La bataille littéraire
Une courte anecdote. Il était quatre heures, et les cris : « On ferme ! » avaient retenti dans toutes les travées du Salon de peinture, chassant en troupeau les nombreux visiteurs exténués par l'attention trop consciencieuse accordée au moindre tableau ; que de migraines en préparation ! Laissant passer les plus pressés, je me trouvai bientôt au dernier rang, avec deux villageois et une campagnarde endimanchés et sanglés de vêtements bien neufs. Au moment où le gardien qui nous poussait allait fermer la grande porte de sortie derrière nous, la campagnarde trouvant probable-
ment impoli de s'en aller sans dire seulement un mot au fonctionnaire à tricorne, tout étincelant de boutons dorés, se retourna vers lui. — Merci bien, monsieur, murmura-t-elle, puis, s' enhardissant : — c'est très bien fait tout ce que nous avons vu là !
Peut-être pensait -elle que cet amas de tableaux était l'œuvre de ces beaux gardiens en uniforme ! je ne sais, mais le garçon rougit et, avec l'embarras de la modestie, souleva son chapeau, puis répondit avec un sourire de remerciement : — C'est vrai, il y a plusieurs joHes choses !
Le souvenir de cet homme faisant de la modestie sur le dos des peintres et des sculpteurs m'est resté comme une chose absolument ridicule, et c'est pourquoi je veux dire, sans autre circonlocution, que si ce quatrième volume pa raît aujourd'hui, c'est que les trois premiers ont été accueillis avec une faveur réelle et par le monde littéraire et par le pubhc. Sans joue r
absolument le rôle un peu trop effacé de ce garçon de musée, j'ai montré sous le meilleur jour, autant que je l'ai pu faire, les œuvres des littérateurs marquants de ce temps, et sans elles, mon ouvrage ne saurait exister. C'est donc à Renan, Alexandre Dumas , Victor Hugo , Octave Feuillet, Alphonse Daudet, Concourt, Zola, etc., à des grands et même des petits, que je dois ce succès, puisque succès il y a, et ce serait une outrecuidante modestie que celle qui consisterait à rabaisser un travail fait de l'appréciation des œuvres de presque tous ceux qui sont la gloire littéraire de la France.
Afin de bien me rendre compte de ce que j'appelle : la Bataille littéraire, force m'a été de m'éloigner un peu du combat; autrement je n'eusse pas pu juger de ren.semble, ne rendant compte, comme le conscrit de 1813, que de ce qui se passait à côté de moi. Mais pour m'étre fait historiographe je n'en suis pas moins resté soldat, et mon cœur a battu bien
des fois en présence des victoires et des défaites que j'enregistrais. Estimant que vainqueurs ou vaincus^ dans l'armée des lettres, sont gens de courage, j'ai toujours levé mon chapeau devant ceux qui succombaient, comme j'ai salué ceux qui triomphaient, quand leur cause était bonne.
Ce respect pour tout travail a bien pu me faire accuser de bienveillance facile; un peu plus on m'aurait parfois traité de : « bénis seur », ce qui est le comble du dédain. A ce reproche possible, je répondrai qu'effectivement la note sympathique résonne plus souvent dans la Bataille littéraire, que la note aigre de la critique quand même. Le secret de cette apparente douceur consiste en ceci que je n'ai jamais parlé que des ouvrages qui me paraissaient les meilleurs, quand j'ai pu en parler, laissant de côté ceux pour lesquels il eût fallu montrer une sévérité inutile et décourageante. Le métier de gendarme ne m'a jamais plu, et je n'ai jamais compris la cruauté de certains juges littéraires pour des œuvres d'erreur. Le
silence est aussi une opinion. Et puis, sans vouloir comparer ce recueil à une anthologie, je dois ajouter que, désirant composer un bouquet littéraire aussi complet que possible, j'ai pris d'abord les plus belles fleurs, les plus rares, les plus fraîches et les plus odorantes, laissant de côté celles qui me paraissaient ou trop jeunes ou déjà fanées.
J'arrive au présent volume que je croyais pouvoir continuer sur le plan de ses aînés, me contentant de mes grandes divisions : Réalistes et Naturalistes, Spiritualisteset Romantiques, Littérature historique, philosophique et documentaire. Mais des événements se sont produits au cours des années qui me forcent aujourd'hui à agrandir le cercle que j'avais tracé, lequel ne pourrait plus contenir tous ceux que j'ai le devoir d'y comprendre.
Les limites d'un journal comme celui dans lequel ont paru ces études littéraires ne pouvant s'élargir sous peine de le grossir de trop de ma-
tières, j'ai dû fort souvent écourter ou même supprimer beaucoup des chapitres qui me paraissaient intéressants, et laisser dans l'ombre bien des œuvres que j'eusse voulu mettre en lumière ; même mésaventure arrive à tous les critiques. De là le reproche qui nous est fréquemment fait de n'avoir pas découvert ou signalé tel homme déclaré de génie, et qui le plus souvent ne représente qu'un accident littéraire. L'ignorance pas plus que le silence ne sont des crimes en pareil cas ; il est impossible de connaître toutes les petites églises de gens de lettres qui se sont formées depuis une dizaine d'années, et par conséquent d'en parler. Et puis, il se peut que ce « génie, qui paraît tel à Pierre, n'en soit pas un pour Paul. Un second Corneille, un nouveau Molière, un autre Shakespeare vient de naître ! clame-t-on (le verbe clamer est à la mode) à peu près tous les trois mois. Le fait est discutable, mais même vrai, il faut ajouter que bien qu'il soit fort glorieux d'être aujourd'hui Corneille ou Shakespeare, on ne l'est jamais qu'en second
et que dans ce métier, comme dans celui de Christophe Colomb, il n'y a que le premier du nom qui compte. Un grand souverain peut laisser une lignée d'heureux imitateurs, tant mieux pour les peuples; mais les imitateurs d'un grand artiste, si merveilleux qu'ils soient, seront toujours pour moi d'assez piètres sires. Pour me résumer, j'avoue que j'aurai toujours plus d'estime pour N'importe qui premier, que pour Shakespeare II, Corneille V ou Victor Hugo III.
Donc, forcé d'éliminer bien des gens de talent ou d'avenir, j'ai pu faire place non pas à tous, mais à quelques-uns qui, pour n'être pas admis encore par le lecteur, n'en méritent pas moins comme travailleurs leur part de soleil. Le public a-t-il complètement tort de les repousser? C'est son affaire, puisque tous ceux qui produisent un livre ou une pièce sont toujours traités de haut et en coupables par celui (|ui ne produit pas; ce que je tiens surtout à
dire, c'est que par le système que j'ai adopté, j'ai toujours donné la parole à l'accusé.
Sans les nommer tous dans mes revues, j'ai légèrement désigné les écrivains que le public comprend en bloc sous ce mot : Décadents; quelques critiques se sont égayés d'eux en les qualifiant: Déliquescents. Bien que l'ironie ne soit pas un argument, il faut avouer que le lecteur n'a pas encore assez étudié ces novateurs pour bien les distinguer des Symbolistes, des Évolutistes-Instrumentistes, etc., groupes très jaloux de ne pas être confondus; les symbolistes, par exemple, revendiquent le culte de la douleur, les instrumentistes, la coloration des mots, etc., etc. Je ne veux pas, je le répète, défendre ces novateurs dont les obscurités m'ont plus d'une fois laissé rêveur, mais je crois qu'on s'est trop hâté de les condamner en déclarant que leur œuvre était inutile et vide. Il ne faut jamais dire qu'une école ou une tentative artistique ne doit rien pro-
duire; la nature qui obéit à une unique loi, ne fait rien, ne permet rien d'inutile, elle qui utilise tout, même ce qui nous semble la mort, elle qui nie le néant en faisant sortir de tout quelque chose, soit qu'elle crée, soit qu'elle transforme.
Les Décadents (ils auraient bien dû trouver un autre vocable !) me paraissent être les instruments d'une modification possible de nos habitudes littéraires. Pourquoi le même malaise, le même mécontentement, le même besoin de nouveau que l'on voit en Politique, dans la société, dans les arts, au Théâtre ne se ferait-il pas sentir dans la littérature ? Le réalisme et le naturalisme à outrance devaient avoir et commencent à subir leur réaction, tout comme le romantisme a eu la sienne ; ce sont les Décadents qui se sont chargés les premiers de l'attaquer. Malheureusement pour le succès de leur entreprise, outre que les naturalistes sont encore très solides sur leurs
assises, la plupart de ces révoltés sont des esprits troublés ou des gens légers qui ont entrepris le combat sans convictions, et sans autre but que d'appeler l'attention de la galerie, dûtelle rire d'eux.
Mais, à côté des exagérations et des plaisanteries, il faut constater qu'il s'est établi un courant littéraire semblable à celui qui entraîne et change les mœurs, les arts, un courant néocatholique, compliqué de mysticisme^ d'hypnotisme, de spiritisme et de surnaturel. Çà et là des ouvrages ont paru dénotant ces tendances. Léon Hennique écrit : Un caractère, roman spirite, sorte d'apologie de la croyance aux esprits, très curieuse et très convaincue. Huysmans donne au Rêve une grande importance dans ses plus récentes œuvres : A Rebours, En Rade. Les écrivains catholiques se dressent plus ardents : Drumont, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine et tant d'autres. De fins lettrés nous présentent des restitutions de légendes chrétiennes comme Anatole France avec Thaïs, Lemaître avec V Imagier , et Paul Bour-
get nous mène au cosmopolitisme avec ses œuvres pleines d'anglicanisme.
De la science découlent bien des idées nouvelles ; ce n'est plus la science expérimentale (atavisme, hérédité, etc.) avec ses phénomènes morbides, qui a servi à Emile Zola, c'est la science des docteurs Charcot,Luys, avec l'hyp' notisme, la suggestion, les phénomènes du cerveau , de l'esprit , de la pensée. Certains littérateurs croient trouver là une voie nouvelle et s'y dirigent à tâtons. Voilà le fait ; mais ces tendances, il faut le dire, n'ont encore abouti à aucun résultat, et les novateurs marchent encore dans l'obscurité, encore loin de leurs prédécesseurs. Est-ce à dire qu'il ne faille pas chercher quand même à avancer ? Loin de là ! mais il est vraisemblable que le messie de la nouvelle religion n'est pas encore à la veille de se révéler; soyez sûrs, par exemple, que quand il se manifestera il apparaîtra dégagé des lourds et pesants manteaux du réalisme aussi bien que des vapeurs nébuleuses de nos novateurs; en homme d'esprit, il aura em-
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prunté à chaque école ce qu'elle a de meilleur et sera, lui, accepté sans discussion. Alors seulement et pour quelques années la bataille sera finie. Il faudra laisser vieillir les jeunes arrivés au pouvoir.
A propos de ces mots : « les jeunes, » je ne voudrais pas décourager ceux qui le sont véritablement, mais je voudrais bien aussi qu'on n'abusât pas de cette épithète ; d'autant plus que la plupart de ceux qui crient le plus haut qu'ils sont jeunes le crient depuis assez longtemps pour avoir un peu vieilli. « Je suis jeune » peut le plus souvent se traduire par : « Je ne suis pas encore arrivé, malgré le nombre de mes ans, et je brûle du désir de prendre place au premier rang. » Le difficile est là, hélas! c est qu'il est rare que le talent devance l'expérience; souvent même cette dernière est déjà trop loin pour que celui-là larattrape, et c'est ce qui fait qu'au théâtre les meilleures ingénues sont fort souvent des dames ou des demoiselles
un peu plus âgées qu'il ne conviendrait. Mais c'est une loi de la nature contre laquelle la créature humaine ne peut rien. Il faut donc prendre son parti de cet inconvénient, à moins d'être un homme de génie comme Pascal, Mozart, Raphaël ou Bonaparte, qui ont été des petits prodiges avant d'être de grands hommes. Ceuxlà n'ont pas besoin d'être encouragés, ils ont nativement le courage.
Je tiens surtout à diviser les jeunes qui parlent tant et dont on parle trop en deux classes : les vrais et les faux. Ce n'est pas, je crois, le chiffre des années qui les distingue toujours, et j'avoue qu'avant de juger un homme, non pas sur ce qu'il doit faire, mais sur ce qu'il a fait, je ne songerai jamais à commencer par lui demander son acte de naissance. Le public s'en occupe peu et, n'ayant pas d'admirations relatives, trouve fort raisonnablement qu'un écrivain, pas plus qu'un fruit, n'a de mérite à être trop vert ou trop mûr ; dans les deux cas.
il est mauvais et doit attendre la maturité, ou être impitoyablement jeté.
Et puis il faudrait bien s'entendre sur cette appellation de jeunes ; s'il s'agit, par le mot : jeunesse, de la force intellectuelle, de la plénitude de ses facultés, un homme peut être jeune à quarante ans et très vieux à vingt. Si une critique bienveillante avait poussé La Fontaine, Rousseau et bien d'autres à produire dès le jeune âge, ils n'eussent jamais donné ce que des années d'observation et de méditation leur ont apporté, ils s'en fussent tenus à des balbutiements, à des essais, et notre pays n'eût pas été éclairé des lueurs de leur génie. Je prends des exemples n'importe où, au hasard : quand Meyerbeer écrit les Huguenots, V Africaine, c'est un jeune; c'est un vieux quand, trente ans avant, il compose A//>ia/isor qX Marguerite d Anjou ; Rossini est jeune quand il écrit Guillaume Tell, il est vieux quand c'est : La Cambiale cli matrimonio, opéra inconnu aujourd'hui; Corneille est plus jeune quand il écrit le Ciel que quand il fait jouer Mëlite, Rude
[uand il sculpte le bas-relief de l'Arc de Triom- )he que lorsqu'il modèle les bas-reliefs de la ;hasse de Méléagre, Hugo quand il écrit les Viàtiments que lorsqu'il publie Han cV Islande^ /erdi quand il donne Aida que quand il fait ouer // Corsaro, Musset quand son génie lui nspire les N'utts que lorsqu'il écrit ses pasti- :hes espagnols; je m'arrête et les œuvres de jœthe, Molière, Racine et de tant d'autres sont à pour me donner raison.
Que les jeunes, les vrais (je ne parle pas les vieux inconsolables qui se faufilent sur le ard dans le rang pour dire : « Nous autres » out comme la pomme gâtée qui, mêlée à des )ranges, disait fièrement, selon l'historiette : i Nous autres oranges! »), que les jeunes traînaillent au lieu de protester, et gardent les inures à ceux qui sont arrivés pour le jour où eur printemps sera parti et que de fruits verts Is seront passés à l'état de fruits secs. Qu'ils se gardent bien de vouloir être originaux,
l'originalité est toujours involontaire; qu'ils s'efforcent d'être sincères; pour être original on croit qu'il suffit de ne plus penser à faire bien, mais à ne pas faire comme les autres, sans songer que ce n'est pas une originalité que de faire ce qui ne se fait pas, ce qui ne doit pas se faire. Mais à quoi bon ce ; que je dis là ; à chacun sa nature, et les conseils, comme on dit, ne sont agréables qu'à ceux qui les donnent. Que tout artiste regarde, étudie, écoute la nature, la suive partout sans parti pris, l'interprète suivant son tempérament et s'abandonne sans protestations à la décision du souverain juge, le public, qui seul décerne la gloire; comme tout ce qui est du domaine terrestre il peut se tromper aujourd'hui, mais il saura toujours se rectifier demain ; ce qui veut dire que tout en travaillant pour l'heure présente il faut songer aussi à l'avenir, où la renommée, comme dit Shakespeare, attend ! chacun armée d'un large van, soufflant et reje- ; tant tout ce qui est léger !
Sans insister sur la façon dont ont été écrites ces revues, notes rapides, prises au jour le jour, et auxquelles j'ai voulu conserver leur caractère d'improvisations, je dois dire que j'en ai toujours écarté bon nombre d'élucubrations qui ne sont plus du domaine de la littérature et qui me paraissent relever de la police qui châtielespornographes. Sousprôtexted'études scientifiques, combien d'écrits obscènes, sortis de cerveaux malades, sont jetés chaque jour sur le marché Httéraire. Ce n'est pas tout, car ces livres on les déchire et on passe à d'autres, mais parmi ces autres que de billevesées, que de sottises inénarrables, toujours au nom de la science, souvent en celui de l'hypnotisme particulièrement. A ce propos, je ne puis m''empêcher de citer cette singulière boutade d'un homme véritablement indigné par le mouvement de la littérature et par de nouvelles théories artistiques musicales et autres :
— Ce qui prouve, me disait-il, que l'art et la
littérature sont devenus «• choses inférieures», c'est qu'un groupe d'ignorants et de gens sans goût peuvent imposer leurs opinions, produire, sans qu'on en murmure trop, les œuvres les plus malsaines, montrer, écrire, faire entendre des bêtises et des horreurs, sous prétexte d'originalité et de progrès, et dire : — inclinez-vous aujourd'hui devant ces monstruosités, ce seront des chefs d'œuvre demain ! — qu'on nous laisse au moins tranquilles jusqu'à ce demain !
« Essayez d'appliquer seulement ces théories à la cuisine; dites à des gens qui vont dîner d'avaler des compositions culinaires qui seront exécrables aujourd'hui, mais délicieuses dans dix ans; instantanément vous aurez déchaîné une révolution. Appliquez ce qu'on appelle le progrès au Navarin ou au gigot aux haricots, et vous amènerez des massacres! On finit toujours, quand on a de bonnes et insistantes trompettes, par imposer pour un temps à cette indifférence qui s^appelle le pubhc une formule d'art, si rebutante qu'elle soit; on
ne lui imposera jamais un mauvais plat ! « En un mot^ on peut traiter légèrement et dédaigneusement la cervelle des Français, leurs yeux, leurs oreilles, peut-être un jour leurs nez, ils toléreront tout ; mais ne touchez pas à leur estomac, ils vous supprimeraient ! »
Revenons aux mécontents qui s'arrêtent en chemin, à ceux qui, très justement d'ailleurs, trouvent qu'il est plus facile de protester que de faire une œuvre; ceux là se posent en martyrs et s'apostent dans un journal quelconque pour juger ceux qui, ayant eu le courage de marcher, passent devant eux. Tristes jugements que ceux qui sont dictés par le découragement, l'impuissance ou l'envie. Malheureusement, il est des écrivains, qui se laissent impressionner par ces dénigrements systématiques dont le résultat est, le plus souvent, de faire douter le véritable artiste de son talent. Qu'on se garde pourtant de rejeter toute critique, mais il est important de savoir
d'où elle part; je ne cesserai de répéter aux producteurs que l'injure vient toujours de plus bas que celui qu'elle vise, et qu'en présence d'un mot blessant ou d'une critique sans trêve, il faut se réjouir plutôt que s'attrister; ces inconvénients ne se produisent pour vous que lorsque vous êtes devenu quelqu'un. Voilà pourquoi il faut toujours se méfier de l'accusateur littéraire qui n'apporte pas comme garantie de son impartialité une pièce de conviction à son tribunal; citer un auteur, c'est l'aider à se défendre lui-même, à triompher, ou à avouer sa faiblesse.
Un grand esprit de notre temps , M. Jules Simon, dans son Petit Journal, qui contient de si excellentes vérités, a signalé, lui aussi, et avec son éloquence accoutumée, le discrédit que ces critiques de hasard, faits de bile et d'envie, jettent sur la presse. Je laisse parler M. Jules Simon ; tout d'abord il s'occupe de cette presse pornographique dont je parlais
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tout à l'heure et qui, hélas! a ses lecteurs au
jour le jour :
«... La presse a beaucoup d'ennemis. Elle n'en a jamais eu plus qu'à présent-, elle a besoin de se défendre, et par conséquent elle a plus que jamais besoin d'être honorable. Allez donc défendre la presse à la tribune quand tous les pères de famille qui vous entendent ont fait chez eux la chasse aux journaux pendant toute la matinée! 11 est pénible, pour un journaliste qui se respecte, qui respecte sa profession et son pays, de subir le voisinage de ces immondices.
« Est journaliste qui veut. Pour être médecin, pour être avocat, il faut un diplôme. L'avocat commence par être stagiaire. Tant qu'il exerce sa profession, il est soumis à l'autorité du conseil de l'ordre, qui applique, avec raison, une disciphne sévère. Pour devenir un journaliste important, il faut tout simplement plaire au public; il n'y a pas d'autre condition ni d'autre moyen. Et comment plaît-on au public? En l'éclairant sur ses intérêts et sur ses
devoirs, ou en flattant ses mauvais instincts et ses goûts dépravés. Le premier de ces deux rôles n(3 réussit qu'à une petite élite. L'autre est à la portée de tous ceux qui, à une certaine facilité d'écrire, joignent l'absence de scrupule. »
Ses conclusions sur le métier de critique, comme il est exercé par quelques-uns, se devinent facilement.
Je disais plus haut qu'il fallait soumettre les pièces de conviction aux yeux du public. En matière de critique, j'estime que le compte rendu, c'est la probité. Avant tout, s'il s'agit d'une pièce, il faut au lecteur le procès-verbal de la séance dramatique ; on lui doit le résumé du drame ou de la comédie, la vérité sur l'accueil qui a été fait, et l'opinion du juge ne doit compter que comme une voix. Jamais il ne devrait écrire : — Ceci est bon ou mauvais ! mais : — Ceci me plaît ou me déplaît! — n'ayant le droit d'engager que son appréciation person-
nelle ; il devrait se garder de dire à des gens qui, généralement, savent mieux que lui le métier qu'il exercent : — Voici la scène à faire, la page à écrire ! — Malgré soi on ne prêche que sa propre opinion, et si les auteurs suivaient tous les conseils qui leur sont donnés, ils perdraient sûrement leurs qualités originales pour ne faire que se conformer au sentiment des autres, c'est-à-dire qu'ils ne produiraient rien que de plat et de banal, comme toute œuvre d'art sortie d'un concours.
Je ne parle ici que des critiques qui croient être chargés d'une mission de rigueur, traitant les auteurs comme des inculpés ; il ne saurait être question des grands écrivains dont le talent dépasse la critique et que le public applaudit surtout comme virtuoses. Au fond, on n'a jamais demandé à Saint- Victor, à Théophile Gautier, autre chose que leur littérature, oubliant au charme de leur parole l'opinion qu'ils pouvaient avoir du mauvais tableau de Pierre ou du piètre vaudeville de Jacques. Je ne parle que des véritables critiques,
que je voudrais tous parfaits, sincères, qui ne passent par leur temps à se servir, en musique par exemple, de Wagner pour frapper sur Berlioz et de Berlioz pour frapper sur Wagner^ les exécrant peut-être tous les deux, et qui n'oublient pas que, maîtres tout-puissants, ils ont, de par la presse, le droit de la parole et de l'accusation contre des gens qui n'ont pour la plupart du temps le droit ni les movens de la défense.
Ces raisons m'ont fait adopter le système descitationsqui, encadrées de réflexions écrites au jour le jour, forment ces quatre volumes. Il m'a semblé, par ce moyen, donner tous les gages possibles d'impartialité; si je n'y ai pas réussi complètement, c'est que l'exécution n'a pas été à la hauteur de ma volonté. Mais je désire qu'on ne prenne pas cette impartialité voulue pour de l'indifférence, et j'espère que le public aura le plus souvent deviné ma pensée quand il ne m'a pas été donné de l'exprimer,
par déférence pour un travail consciencieux, quel qu'il soit. Ne citant que ce qui me paraissait pouvoir être cité, dans les limites du possible, si j'ai applaudi à certaines tendances, il en est que j'ai réprouvées et que je réprouve encore au nom du goût. J'ai toujours défendu ceux qui combattaient pour le vrai et le beau, niant que l'art puisse exister hors de ces limites. Je ne nie pas la science, mais je veux la borner à l'observation exacte et précise des choses. Un document n'est pas un objet d'art, c'est tout au plus une pierre pour le sculpteur ou l'architecte qui exécutera le plan qu'il aura conçu. Je sais que les grands défenseurs du naturalisme, les outranciers, reprochent présentement à l'art de vieillir et de se démoder; mais les changements qu'il subit sont de l'essence même de l'art qui est, avant tout, la vie, la mobilité, l'impressionabilité, et dont le devoir est de renouveler ses formes à l'infini, tandis que la matière inerte et immuable, devra toujours rester de même et toujours la même. Toutes les fantaisies, tous les rêves
sont permis à l'art, tandis que les unes et les autres sont interdites à la matière brute, qui est condamnée à l'immobilité. C'est par l'imagination que l'esprit échappe par instants à la réalité si souvent odieuse, et que tout ce (jue l'espèce humaine a conquis de beau et de consolant lui est venu. La réalité seule remplaçant complètement l'art, ce serait la mort de tout ce qui a élevé l'esprit de l'homme, l'a fait sociable et, en lui donnant un légitime orgueil, l'a rendu capable de dévouement, d'abnégation et d'héroïsme. Le pays où l'art s'éteindrait retomberait bien vite dans les ténèbres où la nature a fait naître le genre humain, et l'égoïsme, la férocité, fruits d'un nouvel arbre de science, auraient bientôt empoisonné ceux qui auraient eu l'imprudence d'y goûter.
Le pessimisme moderne, sous prétexte de nous ouvrir les yeux sur la vanité de ce qu'il appelle des songes, a d'abord combattu le beau partout où il se trouvait, assurant que le beau n'existait pas ; il ajoutait, invoquant comme exemple, la réalité de nos désastres nationaux.
que notre imagination, nos rêves héroïques, nous avaient perdus, et que la précision de nos ennemis, qui, eux, n'étaient pas des rêveurs, leur avait rendu le triomphe facile. De là des exagérations de prudence, de précautions, qui ont gagné les artistes eux-mêmes et qui nous ont valu ce déluge d'œuvres tristes, réelles, découragées et décourageantes sous prétexte de vérité ; c'est contre cette tendance que je me suis sans cesse élevé, jugeant par le passé que le génie français est, avant tout, fait de lumière, de foi, d'esprit, de logique et de gaité, et c'est en présence de ce que cette littérature, née d'un effarement, avait produit que j'ai protesté et que je protesterai toujours, réclamant à grands cris le succès pour tous ceux qui se révélaient par une pensée consolante ou par une idée généreuse.
Ph. g.
Paris, janvier 1891,
LA