‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 2 sur 78 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

Numa Roumestan, — 1887

C'est dans un dernier coin du quartier Latin, à l'Hôtel du Sénat, situé juste au milieu de la rue de Tournon, qu'Alphonse Daudet, arrivant de son pays, vit Gambetta pour la première fois. Gambetta était encore étudiant, mais déjà la table d'hôte se transformait pour lui en une tribune du bout de laquelle il tonitruait entre chaque plat; pas de conversations, des discours, rien que des discours ! On s'imagine la joie avec laquelle Alphonse Daudet, un peu plus glacé à chaque pas qu'il faisait dans

notre Nord, revit en ce bon gros garçon un rayon du soleil de là-bas. La camaraderie définitive, pour la vie, était scellée dès la première poignée de main entre les deux Méridionaux. Daudet, lui, venait « cultiver y> les lettres à Paris ; terrible culture dans un terrain fait de bien durs cailloux. L'acharnement et surtout le talent eurent raison des résistances du sol, et la moisson d'aujourd'hui a plus que payé les labeurs du passé.

De cette intimité de Daudet et de Gambetta on s'est un peu trop empressé de conclure que Numa Koumestan n'était autre chose que le portrait du tribun, et, la malice s'en mêlant, plus le portrait paraissait chargé, plus on se complaisait à le trouver ressemblant; il est si doux de brouiller des amis ! La conversation que je vais reproduire fixera, je l'espère, ce petit point de l'histoire contemporaine.

J'ai assisté à l'éclosion de Numa Roumestan, et je puis dire qu'en l'écrivant Daudet n'a voulu qu'opposer le Midi au Nord et faire ressortir les contrastes de caractère, de nature, qui surgissent entre un homme né sous le brûlant soleil de la Provence et une femme élevée dans les brumes du Nord. Le titre primitif de la pièce était : Nord et Midi, et ce n'est que parce que l'étude portait plus sur le Méridional que sur sa femme que l'auteur s'est décidé à conserver le titre de son roman.

Le Midi, Daudet le connaît plus que le vieux Mé-

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ridional qui n'aurait jamais quitté son pays. C'est en s'éloignant de son tableau que le peintre en saisit mieux l'ensemble, en voit mieux saillir les défauts. Ce n'est qu'à Paris que Daudet a perçu l'intensité de la chaleur, l'éclat aveuglant de la coloration du Midi.

« — Resté là-bas, me disait-il dernièrement, je ne me serais peut-être jamais douté que mes compatriotes avaient de l'accent! Non seulement de l'accent, mais une façon de dire, de comprendre et de manifester qui n'existe que chez eux. J'ai beau, ajoutait-il, m'être nordisé ici, à la moindre émotion, je sens en moi un Midi souterrain qui vibre et me redonne le la de ma race. Ah ! que je les connais, mes gens du Midi ! Je sais tellement leurs flamboiements subits, leurs émotions, leurs déchaînements ! Je les ai notés sur un calepin que j'ai commencé il y a dix- huit ans et que j'ai intitulé : Mon Midi. Et si je pouvais les oublier un instant, je les retrouverais tout de suite en moi ! C'est dans le sang ! Avant tout, nous sommes exagérés ; l'exagération, c'est l'explication de tout ce qui se passe là-bas. Le Méridional promet monts et merveilles, on sait qu'il ne tiendra pas ; il le sait aussi, mais on est ravi, on crie, on s'embrasse. Oh ! les beaux mensonges que les mensonges du Midi ! Là-bas on ment sans raison, sans intérêt, pour se faire plaisir; et leurs crimes, quel autre caractère ils ont que ceux du Nord ; dans le Midi, ce sont de terribles improvisations ;

poignée de main, dispute, meurtre, massacre, tout est venu ensemble. Oui, je les connais, mes Méridionaux ! Ils sont véhéments, douillets, geignards! Le Malade imaginaire est absolument du Midi pour moi; Molière l'a fait et voulu faire Méridional; ses violences enfantines, ses injures : carogne ! coquine ! chienne ! tout cela c'est de la rage de notre pays ; et ses apaisements subits , caressants : m'amie ! mon cœur ! n'est-ce pas encore du Midi ? Jusqu'à son nom d'Argan qui n'est autre chose qu'Orgon, une petite ville provençale qu'on prononce Argan ; an au lieu de on; voyez plutôt Roumestan; il ne dit pas : non ! mais : nan ! nan ! Toutes ses exagérations sont celles de mes compatriotes.

(( Je les sais toutes, je les ai écrites, trop soulignées peut-être, puisque je me suis fait chez eux des ennemis irréconciliables; après mon Tartarin, j'ai reçu un sonnet dans lequel je suis traité de maufat, ce qui veut dire malfaiteur; cela a été lu en public sous quelque soleil qui grillait l'orateur : Mistral en a empêché l'impression, sans quoi je l'eusse mis en tête de Roumestan. Oh ! ce Roumestan, ce qu'il m'a valu de ces injures, de ces énormités oubliées de part et d'autre juste une minute après qu'elles ont été dites ! On était arrivé à attacher tellement d'importance dans le Midi à ce personnage que je me souviens qu'un brave Marseillais m'a accosté un jour très sérieusement, en me disant en homme convaincu :

— Vous savez, depuis Roumestanf nous nous surveillons! »

Toutes ces boutades, toutes ces anecdotes si bien racontées me revenaient en foule à propos de la représentation de Xiima Roumestan, qui allait être donnée à l'Odéon. De la pièce je n'ai pas voulu parler, trouvant d'assez mauvais goût l'habitude prise maintenant de divulguer les secrets des autres, quand ces autres ont le malheur d'être des auteurs dramatiques.

J'estime qu'il faut donner à un artiste le temps d'avoir fini la toilette de son tableau, de sa pièce ou de sa statue, et le laisser seul juge du choix de l'instant où il trouve son œuvre digne du public. Aussi bien court-on le risque de signaler les beautés ou les faiblesses d'une scène qui sera coupée; spectateurs, acteurs et auteurs ne sauraient que gagner à cette réserve.

On parle un peu trop, à Paris, et c'est d'un cancan qu'était venu une sorte de refroidissement entre Gambetta et Alphonse Daudet. Naturellement, on avait voulu voir dans l'incandescent Roumestan, avocat, député, ministre, l'homme qui devait former le grand cabinet, et on ne s'était pas gêné pour souligner à l'ami les prétendues perfidies de l'ami. Ajoutons qu'un éditeur de Dresde, qui avait publié Numa Roumestan, n'avait pas manqué, pour faire une belle réclame au livre, de révéler que, Roumes-

tan, c'était Gambetta pris sur le vif. Daudet protesta, et il advint de sa protestation ce qu'il advient des protestations en France ; ou on ne les écoute pas, ou Lien les gens n'y veulent voir qu'une confirmation de leur opinion. — Il nie, donc c'est. vrai .... il n'y a pas de fumée sans feu ! etc. Nous possédons tous les proverbes désirables à l'appui de la diffamation. Le portrait, d'ailleurs, était au fond si peu ressemblant que beaucoup de gens s'y reconnurent, et que M. Numa Baragnon fut à ce point convaincu que Roumestan c'était lui, qu'il écrivit à Ernest Daudet pour le prier de féliciter son frère et de vouloir bien rectifier un fait, c'est qu'on n'avait pas dételé sa voiture. Un homme considérable de Marseille disait encore dernièrement avec une certaine fierté à un de nos amis : « Croyez-vous qu'Alphonse Daudet m'a fait assez ressemblant ! »

La situation était devenue assez embarrassante pour ce dernier, qui ne voyait plus guère Gambetta. Un article qu'il avait fait paraître à propos du café de Madrid avait encore contribué à jeter du froid dans les relations. Un semblant de réconciliation avait cependant eu lieu, grâce à M. Hébrard, et Gambetta avait dit en passant, très gaîment, à Daudet : — A moi, tu sais, ça m'est égal, mais c'est pour les autres !

Un jour enfin, l'explication eut lieu.

On dînait chez un commun ami; le romancier et

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l'orateur se trouvèrent placés l'un à côté de l'autre. Un banal — Bonjour ! comment vas-tu ? fut échangé ; pas un mot pendant le potage, silence à peu près complet pendant le premier plat. Décidément, pensait Daudet, il croit qu'il est mon Koumestan ! Vers le milieu du diner cependant, Gambetta se pencha vers lui et lui dit : — Voyons, les mots que tu mets dans la bouche de Roumestan, les as-tu fabriqués ou entendus quelque part? — La vérité, répondit Daudet, c'est qu'il y en a que j'ai pris au vol, mais j'en ai fait moi-même le plus grand nombre.

— Par exemple, continua Gambetta, le : « Quand je ne parle pas, je ne pense pas ! » qui est tellement de notre pays, où l'as-tu pris ? — Il est de moi ! — Eh bien ! c'est très drôle ; un de mes collègues du cabinet, qui est aussi du Midi, nous a dit l'autre jour au conseil : « Je ne pense qu'en parlant ! » Pour ne pas te le nommer, c'est Devès.

— Et de fait, ajoutait Daudet en rappelant cet entretien, leur propre bruit grise tous les vrais Méridionaux. Dites -leur : parlez! ils parleront à l'instant, sur n'importe quoi; ce sera d'abord un bruit, des ah ! ah ! puis des brou ! brou ! Peu à peu les mots viendront, puis les phrases, puis les idées ; à partir de ce moment les rouages de la machine sont échauffés, elle tourne à toute vitesse, et Dieu sait où elle peut vous mener !

Pour terminer la petite scène de réconciliation

ati LA BATAILLE LITTERAIRE

avec Gambetta, Daudet lui dit : — Tu penses bien que, si j'avais voulu te représenter, il m'était bien facile de te faire ressemblant : on ne s'y serait pas trompé un instant; il est vrai que mon Roumestan a du ventre , mais tous les Méridionaux en ont à quarante ans, à moins qu'ils ne soient desséchés comme de vieilles dattes ; il n'y a pas de milieu !

Gambetta alors se tourna très affectueusement vers Daudet et lui dit : — Après tout, qu'est-ce que signifie ce qu'on dit; attendons, tout se voit au bout ! Rappelle-toi ce mot du maçon qui tombe du cinquième étage et à qui un locataire du troisième demande : Comment cela va-t-il ? — Pas mal jusqu'à présent, répond le maçon, mais ça se verra au bout ! Et j'ai toujours laissé dire sans répondre. Fais comme moi!

Ce soir-là, la paix fut signée, sans qu'il y eût d'ailleurs jamais eu au fond d'hostilités, et Gambetta partit justement convaincu que lui et Roumestan faisaient deux.

Quant à la pièce qu'il vient de tirer de son livre, Daudet l'a écrite ou plutôt dictée en moins de vingt cinq jours; toutes les scènes, il les a jouées dans son cabinet, et cela avec cette exubérance, cette prodigieuse abondance qui tient à ce Midi qu'il a tant critiqué et qu'il aime tant, ce Midi bizarre qui est un reflet de l'Orient, même par le dédain des femmes

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qu'il déclare n'être pas des « genses », et qui dit : une femme, ce n'est pas une parente !

Ce qui n'empêche pas son héros Roumestan d'adorer sa femme, qu'il trompe, et son enfant, à qui il souhaite tous les bonheurs, parmi lesquels il range celai de lui ressembler ; ce qui serait de la fatuité pour un autre, mais qui, sous le soleil de Tarascon, devient une chose toute naturelle.

— Quand un Méridional vous parle, disait Daudet, transposez immédiatement comme font les musiciens, baissez, suivant la latitude, d'un, deux ou trois tons, et vous serez sûr d'être dans le ton naturel.

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