‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 39 sur 45 · LE COMTE PAJOL · texte numérisé non relu

LE COMTE PAJOL

Kléber. — 1877.

Sous ce titre : Kléber, sa vie, sa correspondance, le général comte Pajol vient de publier chez Firmin- Didot un volume d'autant plus curieux qu'il raconte la vie de son héros à l'aide de documents officiels ; on peut suivre pas à pas, depuis le jour où il porte l'épée pour la première fois, jusqu'à celui de sa mort, le grand général alsacien. Je trouve cette anecdote dans les premières pages du livre de M. le comte Pajol :

Lors de son retour en Alsace, il s'arrêta quelque temps à Besançon. Pendant son séjour dans cette ville, il lui arriva une aventure qui dépeint son caractère et qui fit alors une certaine sensation. Il se lia rapidement avec la jeunesse bi-

sonline, partageant ses plaisirs aussi bien dans le monde que dans les classes inférieures. 11 y connut un certain Doney, qui depuis a été garde d'Artois, chevalier de Saint-Louis, et a émigré au commencement de la Révolution. Ce jeune homme crut s'apercevoir que Kléber avait été plus heureux que lui près d'une personne à laquelle il faisait sans succès une cour assidue. Fâché de se voir un rival aussi entreprenant et doué d'avantages qui lui avaient si vile assuré cette bonne fortune, il lui chercha querelle.

Kléber, qui n'avait jamais refusé une affaire, répondit vivement, et on résolut de se battre. Le jour choisi fut le lendemain, et la place désignée les prés de Vaux. Doney, à qui sans doute la nuit avait porté conseil, et qui avait appris qne Kléber était une très bonne épée, voulut éviter le combat, sans cependant se compromettre dans l'esprit de ses camarades : il imagina de faire part de cette aventure à son père. Celui-ci alla prévenir le commandant de la place: mais il s'y prit un peu tard. La rencontre eut lieu, son fils fut blessé. Lorsque Kléber revint à la ville, il fut arrêté à la porte et conduit chez le commandant, qui le fit mettre en prison.

Je passe sur des pages fort intéressantes sur les guerres de la Vendée, et j'y vois que, pas plus que les autres grands hommes de son temps, Kléber ne fut épargné par les révolutionnaires ; à ce point que le représentant de la Marne, Prieur, dit un jour à Morceau, à qui il se permettait d'adresser des observations :

Au surplus, c'est moins ta faute que celle de Kléber ; c'est lui qui t'a conseillé, et dès demain nous établirons un tribunal exprès pour le faire guillotiner !

La campagne d'Egypte, grâce aux pièces officielles citées, apparaît sous un jour nouveau, et on s'étonne en voyant l'esprit de prévoyance, de sagesse de Kléber, que la nature ait coupé si étrangement le fil de la vie d'un homme qui semblait devoir jouer un si grand rôle dans les destinées de la France. Je copie le passage relatif à la mort du fanatique qui assassina Kléber :

...Le cortège funèbre du général prit le chemin de l'esplanade de l'Institut, où Soleyman et ses complices devaient subir leur peine. Le jeune Syrien marchait d'un pas ferme, avec une contenance assurée, reprochant à ses compagnons la faiblesse qu'ils laissaient voir à des infidèles. Son courage ne se démentit pas un moment ; et s'il répandit quelques pleurs, ce fut lorsque, dans la prison, on lui rappela sa famille. Les trois ulémas furent d'abord décapités ; puis on commença par appliquer le poignet de Soleyman sur un brasier ardent ; le feu dévora ses chairs, sans que la douleur lui arrachât un cri ; il supporta le second supplice avec la même fermeté ; ses traits se décomposèrent à peine, et lorsque le pal, fixé perpendiculairement, l'eut élevé dans les airs, il promena ses regards sur la multitude, et prononça d'une voix sonore la profession de foi des musulmans : a II n'y a point d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son pro* phète. »

Soleyman resta vivant sur le pal pendant près de quatre heures.

Ainsi finit Soleyman dont les Parisiens visitent sans s'en douter le squelette au Jardin des Plantes les jeudis et les dimanches. 11 est placé dans une

petite salle du Musée d'anatomie, et l'on peut constater les traces du feu qui l'a brûlé sur les os des jambes et de la colonne vertébrale. Soleyman, on peut le voir, était de très petite taille, et sa structure rappelle un peu celle du singe. Kléber était une sorte de géant.

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