‹ La bataille littéraire (volume 3)Chapitre 6 sur 45 · JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

JULES CLARETIE

Le Renégat. — 1876

De même que le Beau Solignac était une étude du monde miltiaire sous le premier empire, le Renégat est une étude du monde parlementaire sous Napoléon III. En deux mots, le nouveau roman que M. Claretie vient de faire paraître chez Dentu a pour objet de montrer un de ces fougueux démocrates qui, dès qu'ils avaient obtenu la majorité suffisante des suffrages de leurs concitoyens, n'avaient rien de plus pressé que d'aller déposer leurs hommages aux pieds de l'empereur.

Le héros du livre, Michel Berthier, n'a du moins, lui, pas de plan de défection bien arrêté ; c'est un homme de nature faible (espèce redoutable!), qui, tout en voulant marcher droit, ne sait aller que de

travers, et qui commet mille petites infamies sans en avoir conscience. Pour mon goût, j'aime mieux les vocations décidées, et Cartouche et Mandrin me paraissent cent fois plus estimableset moins dangereux; ce sont du moins des gens qui savent suivre leur ligne.

Je n'entreprendrai pas de donner une analyse complète du roman de M. Claretie. Je signalerai, entre autres passages curieux, cette scène des élections prise au vol. L'action commence par le dépouillement d'un scrutin :

C'était le soir, un soir do mai, après un jour de chaleur déjà grande. On étouffait dans cette salle aux planchers couverts de bulletins tombés, maculés, foulés aux pieds, détritus de la bataille électorale, feuilles mortes du vote. On se pressait autour des scrutateurs, on se penchait sur leurs épaules, on montait, pour mieux voir, sur les bancs et sur les pupitres des écoliers.

Cette anxiété qui serre le cœur devant tout inconnu, — un duel ou une partie de cartes, un condamné qui attend sa sentence ou un candidat qui attend son triomphe, — cette fébrile angoisse agitait les mains, allumait les regards, se traduisait par des trépignements d'impatience, des soupirs d'ennui ou des mots rapides.

Méthodiquement, lentement, gravement, comme des gens nouvellement investis d'une fonction, les scrutateurs improvisés continuaient cependant leur œuvre sans se plus hâter, et à mesure que les bulletins dépliés s'amoncelaient en deux ou trois tas sur les tables, il était facile déjà de prévoir le résultat de la journée.

« — Michel Berthier ! Michel Berthier! Michel Berthier! »

Ce nom revenait invariablement par séries presque inin-

terrompues, comme une couleur qui s'acharne à sortir au jeu de la roulette, et chaque fois qu'il éclatait dans la salle d'étude envahie par la foule, c'était un frisson de victoire et de joie, bientôt coupé par quelques éclats de rire et les lazzis que faisait naître ce nom jeté à de rares intervalles : Brot-Lechesne !

— Berlhier est nommé, c'est évident, disait-on de tous côtés; nommé cà une majorité formidable!

Berthier élu, une escouade d'électeurs va lui annoncer son succès.

En chemin, un de ceux qui marchaient, un homme du peuple, rencontra un pauvre diable, un camarade d'atelier, qui lentement passait, frôlant la muraille, l'œil sur les pavés, et tenant au bout de chaque main un enfant maigre qui marchait avec peine.

L'homme du peuple se détacha du groupe et vint à ce passant :

— Tu ne sais pas, dit-il, Michel Berthier?... Et tout son visage étincelait.

— Eh bien?

— Il est élu!

— Ah! fit l'autre en le regardant d'un air vague, morne et lassé. Eh bien! qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? A-t-il de l'ouvrage à me donner? — Allons, moucherons, un peu de courage !

Il s'éloigna, traînant ses petits en haillons, haussant les épaules et murmurant entre ses dents :

— Quoi, Berthier?... Après?... Et du pain?

— Faites-donc quelque chose pour ce peuple-là, dit alors l'autre ouvrier en courant un peu pour rejoindre ceux qui se rendaient chez le nouvel élu. — Michel Berthier! un homme qui se fera peut-être tuer demain pour nous!... Ingrat, va!...

Celui-là était sans doute de ceux qui, prêts au sacrifice, croient naïvement que leur cœur ardent bat avec le môme entrain dans toutes les poitrines humaines.

Là est une des leçons du livre ; elle s'adresse à ces pauvres insensés qui usent leur vie, sacrifient leur travail et leur avenir à porter sur le pavois des gens qui ne se sont servi d'eux que comme d'instruments et qui repoussent dédaigneusement ces marchepieds humains dès qu'ils les ont hissés à la hauteur de leur ambition.

Un chapitre fort intéressant est celui où l'auteur aborde la question de moralité des candidats. Michel Berthier entend, en voyageant avec sa maîtresse, un électeur qui dit :

— Moi, j ai voté pour Brot-Lechesne. Celui-là est un des nôtres, un homme établi, marié, riche, considérable et considéré, père de famille. Tandis que ces avocats, c'est comme les journalistes : on ne sait trop comment ils vivent. Il y a toujours un peu de bohème dans leur cas.

Grave question s'il en fut. Ne devrait-on pas, avant de charger un député de veiller â l'honneur et à la fortune de son pays, lui demander d'abord comment il a géré l'honneur et la fortune de sa propre maison, comment il a conduit sa femme, ses fds et ses filles?

Michel Berthier a une maîtresse ; il craint qu'on le sache, et ne trouve rien de mieux, ébloui par les splendeurs de ce monde nouveau pour lui, que d'à-

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bandonner la malheureuse qu'il a trompée. Ce n'est là qu'un prélude, et, il faut bien le dire, les opinions politiques de Michel ne sont guère plus solides que ses affections.

Mais les électeurs qui ont la naïveté de nommer M. n'importe qui ont parfois assez de logique pour lui demander compte de ses déviations de ligne politique. C'est ce qui arrive à ceux de Michel Berthier, qui le secouent de la belle manière au milieu d'un banquet civique. Un vieil ami, Ménard, une sorte d'illuminé, Jean Levabre, lui disent assez nettement son fait dans la salle du repas :

Michel avait hâte de se trouver dehors. Il éprouvait une

sorte d'irritation nerveuse depuis que Jean Levabre avait parlé ; cette réalité militante était si Loin de ses rêves !

— Nous avons certes raison d'attaquer le despotisme, dit-il à Pierre, mais les soldats dont nous disposons pour enlever la citadelle sont souvent terribles.

— Aussi bien est-ce à nous de marcher à leur tête dans le chemin droit et non pas de les suivre, répondit Ménard.

— Et le mot de Ledru-Rollin, qu'en faites-vous? N'est-ce pas lui qui disait : « Il faut bien que je les suive, puisque je les commande? »

Les indécisions de Michel ont cessé ; il fait une complète volte-face et résolument tourne le dos à ses électeurs ; porté par des intrigues de salon et d'alcôves, il devient ministre. C'est un Richard d'Arlington dont les évolutions, moins violentes peut-être, sont intéressantes à suivre.

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Je saute bien des pages, bien des chapitres où figurent des personnages, des individualités très heureusement étudiées, et j'arrive au dénouement. Repoussé partout, lui qui a tout renié, Michel est poursuivi par une idée incessante : le suicide. Cette pensée et le nom de Lia, sa maîtresse qui s'est tuée, reviennent sans cesse à sa pensée ; le voilà courant le monde, isolé un soir dans une chambre d'auberge :

Depuis le matin, une terrible pensée l'étreignait.

En lisanl un ouvrage d'un aliénisfe célèbre, Michel avait été, jadis, profondément frappé par cet axiome, d'une valeur scientifique et qui était demeuré gravé dans son cerveau, comme certaines phrases on ne sait d'où venues et qui survivent parfois à un monde de lectures : « L'observation prouve que la mort volontaire est à peu près incompatible avec les derniers degrés de l'avilissement. »

Il se souvenait de ses tentations bizarres d'autrefois, de ces journées de chasse où il appuyait ses dents sur le canon de son fusil, comme pour sentir, par avance, avec une volupté funèbre, la sensation de la mort.

Et, comme si cet acier eût été là pour le tenter, la chandelle, qui brûlait dans un chandelier normand en fer, éclairait un couteau aigu et brillant, laissé par mégarde sur la table par la mère Tainbœuf, — un couteau qui servait à tailler le bois, à couper le pain, à manger, à tout faire.

Michel sourit.

— Je suis fou', se dit-il.

Il s'assit devant le feu et regarda.

Mais la folie le prend, il croit lire dans les flammes le nom de la pauvre Lia.

Le vent sifflait au dehors, sinistre. Michel se leva, ouvrit la fenêtre, n'aperçut rien dans la nuit noire et referma les vitres, puis machinalement vint se planter devant une glace posée sur la cheminée.

Un homme qui, seul, dans la nuit, regarde en face dans la glace ce quelqu'un qui fixe ses yeux sur lui, croit voir son propre spectre. Pour Berlhier, ce spectre semblait l'appeler, l'entraîner, lui sourire, lui désigner du geste le couteau qui brillait là-bas.

Michel demeurait debout et se contemplait toujours, frémissant de sa propre pensée, mais essayant de la dompter.

Tout à coup, il éclata de rire, d'un rire nerveux, saccadé, affolé.

— Tu le veux? dit-il à son spectre. Tu le veux? répétaitil. Tu le veux?

Il inclina la tète, et l'autre s'inclina devant lui; l'éclair même du couteau passa dans ses prunelles.

Michel bondit vers le couteau et revint devant la glace, debout, regardant le fantôme devant la glace.

Le fantôme ouvrit sa chemise, et Michel Berthier le vit appuyer la pointe du couteau sur sa poitrine nue.

— Tu le veux ? répéta Michel.

Il se mit à rire encore, tandis que le vent battait effroyablement les vitres de la petite chambre.

Froidement et regardant toujours son spectre, Michel Berthier appuya la pointe du couteau entre deux côtes, à rendrait où battait le cceur, et, après avoir cherché d'une main la ■ bonne place », il enfonça la lame des deux mains, en pesant sur le manche.

Un cri étouffé, le dernier et le seul.

Dans la cuisine, en bas, les époux Tainbœaf entendirent un bruit sourd, et il sertirent tout d'abord que c'était un meuble quelconque qui tombait.

Ce ne fut que lorsque le sang s'égoutta à travers le plan-

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cher mal joint qu'ils s'effrayèrent et qu'ils virent que le Parisien s'était tué là-haut.

Ainsi finit ce drame fort émouvant, comme on a pu le voir.

Evidemment il y a dans ce livre plusieurs portraits de personnages de notre époque ; il ne m'appartient pas de leur restituer leurs véritables noms, l'auteur ayant déclaré, dès la préface, que Michel Berthier ne ressemble à personne et n'est tracé d'après personne.

Il le dit, je le crois, et pourtant !

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