut. — Il entra par la deuxième coulisse du théâtre ; à sa vue, on s'écria : voilà le roi! Au même instant, les deux bandes dont nous avons parlé se précipitèrent l'une vers l'autre, sur le passage du roi, le heurtèrent, l'enveloppèrent, et un domino, lui frappant sur l'épaule de comte de Horn), lui dit à haute voix :
« Bonne nuit, beau masque! »
A ces mots, un coup de pistolet partit, et Gustave tomba dans les bras du comte d'Essen.
« Je viens d'être blessé par un grand masque noir, » s'écria-t-il.
A l'instant, un grand bruit se fit dans la salle t « Au feu, s'écrièrent plusieurs voix : dehors, dehors, la salle va s'écrouler, » et la foule se précipita vers l'escalier. — 6e fut en vain, nul ne put sortir, toutes les portes furent immédiatement fermées. — On va voir pourquoi.
Dans le premier moment, on avait porté le roi sur une banquette, on le déshabilla, il était blessé au côté gauche. — La blessure était horrible; le roi, toutefois, n'avait pas perdu connaissance ; on le mit sur un brancard et on le transporta dans ses petits appartements, au milieu de l'indignation et des larmes de ceux qui l'accompagnaient.
On sait quel fut le courage du roi et avec quel
sang-froid il apprit qu'il devait mourir de sa blessure ; l'expiation d'Anckarstroëm fut terrible :
De tous les conjurés, Anckarstroëm seul restait. Son procès dura un grand mois. On chercha vainement et par tous les moyens à lui faire avouer quels étaient ses complices; — selon ce qu'il avait promis, il ne nomma personne. — Enfin, après ces trente jours de délai, la justice prononça. Il fut condamné à mort, c'est-à-dire au supplice des criminels de lèse-majesté.
Ce supplice était celui de recevoir quinze paires de verges en trois jours et le quatrième d'avoir la tète tranchée sur le billot, par la main du bourreau.
Au milieu de nombreux détachements de cavalerie, sur une charrette. Anckarstroëm parut, environné des bourreaux. — Il était froid, presque injurieux pour la foule qui le couvrait de huées et d'imprécations. Durant trois jours, on le promena dans les trois quartiers de la ville où il dut recevoir les verges auxquelles il avait été condamné. Le quatrième jour, on l'amena sur la place des exécutions. — Là, monté sur l'estrade, en face du billot, on lui demanda encore s'il -avait quelque chose à déclarer : — « Si c'était à recommencer, je le ferais encore. » — Puis, s'étant mis à genoux, et ayant étendu son bras droit sur le billot, le bourreau lui coupa le poignet, puis la tête.
Les complices du régicide furent graciés.
Comme il faut qu'en France on rie de tout, même d'un assassinat, on racontait, il y a une quarantaine d'années, l'historiette suivante, à propos de l'un des complices de la mort du roi de Suède :
Le comte Ribbing s'était réfugié à Paris ; il était
alors fort âgé. Scribe venait de terminer avec Anber son opéra de Gustave ou le Bal masqué. Inquiet -incertains points de la mise en scène, il alla, dit la légende, trouver le comte Ribbing, qui était devenu un bon bourgeois de Paris, et le pria d'assister à sa répétition générale à L'Opéra. Celui-ci s'y rendit et suivit la pièce avec beaucoup d'attention.
— Eh bien? lui demanda Scribe, que dites-vous de cela ?
— C'est très bien, très bien, fit le comt<\ assez mollement.
— Mais vous ne paraissez pas complètement satisfait?
— C'e>t vrai, ajouta le comte, c'est que vous vous êtes trompé, la chose ne s'est pas absolument passée comme cela, d'autant que je puis m'en souvenir.
— Qu'y avait-ilde plus? demanda Scribe anxieux.
— Il me semble que nous avons assassiné un peu plus sur la gauche ! fit le comte avec une grande simplicité .
Scribe le remercia vivement et profita de l'avis.
Si l'historiette est vraie, je ne l'affirme pas, mais il faut avouer que rien que l'idée de faire régler historiquement le ballet de Gustave par un de ses meurtriers, était déjà une invention assez gaie.