HONORÉ DE BALZAC
Correspondance inédite. — 1876.
La librairie Calmann Lévy a publié deux volumes contenant la Correspondance inédite de Bcdzac. Je ne sais pas d'enseignement plus grand, plus terrible, que ces lettres pour tous ceux qui veulent vivre de leur plume, je ne sais rien non plus de plus beau que le spectacle de cette lutte d'un homme de génie contre les obstacles et les misères de la vie.
Avant d'avoir lu ce livre, on peut se demander où Balzac puisait tant de forces pour combattre, à quelles source il retrempait son courage émoussé contre tant d'obstacles. Il suffit d'avoir lu dix de ces paces intimes du grand écrivain pour connaître son secret. Balzac était avant tout un homme de famille et il n'est pas une action de sa vie, pas une ligne de
ce grand œuvre qui s'appelle la Comédie humaine, qu'il n'ait préalablement soumis au contrôle de sa mère et de ses sœurs, et débattu pour ainsi dire sous leurs yeux.
Jamais il n'y eut de fils plus dévoué, plus respectueux que Balzac, et on est heureux de penser qu'un des plus grands hommes de notre temps en ait peut-être été le meilleur.
Je copie quelques passages de ses premières lettres : il avait vingt ans et s'installait à Paris avec l'idée bien arrêtée d'y acquérir la célébrité. Pour bien comprendre certains détails, il est bon de savoir que lorsque le jeune Honoré vint ici pour tenter la fortune littéraire, on était convenu, chez son père, de dire aux amis de la famille qu'il était allé passer quelque temps àAlby, près d'un cousin, de manière que sa tentative restât ignorée en cas d'insuccès.
Voici sa première lettre :
A mademoiselle Laure de Balzac, à Villeparisis {Seine-et-Marne).
Paris, 12 avril 1819.
Tu veux, ma chère sœur, des détails sur mon emménagement et ma manière de vivre, en voici.
J'ai répondu à maman elle-même sur les achats ; mais lu vas frémir, c'est bien pis qu'un achat ; j'ai pris un domestique !
— Un domestique! Y penses-tu, mon frère !
Oui, un domestique. Il a un nom aussi drôle que celui du
docteur Nacquarl ; le sien s'appelle Tranquille ; le mien s'appelle Moi-même. Mauvaise emplette vraiment !... Moimême est paresseux, maladroit, imprévoyant. Son maître a faim, a soif: il n'a quelquefois ni pain ni eau à lui offrir; il ne sait pas même le garantir contre le vent, qui souffle à travers la porte et la fenêtre comme Tulou dans sa flûte, mais moins agréablement.
Dès que je suis éveillé, je sonne Moi-même, et il fait mon lit. Il se meta balayer et n'est guère adroit dans cet exercice.
— Moi-même !
— Plaît-il, monsieur ?
— Regardez donc cette toile d'araignée où cette grosse mouche pousse des cris à m'étourdir ! ces moutons qui se promènent sous le lit ! cette poussière sur les vitres qui m'aveuglent !
— Mais, monsieur, je ne vois pas...
— Allons, taisez-vous, raisonneur !
Et il se tait.
Il bat mes habits, balaye en chantant, chante en balayant, rit en causant, cause en riant. Au total, c'est un bon garçon. Il a mis mon linge en ordre dans l'armoire à côté de la cheminée, après l'avoir bien collée en papier blanc : avec six sous de papier bleu et de la bordure qu'on lui a donnée, il m'a fait un paravent, il a peint en blanc la chambre, depuis la bibliothèque jusqu'à la cheminée. Quand il ne sera pas content, — ce qui n'est pas encore arrivé, — je l'enverrai à Villeparisis chercher du fruit, ou bien à Alby voir comme va mon cousin.
Assez parlé de mon domestique ; parlons du maître, le maître qui est Moi.
Je trouve dans une lettre adressée également à sa
sœur ce bel élan d'une âme où déborde la passion de la gloire :
Quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac ! A ces pensées, mon sang bouillonne ! Lorsque je tiens une belle idée, il me semble entendre ta voix qui me dit : « Allons, courage ! »
J'ai décidément abandonné mon opéra-comique. Je ne puis trouver un compositeur dans mon trou : je ne dois pas, d'ailleurs, écrire pour le goût actuel, mais faire comme ont fait les Racine et les Corneille, travailler comme eux pour la postérité !... Le second acte, au surplus, était faible et le premier trop brillant de musique. Et, réfléchir pour réfléchir, j'aime mieux réfléchir sur Cromwell. Mais il entre ordinairement deux mille vers dans une tragédie, juge que de réflexions!... Plains-moi. Que dis-je! Xod, ne me plains pas, car je suis heureux ; envie-moi plutôt, et pense à moi souvent.
Balzac faisant de l'opéra-comique ! mesurant des vers pour le compositeur !
Déjà en 1819, il avait pris l'habitude delà funèbre promenade où il trouva la belle imprécation de Rastignac :
Tu sauras que je me délasse de mes travaux en croquignolant un petit roman dans le genre antique. Mais je le fais mot à mot, pensée à pensée, ou pour mieux dire, ab hoc et ab hac. Je sors rarement; mais, lorsque je divague, je vais m'égayer au Père-Lachaise. J'attends L'hiver pour travailler plus assidûment.
Qu'on ne croie pas qu'avec les mille projets qui tourbillonnaient dans sa tête Balzac ait été ce qu'on appelle un homme sérieux à vingt ans ; il était
resté enfant, il le fut toute sa vie. Je rencontre à chaque pas des lignes comme celles-ci :
Tu sauras que je t'ai écrit en dînant, et qu'après avoir fini ma lettre, j'ai trouvé autour de moi une trentaine de bouchées commencées. Je vais les achever.
Réponds-moi aussi longuement que je t'écris.
Ma fluxion est bien désenflée ce matin. Hélas ! dans quelques années peut-être, je ne pourrai plus manger que de la mie, de la bouillie et les mets des vieux ; il me faudra ratisser des radis comme bonne maman ! Tu auras beau dire : « Fais arracher ! » J'aime autant laisser la nature à elle-même ; les loups ont-ils des dentistes ?
Son mariage accompli, Balzac prêt à revenir en France prévient sa mère de son retour ; je trouve cette phrase bien touchante dans les recommandations qu'il lui fait ; ceux qui l'ont pris pour un sceptique, qui ont cru aux théories des fièvres de son imagination, seront bien étonnés en les lisant dans leur émouvante simplicité :
Ma chère mère, si tu avais besoin de quelque chose pour toi, n'hésite pas à me le dire, car nous voulons que tu aies toutes tes aises. Le mot omnibus m'a fait la plus vive peine sur ton compte; à ton âge, dans ta position de santé, quand tu vas dîner chez Laure ou que tu en reviens, et surtout quand tu sors pour mes affaires, prends des voitures. Je te le répète, tes omnibus m'ont fait saigner le cœur! J'espère bien, par mes travaux, faire en sorte que jamais tu ne montes en omnibus, et que tu puisses désormais toujours prendre une bonne petite voiture pour toute espèce de course qu'il ne te plaira pas de faire à pied.
Que de belles et touchantes pages je dois passer pour arriver aux dernières journées de cette grande vie.
Cette année dont il ne doit pas voir la fin, Balzac la considère comme la plus belle de son existence ; il doit mourir au mois d'août, voici ce qu'il écrit au mois de mars.
Yierzschovnia, 17 mars 1850.
J'ai remis jusqu'aujourd'hui à répondre à voire bonne et adorable lettre, car nous sommes de si vieux amis que vous ne pouvez apprendre que de moi le dénouement heureux de ce grand et beau drame de cœur qui dure depuis seize ans. Donc il y a trois jours, j'ai épousé la seule femme que j'aie aimée, que j'aime plus que jamais et que j'aimerai jusqu'à la mort. Cette union est je crois la récompense que Dieu me tenait en réserve pour tant d'adversités, d'années de travail, de difficultés subies et surmontées. Je n'ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri ; j'aurai le plus brillant été, le plus doux de tous les automnes. Peut-être, à ce point de vue, mon bienheureux mariage vous apparaitra-t-il comme une consolation personnelle, en vous démontrant qu'à de longues souffrances, la Providence a des trésors qu'elle finit par dispenser.
Dans une lettre à sa sœur, on lira cette recommandation pleine d'amour et de respect filial :
Je compte sur toi pour faire comprendre à ma mère qu'il ne faut pas qu'elle soit rue Fortunée à mon arrivée. Ma femme doit aller la voir chez elle et lui rendre ses respects. Une fois cela fait, elle peut se montrer dévouée
comme elle l'est; mais sa dignité serait compromise dans les déballages auxquels elle nous aiderait.
Donc, qu'elle mette la maison en état, fleurs et tout, pour le 20, et qu'elle vienne coucher chez toi ou qu'elle aille à Suresnes chez elle. Le surlendemain de mon arrivée, jirai lui présenter sa belle-fille.
Adieu ; dans neuf ou dix jours, je te verrai et je ne veux pas fatiguer mes yeux.
Mille amitiés à Surville.
La maladie de cœur a fait de tels progrès qu'il est obligé d'écrire à sa mère :
Je te conjure d'aller soit à Suresnes, soit chez Laure; car il ne serait ni digne ni convenable que tu reçusses ta bellefille chez elle. Elle te doit du respect et doit t'aller trouver chez toi.
Comme il m'est impossible de monter un escalier de plus de vingt-cinq marches, si tu étais chez Laure, j'en aurais un de moins à monter.
Adieu ! Je ne te dis rien de plus, car dans huit jours j'espère t'embrasser.
Voici, sans qu'un mot y soit changé, les deux, dernières lettres de Balzac :
A Monsieur Louis Véron, directeur du Constitutionnel, à Paris.
Dresde, 11 mai 1850.
On se marie à sept cent cinquante lieues de Paris, dans un pays de gouvernement absolu ; on se croit à l'abri du
pillage, et me voilà pillé, abimé dans ma considération, et trahi comme un roi (i) !
La lettre ci-jointe vous dira combien je suis furieux, et je vous prie de l'insérer dans le Constitutionnel dès qu'elle vous sera parvenue.
Excusez le griffonnage : j'ai une maladie nerveuse qui s'est jetée sur les yeux et sur le cœur ; je suis dans un état affreux pour un homme nouvellement marié ; mais il y a dans cette malheureuse affaire une compensation, c'est que je puisse me rappeler à votre bon souvenir, à travers mon voyage.
Oh ! quelles belles choses il y a ici ! J'en suis déjà pour une toilette de vingt-cinq à trente mille francs, qui est mille fois plus belle que celle de la duchesse de Parme. Les orfèvres du moyen âge sont bleu supérieurs aux nôtres et j'ai découvert des tableaux magnifiques. Si je reste, il n'y aura plus un liard de la fortune de ma femme, car elle a acheté un collier de perles à rendre folle une sainte.
Mille amitiés et à bientôt, je vous remercierai moi-même dans les Tuileries, car je ne peux pas monter plus de vingt marches, le cœur s'y oppose. J'espère que, vous et le Constitutionnel, vous allez bien.
A Monsieur Théophile Gautier, à Paris.
Paris, 20 juin 1850.
Mon cher Théophile,
Je vous remercie cordialement de l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner. Si vous m'avez trouvé sorti, la dernière fois que vous êtes venu, ce n'est pas que j'aille mieux : je m'étais seulement traîné jusqu'à la Douane, en
(1) On avait annoncé, sans le consentement de Balzac, une reprise de Vautrin.
contravention aux ordonnances du médecin; car il fallait absolument en retirer mes bagages.
Aujourd'hui, je suis délivré d'une bronchite et d'une affection qui embarrassait le foie. 11 y a donc amélioration: aussi, demain, attaque-l-on la véritable maladie inquétanle, maladie dont le siège est au cœur et au poumon, ce qui me donne de grandes espérances de guérison. Mais je dois toujours rester à l'état de momie, privé delà parole et du mouvement ; état qui doit durer au moins deux mois. Je devais ce bulletin à votre amitié, qui me semble encore plus précieuse dans la solitude où me tient la Faculté.
Si vous venez encore, faites-moi savoir d'avance le jour et l'heure, pour que je puisse avoir le plaisir de vous recevoir et de jouir de vous, que je n'ai point vu depuis si longtemps 1
A vous de cœur.
A la suite de ces lignes, dictées à Mme de Balzac, le malade avait signé, puis il ajouta de sa main :
Je ne puis ni lire ni écrire!
Et il ne lut plus, et il n'écrivit plus !
Tel est le résumé bien écourté de trois cent quatre-vingt-quatre lettres qui serviront peut-être plus à connaître Balzac que son oeuvre entière ; c'est une sorte de Mémorial de Sainte-Hélène écrit sans préoccupation de V effet, sous la dictée des événements, des impressions ; la Comédie humaine avait révélé l'homme de génie, Fanatomiste moral, le sévère et terrible observateur, le chercheur de plaies ; la Physiologie du mariage nous avait montré
le sceptique terrible implacable — et voilà qu'un paquet de lettres dédaignées, qu'il n*a pas mises à l'adresse de la postérité, éclaire Balzac sous son véritable jour, le parfait, l'explique, et nous montre en lui le fils, le frère, le mari aimant et respectueux ; l'homme de talent, l'homme de génie, disparaissent, on ne voit plus que l'homme qui a vécu par le cœur et qui est mort par lui.