‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 18 sur 78 · PAUL BONNETAIN · texte numérisé non relu

PAUL BONNETAIN

Le nommé Ferreux. — 1888

Ce n'est point un livre fait de suppositions et d'inventions romanesques que : Le nommé Ferreux publié par M. Bonnetain chez Charpentier.

Non, c'est un livre des plus intéressants, la vie d'un homme, d'un soldat qui, au jour le jour, a écrit ses impressions ; c'est la caserne, la cantine, c'est l'embarquement, la guerre lointaine, la fièvre, la mort dans un hôpital. Le tout simplement dit et émouvant seulement par la sincérité du récit. M. Bonnetain serait lui-même le nommé Ferreux, à la triste fin près, que je n'en serais nullement étonné ; il a écrit sous la dictée des faits, il a regardé et écouté la nature et celui-là est toujours éloquent qui a l'esprit de consentir à n'être que son secrétaire .

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Je copie ce récit pittoresque des équipées que le pauvre garçon se permettait à la Martinique.

Victor, si tranquille à Toulon, élait le plus hardi. Dans la chaleur d'éluve do sa chambre, il ne pouvait tenir en place, mieux portant que jamais, fiévreux seulement d'imagination. Le premier, il avait découvert la brèche de l'enceinte où l'on risquait le moins de se rompre les os. C'est par là qu'avec de Mentaux et son sergent-major, il s'échappait, un soir sur deux. Son ordonnance liait ensemble leurs trois ceintures de flanelle, en amarrait le bout solidement, puis le.s remontait quand les fuyards, descendus lentement on bas, tapaient dans leurs mains. Au petit jour, ils rentraient par la poterne, avec la complicité d'un factionnaire.

Et cette descente, celte romantique évasion, c'était la grande joie de la sortie. La femme, l'air libre, ne leur donnaient pas d'émoliou comparable. Si les nœuds de l'étoffe se rompaient? Une moiteur d'angoisse faisait glisser plus vite les mains de Victor, et il fermait les yeux afin de ne plus voir la profondeur de sa chute à pic dans le vert. 11 croyait tomber dans la fissure vertigineuse d'une montagne ouverte par dos éruptions anciennes. A force d'être feuillu, le fond de cet abîme se violetait, et quelque part des eaux y couraient, invisibles, avec l'attirance d'une chanson. La furie de la végétation tropicale tapissait leurs parois ; des plantes s'échevelaient à la lune ; des ravines avaient l'air de marches successives, où des arbres s'aplatissaient comme des lichens, parmi des cascades de lianes. Les pierres, les branches ératlaient la toile de son pantalon et de ses guêtres, agrippaient l'étoffe, et il frémissait, rêvant de trigonocéphales, sentant déjà les dents des reptiles entrer dans sa chair. Sur sa tète, autour de lui, des insectes stridaient ; l'ombre pullulait de vies bruyantes; des lucioles la mouehetaient, infinies. Elles vagabondaient, incessamment re-

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nouvelées, luisantes, et plongeaient en essaim ns le ravin, pareilles aux étincelles d'une invisible locomotive qui aurait couru dans l'abîme. Un oiseau de nuit ululait tout au fond. Le jour, ce n'était plus cela; des feuilles seulement et du soleil. Victor, en se penchant sur le parapet de granit, s'étonnait chaque fois du frisson de la veille : il aurait sauté sans ceinture, s'il l'avait fallu!

Peu à peu, ces nuitées hors du fort Desaix devinrent sa préoccupation unique et consolante. Car elle le lassait chaque jour davantage, sa banale existence. Qu'est-ce qui la diiïérenciait donc de son existence à Toulon? Hormis le cadre, auquel on se faisait si vite et l'exotisme (les cuisines, les choses étaient parfilles, ou, du moins, le trouvaient empêché de les écrire aux siens.

A chaque courrier, il s'en voulait des paresses de sa plume, de son impuissance à traduire les changements de sa vie. Seules, ses nuits étaient vraiment nouvelles et raél'itaient de longs récits, mais à qui pouvait-il les conter?

Combien gracieuses, cependant, et jolies! Toutes, elles s'écoulaient hors de la ville trop lointaine où il n'avait point passé deux heures. Les cases qui s'espaçaient du fort aux faubourgs les prenaient. Là, des mulâtresses, des quarteronnes, dos filles rieuses et jolies, bâties comme des statues, s'exerçaient aux hospitalités amoureuses. Elles riaient toujours, puériles et niaises, sensuelles et pourtant enfants. Sous les baisers, leur gorge roucoulait et leur dépravation se colorait, câline, du chatoiement de leur peau de safran, si douce aux lèvres, de la couleur de leurs madras, del'élrangeté parfumée de leur demeure. Le dimanche, elles allaient à la messe, pieds nus, avec des robes éclatantes, de forme Empire, du corail à la bouche, aux oreilles, au cou, des fleurs dans les cheveux. Elles sentaient le jasmin, l'ail el le palissandre. Pensaient-elles? On ne savait. Et n'ignorait-on pas aussi comment elles vivaient, douces

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tk'iirs animales nées pour l'amour et pour le rire, blanchisseuses à temps perdu, sans doute à cause de la fraîcheur de l'eau?

Des soldats, cependant, tombaient malades, s'en allaient à riiôpital, horrifiaient leurs visiteurs, mais les ceintures s'accrochaient toujours, le soir, à la brèche, et ce n'était jamais la coupable, l'amie que Victor préférait pour un jour !

Il ne les chercliait point, longeant seulement les cases à l'heure oi!i les belles tilles prenaient le frais aux portes, à riieure où les lucioles semblaient être leurs yeux d'or envolés. Il était encore timide, ignorant du patois créole. .Mais bientôt quelqu'une lui jetait la fleur de ses cheveux.

« Mo prende gurpe pou toi ! >>

Il s'appelait une yuêpe, cet emblème fleuri d"une déclaration libre s'adrcssant à sa jolie figure presque imberbe, à sa peau blanche, à sou air de demoiselle. Il le ramassait, le baisait, ne s'étonnant même plus qu'en ce pays des fleurs, il fiit artificiel, exportation d'article de Paris, puis il poursuivait l'envoyeuse ensauvée, avec la fièvre ravie et l'illusion de ses vingt et un ans.

Mais ces heures joyeuses sont courtes et les fièvres de là-bas les font chèrement payer! Le pauvre garçon, lui aussi, est pris par la maladie qui ne pardonne pas; le voilà à Finfirmerie.

Le docteur n'avait pas quitté la salle que Ferreux était debout, et, se tenant au pied des lits, troUinait le long de la pièce, les bras de la sœur tendus derrière lui pour le retenir en cas de chute. Une glace lui renvoya son image : il lui sourit. Qu'importait ce faciès de cadavre, cette maigreur de squelette? Il les bénissait, au contraire, puisqu'il allait leur devoir son retour anticipé, l'exquise joie de ren-

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trer en France, de regagocr Yérigny, de revoir sa mère, Jeanne et tous ceux qu'il aimait!...

Déjà sa lête voyageait. 11 s'imagina la traversée, le voyage indépendant, l'escale à Fort-de-France, l'arrivée à Saint-Nazaire dans la belle saison, puis son débarquement à Yérigny... Maman était à la gare. Sa maman I... Et des larmes de joie lui venaient aux yeux, tant la maladie l'avait ramené à l'enfance, aux tendresses balbutiantes des tout petits.

11 fallut le recoucher : il se trouvait mal. Un somme le remit, et le mieux persévéra, rapide, étonnant tout le monde. Les jambes à présent solides, il ne bougeait pas du cabinet delà sœur sur la véranda, l'aidant à trier les plumes d'oiseaux que la bonne femme taillait pour en confectionner les Heurs artificielles du mois de Marie. Pris d'expansions folles, lui contait ses rêves, lui peignait Vérigny, sa maison, son avenir. Quelle chance, tout de même d'être si démoli! Quatre mois de congé, non compris le voyage ! Il se referait, puis préparerait son examen pour Avor et serait sous-lieutenant avant la fin de ses cinq ans !

« Grâce à la fièvre, ma sœur! grâce à la fièvre!... Ah! c'est bon de vivre! C'est bon!... »

Il aurait embrassé la religieuse !

Du moins, lui bai?a-t-il la main, au départ. Des camarades ensuite raccompagnèrent jusqu'au quai. Le fleuve lui sembla superbe, le Serpent plus beau qu'un yacht royal. Accoudé sur le bastingage, il regardait défiler les rives avec bonheur. Le soir, ce fut la mer qu'il retrouva. On toucha aux iles ; on reconnut le phare de l'Enfant-Perdu ; on approcha de Cayenne. A ce moment, il voulut grimper sur. le gaillard d'avant afin de découvrier cet Eden tant souhaité d'oîi, avant huit jours, il allait partir sans l'avoir vu, mais ses pieds se dérobèrent, il pâlit sous un grand frisson et retomba grelottant.

« Un accès pernicieux!... s'écriait le médecin du bord. Signalez à terre qu'on envoie un cadre de TiiôpitaL.. »

Sur ce cadre, Ferreux, débarqué en hâte, quittait le quai, sans en rien voir... Il sentait seulement qu'on le balançait et que sa tète déménageait, secouée comme un grelot. A peine ouvrit-il les yeux au frais contact des draps. Tout à coup, il parla, tandis que sur lui se penchait une cornette et que, de l'autre côté du lit, une manche galonnée introduisait un thermomètre sous son aisselle.

« Vérigny... Maman... Maman... »

Et son délire n'eut plus, depuis, d'autres paroles.

La cour de l'hôpital rutile ; on dirait que le sable fume ; les grands murs qui réverbèrent la chaleur flambent ausoleil. Des urubus tournoient dans le ciel indigo. D'autres dorment sur le toit de la chapelle et sur un autre toit tout proche, celui de l'amphithéâtre, dont la saillie abrite un corbillard, ses brancards à terre. Et, dans la lumière éclatante, ies urubus et le corbillard très noirs se glacent et reluisent.

Tout sommeille, les murs, les arbres, le linge qui sèche sur une véranda. Aucun souffle ne passe.

Seuls, les convalescents désignés pour s'embarquer demain à destination de France ne peuvent dans leur fièvre partager la sieste des malades et la torpeur des choses. Tassés à l'ombre d'une arcade, heureux, soldats et marins, de l'uniforme réendossé, ils bavardent et guettent par avance le fourrier qui, tantôt, viendra les délivrer. Mais voilà que derrière eux, au pied de l'escalier, l'aumônier surgit. Il est vêtu des ornements sacerdotaux, tout neigeux, lojt doré, au sortir de l'ombre. Un petit nègre en surplis blanc et en robe rouge le précède.

Alors les soldats se lèvent et portent la main à leur kepi. Au premier rang, un matelot retire son béret. L'aumônier s'éloigne vers la sacristie.

« A qui qu'y vient de graisser les boites ? demande un artilleur en train de bourrer sa pipe.

— A un nommé Ferreux, » répond un gendarme.

Le canonuier froUe une allumclle sur ses basanes, el, tandis que fume le soufre entre ses doigts :

<( Ah! fait-il... C'est un nommé Ferreux qui est mort?... Y n'est pas de chez nous ! »

Ainsi se termine ce triste récit qui n'est que le procès-verbal de scènes déchirantes renouvelées sans cesse sous ces meurtriers climats. M. Paul Bonnetain les a rendues avec une rare fidélité, qualité maîtresse que nous avons déjà constatée dans son livre VOpmm et surtout les attachants récits qu'il a réunis dans ce titre : Au Tonkin.

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