UNE RUE
LOLO s'approchant d'une fenêtre du rez-de-chaussee et craignant d être aperçu dans 1 atelier.
lolo. — Hé ! Tili, es-tu là ?
titi. — Oui, attends que l'bourgeois ait l'dos tourné. Les compagnons sont allés dîner. J'suis à toi.
lolo. — Viens-tu voir guillotiner ?
titi. — Nous avons Ftemps.
lolo. — Ah ! oui, pas mal le temps ! Pour être bien placé en Grève, il faut y être au coup de la demie de deux heures.
titi. — Ousce qu'est ma veste?
lolo. — Viens sans ; vas-tu pas faire toilette ?
titi. — Mais il m'faut ma veste. Je veux ma veste. Qu'est ce qui m'a effarouché ma veste ?
REALISTES ET NATURALISTES G9
lolo. — C'est vrai, nous irons à Clamart.
titi. — Quoi faire ?
lolo. — Pour tout voir jusqu'à la fin ; c'est là qu'on vide les paniers. Est-ce que tu comptes rentrer chez ton bourgeois ?
titi. — Oui, tiens !
lolo. — Laisse-moi donc, capon ; demain il fera jour, n'as pas peur ! v'ià deux jours que j'fais la noce, moi ; vienstu ou je file mon nœud.
titi. — Non, tiens. Attends donc, me v'ià. (n saute dan»
la rue.)
lolo. — Viendras-tu ?
titi. — Attends; je ne puis courir fort... Mon soulier prend Peau.
lolo. — R'tire-le ; fourre-le dans ton estomac. Dieu ! estu embêtant. (Lolo heurte un vieillard).
le vieillard. — Prenez donc garde à vous. Vous avez failli me jeter à terre.
lolo. — Qu'est-ce que vous avez encore à r'clamer, vous? Je n'iai pas fait exprès, est-ce que je l'ai fait exprès ? Pourquoi que vous ne pouvez pas marcher ? On prend les omnibus quand on n'peut plus marcher, vieux grigou !
le vieillard. — Polisson !
lolo. — Eh ! vieux voleur, vieux filou, eh ! malheureux !
avec tes bas bleUS ! (Heurtant avec intention une pauvre femme). Gare la graisse, ma grand'mère ! (La pauvre femme se dérange) .
Eh ! Titi ! ohé ! ohé !
titi. — Pourquoi donc que tu veux bousculer comme ça tout le monde ?
lolo. — Pourquoi qu'ils ne s'rangent pas ?
titi. — Oh ! que d'monde ! Gomment que nous passerons !
lolo. — On s'coule dans les jambes. Fais comme moi. C'est bien autre chose en Grève, va !
titi. — Il v a t'i des femmes ?
lolo. — C'est elles que ça amuse le plus, elles disent comme ça qu'elles veulent les voir passer.
titi. — Combien qu'ils sont de guillotinés aujourd'hui ?
lolo. — Trois avec la mère.
titi. — Je n'resterai pas jusqu'à la fin.
lolo. — Ce n'est rien que ça. Mon père en a vu jusqu'à des soixante par jour, dans la révolution, qu'les ruisseaux en'étaienl tout rouges ; et des riches, encore. Eu v'ià-t-il du peuple ! Tiens, Titi, r'garde donc un peu sur les toits, ils sont tout noirs de monde. Hein ! nom d'un... tiens, tu la vois, là-bas, la guillotine ?
titi. — Non.
lolo. — Avance, monte sur mes épaules : vois-tu ?
TITI (sur les épaules de Lolo). Là-bas, Oui, c'est ça ?
lolo. — Un peu, mon n'veu. (Titi descend). Dites donc, Monsieur au chapeau gris, laissez-moi passer.
le monsieur. — Il n'y a pas de place.
lolo. — Si, y en a. Laissez-moi passer, hein ? J'suis pas bien gros.
le monsieur. — Passe, et dépêche-toi.
Lolo. — Laissez-moi. passer avec mon camarade, c'est la première fois qu'il voit ça, hein ?
le monsieur. — Va te promener, ce n'est pas ici ta place, paresseux.
lolo (de loin). — C'est la vôtre à vous ? Vous êtes donc un mouchard ? Hé, Titi ?