‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 7 sur 45 · EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

EMILE ZOLA

L'Assommoir. — 1876

La République des lettres publie actuellement et va bientôt terminer un roman de M. Zola, intitulé Y Assommoir, un de ces cabarets où viennent chaque jour achever de s'abrutir les travailleurs qui ne travaillent pas, et qui finissent régulièrement par l'hôpital ou la prison.

Le roman de M. Zola a déjà fait beaucoup parier de lui et pour cause. C'est une étude d'une rare crudité, et tout d'abord je prie les gens aux nerfs un peu délicats, les amis du beau, du gracieux et du joli, de bien se garder d'y jeter les yeux.

Le livre de M. Zola est-il donc une œuvre d'immoralité? Au contraire; l'auteur a voulu, tout en nous initiant aux mœurs de la dernière classe des

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ouvriers de Paris, prêcher contre l'ivresse qui les décime chaque jour, et nous montrer des types réels, qui ne ressemblent en rien aux ouvriers de convention d'Eugène Sue. A ce point de vue, il a complètement réussi.

Selon notre habitude, nous laisserons le lecteur juge du talent de l'auteur en reproduisant quelques pages de son livre, que, nous le répétons, nous ne défendons pas, mais qui, dans un genre étrange, mérite une place dans notre collection, comme toute œuvre d'art. •

De plus, nous ajouterons à ces citations l'extrait d'un des prochains feuilletons de Y Assommoir, dont la République des lettres a bien voulu nous donner la primeur.

Voici d'abord un tableau de Paris le matin : une ouvrière, Gervaise, mère de deux enfants, dont le mari Lantier n'est pas rentré de la nuit, l'attend à la fenêtre et voit, au lever du jour, descendre les ouvriers qui se rendent à leur travail; c'est un morceau d'une rare fidélité :

Des boulevards extérieurs, de la rue des Poissonniers, de toutes les rues voisines débouchaient des groupes de ce pas régulier et alourdi des travailleurs ; et la cohue s'engouffrait dans Paris, où elle se noyait continuellement.

A la barrière, le piétinement du troupeau continuait. On reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons bleus, les maçons à leurs cottes blanches, les peintres à leurs paletots, sous lesquels de longues blouses passaient. Cette

foule, de loin, gardait un effacement plâtreux, un ton neutre, où le bleu déteint et le gris sale dominaient. Par moments, un ouvrier s'arrêtait court, ralLimait sa pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris qui un à un les dévorait par la rue béante du Faubourg-Poissonnière.

Ce défilé muet, se bousculant sur les pavés, clans le froid du matin, faisait songer à une armée en marche, allant à quelque bataille dont pas un des soldats ne devait revenir.

Cependant, aux deux coins de la rue des Poissonniers, à la porte des deux marchands de vin qui enlevaient leurs vuk'ts, des hommes ralentissaient le pas, et, avant d'entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec ces regards obliques sur Paris, les bras mous, déjà gagnés par une journée de flâne. Devant les comptoirs, des groupes s'offraient des tournées, s'oubliaient là, debout, emplissant peu à peu les salles, crachant, toussant, s'éclaircissant la gorge à coups de petits verres...

Peu à peu, les boutiques s'étaient ouvertes. Le flot de blouses descendant des hauteurs avait cessé; et seuls quelques retardataires franchissaient la barrière à grandes enjambées. Chez les marchauds de vin, les mêmes hommes, toujours debout, en face les uns des autres, continuaient à boire, à tousser et à cracher.

Aux ouvriers avaient succédé les ouvrières; les brunisseuses, les modistes, se serrant dans leurs minces vêtements, trottant le long des boulevards extérieurs; elles allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement avec de légers rires et des regards vifs jetés autour d'elles; de loin en loin, une, toute seule, maigre, l'air pâle et sérieux, suivait le mur de l'octroi, en évitant les coulées d'ordures. Puis les employés étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un sou en marchant; des

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jeunes gens efflanqués, aux habits trop courts, aux yeux battus, tout brouillés de sommeil , des petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée par les longues heures du bureau, regardant leur montre, réglant leur marche à quelques secondes près.

Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les mères, en cheveux, en jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu'elles changeaient sur les bancs ; toute une marmaille mal mouchée, débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de piaulements, de rires et de pleurs. Alors Gervaise se sentit étouffer, prise d'un vertige d'angoisse, à bout d'espoir; il lui semblait que tout était fini, que les temps étaient finis, que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards vagues, ne voyant plus, des vieux abattoirs noirs de leurs massacres et de leur puanteur, à l'hôpital neuf, blafard, montrant par les trous encore béants de ses rangées de fenêtres des salles nues où la mort devait faucher. En face d'elle, derrière le mur de l'octroi, le ciel éclatant, le lever du soleil, qui grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris, l'éblouissait .

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.

Je passe sur des détails trop vrais et j'arrive à ce tableau d'un lavoir, d'une exactitude photographique et qui a sa poésie dans le réalisme.

C'était un immense hangar, à plafond plat, à poutres apparentes, monté sur des piliers de fonte, fermé à droite et à gauche par de larges fenêtres claires. Un plein jour blafard passait librement, dans la buée chaude, daus la

vapeur d'eau suspendue, comme un brouillard laiteux. Des fumées montaient de certains coins, s'étalant, noyant les fonds d'un voile bleuâtre. Il pleuvait une humidité lourde, toute chargée d'une odeur savonneuse, une odeur fade, moite, continue: et, par moments, des souffles plus forts d'eau de javelle dominaient. Le long des batteries, aux deux côtés de l'allée centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus jusqu'aux épaules, le cou nu, les jupes raccourcies, montrant des bas de couleurs et de gros souliers lacés. Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurières, brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les chairs rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un grand ruissellement : les seaux d'eau chaude promenés et vidés d'un trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés, les mares où elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux sur les dalles en pente.

Et, au milieu des cris, des coups cadencés, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d'orage s'étouffant sous le plafond mouillé, la machine à vapeur, à droite, blanche d'une rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la trépidation dansante de son volant qui semblait régler l'énormité du tapage.

Suit la description d'une bataille homérique de laveuses.

Les détails en sont d'une telle vérité que je n'en puis détacher que les lignes suivantes, qui du moins donneront idée du mouvement de la scène.

Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux

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baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter à la gorge de Gervaise. Elle la serrait au cou, tachait de l'étrangler. Alors, celle-ci, d'une violente secousse, se dégagea, la tira à son tour par la queue de son chignon qui pendait, comme si elle avait voulu lui arracher la tôte. La bataille recommença, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se prenaient pas corps à corps, s'attaquaient à la figure, les mains ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille bleue de Virginie furent arrachés; son corsage, craqué au cou, montra 5a peau, tout un bout d'épaule; tandis que Gervaise, déshabillée, une manche de sa camisole blanche ôtée, sans qu'elle sût comment, avait un accroc à sa chemise qui découvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'étoffe volaient.

D'abord ce fut sur la blonde que le sang parut, trois longues égratignures descendant de la bouche sous le menton; elle eut aussi le dos criblé de coups d'ongle, des taches roses dans le duvet doré de sa nuqus; et elle garantissait ses yeux, les fermant à chaque claque, de peur d'être éborgnée. La grande brune ne saignait pas encore. L'autre visait ses oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre; elle lui avait à trois reprises labouré les tempes, quand elle saisit enfin la boucle de l'oreille droite, une poire de verre jaune; elle tira, fendit l'oreille, le sang coula. Virginie eut une plainte sourde, se baissa, la serra aux cuisses, lui mangea les genoux à travers sa jupe. Mais Gervaise la tenait de nouveau par la queue de son chignon, elle l'attirait à elle, enfonçait sa bouche dans ses cheveux, lui mordait le crâne. Toutes deux, par terre, se dévoraient avec des grognements.

— Elles se tuent! séparez-les, ces guenons! dirent plusieurs voix.

Du roman lui-même je parlerai peu. Le voici en

deux mots. Gervaise vit avec Lantier, un beau de barrière qui l'abandonne avec ses deux enfants pour suivre une certaine fille, sœur de la Virginie dont il vient d'être question. Elle est aimée par un brave ouvrier zingueur, Coupeau, qui l'épouse. Le récit du mariage et de la noce est tout un monde d'observation; chemin faisant, je trouve ce croquis pris dans la maison qu'il habite :

D'ailleurs, dans la maison, il y avait un pullulement extraordinaire de mioches, des volées d'enfants qui dégringolaient les quatre escaliers à toutes les heures du jour, et s'abattaient sur le pavé, pareils à des bandes de moineaux criards et pillards. Mme Gaudron à elle seule en lâchait neuf, des blonds, des bruns, mal peignés, mal mouchés, avec des culottes jusqu'aux yeux, des bas tombés sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de pain, au cinquième, en lâchait sept. Il en sortait des lapées de toutes les chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux museaux roses, débarbouillés chaque fois qu'il pleuvait, on en voyait de grands, l'air ficelle, de gros, ventrus déjà comme des hommes, de petits, petits, échappés du berceau, mal d'aplomb encore, tout bêtes, marchant à quatre pattes quand ils voulaient courir.

La mort de la mère de Coupeau ou plutôt son enterrement est le chef-d'œuvre du lugubre réalisme :

Enfin dix heures sonnèrent. Le corbillard était en retard,

Chacun, en arrivant, apercevait au milieu du cabinet.

devant le lit, la bière ouverte; et, malgré soi, chacun res-

tait à l'étudier du coin de l'œil, calculant que jamais la grosse maman Coupeau ne tiendrait là dedans. Tout le monde se regardait, avait cette pensée dans les yeux, sans se la communiquer. Mais il y eut une poussée à la porte de la rue. M. Madinier vint annoncer d'une voix grave et contenue, en arrondissant les bras :

— Les voici!

Ce n'était pas encore le corbillard. Quatre croque-morts entrèrent à la file, d'un pas pressé, avec leurs faces rouges et leurs mains gourdes de déménageurs, dans le noir pisseux de leurs vêtements, usés et blanchis au frottement des bières. Le père Bazouge marchait le premier, très soûl et très convenable; dès qu'il était à la besogne, il retrouvait son aplomb. Ils ne prononcèrent pas un mot, la tête basse, pesant déjà maman Coupeau du regard. Et ça ne traîna pas, la pauvre vieille fut emballée, le temps d'éternuer. Le plus petit, un jeune qui louchait, avait vidé le son dans le cercueil, et l'étalait en le pétrissant, comme s'il voulait faire du pnin. Un autre, un grand maigre celui-là, l'air farceur, venait d'étendre le drap par dessus. Puis, une, deux, allez-y! tous les quatre saisirent le corps, l'enlevèrent, deux aux pieds, deux à la tête, On ne retourne pas plus vite une crêpe. Les gens qui allongeaient le cou purent croire que maman Coupeau était sautée d'elle-même dans la boite. Elle avait glissé là comme chez elle; oh! tout juste, si juste qu'on avait entendu son frôlement contre le bois neuf. Elle touchait de tous les côtés, un vrai tableau dans un cadre. Mais enfin, elle y tenait, ce qui étonna les assistants; bien sûr, elle avait dû diminuer depuis la veille. Cependant les croque-morts s'étaient relevés et attendaient; le petit louche prit le couvercle pour inviter la famille à faire les derniers adieux ; tandis que Bazouge mettait des clous dans sa bouche et apprêtait le marteau. Alors, Coupeau, ses deux sœurs, Gervaise, d'autres encore, se jetèrent

à genoux par terre, embrassèrent la maman, qui s'en allait, avec de grosses larmes, dont les gouttes chaudes tombaient et roulaient sur ce visage raidi, froid comme une glace. Il y avait un bruit prolongé de sanglots. Le couvercle s'abattit, le père Bazouge enfonça ses clous avec le chic d'un emballeur, deux coups par chaque pointe; et personne ne s'écouta pleurer davantage dans ce vacarme de meuble qu'on réparc. C'était fini. On partait.

J'arrive à la fin du roman. Coupeau, de plus en plus abruti par la boisson, a une fluxion de poitrine ; on le porte à Lariboisière, et là se déclare, pendant sa maladie, un premier accès de delirium t remens. On le mène à Sainte-Anne, où sa femme Gervaise va le voir.

Voici l'extrait inédit que nous avons copié sur le manuscrit :

Le dimanche seulement, Gervaise put se rendre à Sainte- Aune. C'était un vrai voyage. Heureusement, l'omnibus de la rue Rochechouart à la Glacière passait près de l'Asile. Elle descendit rue de la Santé, elle acheta deux oranges pour ne pas entrer les mains vides. Encore un monument avec des cours grises, des corridors interminables, une odeur de vieux remèdes rances, qui n'inspirait pas précisément la gaieté! Mais quand on l'eut fait entrer dans une cellule, elle fut toute surprise de voir Coupeau presque gaillard.

— Et la fluxion? demanda-t-elîe.

— Emballée! répondit-il. Ils m'ont retiré ça avec la

main. Je tousse encore un peu, mais c'est la fin du ramonage.

Alors elle lui donna les deux oranges, ce qui lui causa un attendrissement. Il redevenait gentil depuis qu'il buvait de la tisane et qu'il ne pouvait plus laisser son cœur sur les comptoirs des mastroquets. Elle finit par oser lui parler de son coup de marteau, surprise de l'entendre raisonner comme au bon temps.

— Ah! oui, dit-il en se blaguant lui-même, j'ai joliment rabâché!... Imagine-toi, je voyais des rats, je courais à quatre pattes pour leur mettre un grain de sel sous la queue. Et toi, lu m'appelais. Enfin, toutes sortes de bêtises, des revenants en plein jour! Oh! je me souviens très bien, la caboche est encore solide... À présent, c'est fini, je rêvasse en m'endormant, j'ai des cauchemars, mais tout le monde a des cauchemars.

Gervaise resta auprès de lui jusqu'au soir. Quand l'interne vint à la visite de six heures, il lui fit étendre les mains; elles ne tremblaient presque plus, à peine un frisson qui agitait le bout des doigts. Cependant, comme la nuit tombait, Coupeau fut peu à peu pris d'une inquiétude. Il se leva sur son séant, regardant par terre, dans les coins d'ombre de la pièce. Brusquement, il allongea le bras et parut écraser une bête contre le mur.

— Qu'est-ce donc? demanda Gervaise effrayée.

— Les rats, les rats, murmura-t-il.

Puis, après un silence, glissant au sommeil, il se débattit en lâchant des mots entrecoupés.

Ce dernier extrait, si saisissant, si terrbile, offre comme le verront ceux qui ont lu le livre achevé quelques variantes avec le texte définitif ; nous en possédons l'autographe, qui présente cette particu-

laritê que M. Zola n'avait pas alors osé mettre son héros sur le trône d'où il le fait parler à Gervaise. Toute comparaison faite, je préfère cette première version à la dernière.

Les lecteurs jugeront.

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