EUGÈNE FROMENTIN
Les Maitres d'autrefois. — 1873
J'extrais d'une savante étude, intitulée les Maîtres d'autrefois, publiée en ce moment chez Pion par M. Eugène Fromentin, les lignes suivantes, consacrées à l'examen des deux chefs-d'œuvre de Rubens à Anvers : la Mise en croix et la Descente de croix.
Il est intéressant de voir comment un peintre du talent de M. Fromentin apprécie l'œuvre du graud maître :
La Mise en croix et la Descente de croix sont les deu* moments du drame du Calvaire dont nous avons vu le prologue dans le triomphal tableau de Bruxelles. A la distance où les deux tableaux sont placés l'un de l'autre, on en aperçoit les taches principales; on en saisit la tonalité dominante,
je dirais qu'on en entend le bruit; c'est assez pour eu faire comprendre sommairement l'expression pittoresque et deviner le sens. Là-bas, nous assistons au dénouement, et je vous ai dit avec quelle sobriété solennelle il est exposé.
Tout est fini. Il fait nuit, du moins les horizons sont d'un noir de plomb. On se tait, on pleure, ou recueille une dépouille auguste, on a des soins attendrissants. C'est tout au plus si de l'un à l'autre on échange ces douées paroles qui se disent des lèvres après le trépas des êtres chers. La mère et les amis sont là, et d'abord la plus aimante et la plus faible des femmes, celle en qui se sont incarnés, dans la fra gilitc, la grâce et le repentir, tous les péchés de la terre, pardonnes, expiés et maintenant rachetés. Il y a des chairs vivantes opposées à des pâleurs funèbres. Il y a même ua charme dans la mort. Le Christ a l'air d'une belle fleur coupée. Comme il n'entend plus ceux qui le maudissaient, il a cessé d'entendre ceux qui le pleurent. Il n'appartient plus ni aux hommes, ni au temps, ni à la colère, ni à la pitié; il est en dehors de tout, même de la mort.
Ici, rien de tout cela. La compassion, la lendressse, la mère et les amis sont loin. C'est dans le volet de gauche que le peintre a rassemblé toutes les expressions de la douleur en un groupe violent, dans des attitudes violentes ou désespérées. Dans le volet de droite il n'y a que deux gardes à cheval, et de ce côté-là il n'y pas de merci. Au centre, on crie, on blasphème, on injurie, on trépigne. Avec des efforts de brute, des bourreaux à mine de bouchers plantent le gibet et travaillent à le dresser droit dans la toile. Les bras se crispent, les cordes se tendent, la croix oscille et n'est encore qu'à moitié de son trajet. La mort est certaine. Un homme cloué aux quatre membres souffre, agonise et pardonne. De tout son être, il n'y a plus rien qui soit libre, qui soit à lui; une fatalité sans miséricorde a saisi le corps. L'âme seule y échappe; on l»j st-tit bien à ce regard renverse.
qui se détourne de la terre, cherche ailleurs des certitudes et va droit au ciel.
Suit une étude très détaillée sur les maîtres hollandais, étude où le sentiment et la science ont une part égale. M. Eugène Fromentin est un écrivain de race, et son bagage littéraire, plus précieux que volumineux, lui permet de poser aujourd'hui, avecchance de succès, sa candidature à l'Académie française. Chose singulière, Eugène Fromentin n'est pas membre de l'Institut, et c'est vraisemblablement par la porte des Mérimée, Alexandre Dumas, d'IIaussonville, etc., qu'il fera son entrée sous la coupole du Palais Mazarin.