‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 43 sur 45 · X. DOUDAN · texte numérisé non relu

X. DOUDAN

Mélanges. — 1877

Le troisième volume des Mélanges et lettres de M. X. Doudan, ouvrage dont nous avons donné de si intéressants fragments, a été publié à la librairie Calmann Lévy. Cette nouvelle série n'est pas moins curieuse que les précédentes ; les faits politiques, littéraires; les portraits des personnages de la Restauration, du règne de Louis-Philippe et de la seconde République y sont reproduits avec une rare justesse d'observation ; qu'on ajoute le charme propre à cet écrivain qui procède, sans y chercher, de Stendhal et de Mérimée, et on aura idée de ce livre, qui n'est qu'un recueil de correspondances, mais qui a sa place dans toutes les bibliothèques dont le choix fait la valeur.

Voici, par exemple, une lettre dans laquelle M. Doudan parle de Lamartine, à qui il ne pardonne guère ses écrits sur les libéraux de l'époque :

J'ai commencé M. de Lamartine ; c'est un drôle d'homme et un drôle de livre. Si jamais un Allemand, dans mille ans, prend ce volume au sérieux, il croira qu'il s'agit d'une nation de grands hommes, tous grands hommes, depuis M. Flocon jusqu'à M. Marrast. Il a certainement inventé le premier qu'avec une bienveillance universelle dans les jugements on pouvait faire autant de mal que les autres avec toute l'àpreté du momie. Il dit seulement de M. Thiers qu'il e6t l'agitateur intestin (Tune assemblée. L'expression n'est pas emphatique, et je n'aimerais pas, à la place de M. Thiers, qu'on me nommât l'agitateur intestin de personne. Il n'a point parlé de M. de Broglie : c'est assurément le dessein prémédité, car, enfin, il a dû entendre parler quelquefois dans sa vie de M. de Broglie. On dit que M. de Broglie est inconsolable de ce silence étudié de M. de Lamartine.

J'ai reçu une charmante lettre de M. de Broglie aujourd'hui. Il ne me semble pas trop abattu de ne pas figurer dans ce panthéon et à côté et en contraste de M. Sobrieret de M. Caussidière, de glorieuse mémoire.

A propos de Micheiet, ces quelques lignes :

Vous avez donc lu l'histoire de Richelieu par M. Micheiet ? Vous le jugez avec une rare équité. Depuis que ce diable d'homme a dit tant de sottises, personne ne veut plus voir les côtés supérieurs de sa singulière intelligence. Vous dites à merveille que ses caricatures donnent bien plus l'idée des êtres vivants que les pales académies de presque tous les autres historiens. Bien qu'il ne soit pas d'un naturel doux, il a comme une sympathie universelle qui le fait entrer succès-

stvemônt dans la manière d'être de tous les êtres de tous los temps. Il rencontrerait un mastodonte qu'il comprendrait dans une certaine mesure les instincts et les idées sans doute un peu confuses du jeune monstre ; il se ferait un moment mastodonte. Je conviens qu'il a écrit l'histoire de la Révolution : il était entré dans les idées et les instincts de quelque chacal. C'est le tour de la critique moderne de tout comprendre , bien qu'il y ait tant de gens qui ne comprennent ni rien ni personne. C'est peut-être là le plus dangereux des progrès de notre âge. L'esprit est si faible, la force morale si peu énergique dans les hommes pris en masse qu'on est souvent bien près d'absoudre tout ce que l'on comprend.

Adieu, cher monsieur; ne vous ennuyez pas trop des lettres d'un malade, ne vous découragez pas de lui donner le plaisir très vif des vôtres.

Le côté politique s'accentue ; quelques jours encore, et vont commencer ces terribles journées de juin. Cette lettre est adressée à Mme la baronne de Lasoours et datée du 17 juin 1848 :

Chère madame, ces bonnes nouvelles de Lascours nous font grand plaisir. Vous êtes contente de votre petit nid dans les montagnes ; vous vous portez tous bien, même M. de Lascours, qui n'y est pas plus sujet que moi : vous n'entendez que de très loin le bruit des partis qui se heurtent et se menacent, heureusement sans en venir aux mains. On se compte, et ceux qui se sentent les moins nombreux vont se coucher, attendant que la majorité passe de leur côté le lendemain. Après tout, il serait souverainement absurde de s'égorger quand personne, excepté deux ou trois mille bandits, n'a le moindre molif d'en vouloir à la vie de qui que ce soit. Je suis seulement fâché que M. Joly, dans vos

contrées, ail érigé en crime un petit doute innocent sur la grandeur et la stabilité de la République. Pour sa stabilité, je n'en sais rien, et il me semble que Louis-Napoléon frappe à la porte avec un mélange de force et de discrétion qui pourrait déterminer à le laisser entrer. Pour la grandeur de cette même République, je ne vois presque personne qui en soit ébloui. Un H. de Fourmont, qui voyageait en Grèce vers le milieu du xvme siècle, je crois, écrivait à Paris : « J'ai employé quarante ouvriers à détruire tout ce qui restait de l'ancienne Sparte. » Ce M. de Fourmont n'était pas pour cela un très grand homme. Le gouvernement d'aujourd'hui, si ce nom de gouvernement n'est pas bien pompeux, fait comme M. de Fourmont. M. Joseph de Lascours doit vous écrire que Paris n'a pas bon air. On dit qu'il commence à ressembler à un grand village d'Orient un jour d'émeute. On ne nettoie pas même les dehors de la coupe et du plat. La ville est d'une malpropreté révoltante. Je ne sais ce qui arrivera de cet épisode de Louis Bonaparte... La démission'qu'il vient de donner, afin, dit-il, de ne rien troubler flans son pays, ne lui fera assurément point de tort. C'est une déclamation bien placée.

L'Évangile dit que l'homme ne vit pas seulement de pain. C'est bien vrai. Il vit aussi de déclamations ; mais les médecins remarquent qu'à ce régime il décline et maigrit à vue d'œil. Je ne me porte pas garant de cette manière de voir qui pourrait bien être un peu séditieuse.

Tout le monde va bien, mais on est terriblement éparpillé.

Et c'est cet éparpillement qui est la pluie de la société française, tout comme le morcellement de la terre, prescrit par le Code civil, est celle de la propriété. Le mal augmente chaque jour, et ce ne sont aujourd'hui que coteries, églises mondaines ou

politiques. Pourtant ce mal nous profite, puisque, par l'isolement, il force de grands esprits clairvoyants, comme M. Doudan, à écrire et à nous léguer des mémoires qui prendront certainement place à la suite de ceux que nous a légués le xvmc siècle. A y bien regarder et l'esprit et la langue sont les mêmes.

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