‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 19 sur 78 · RENE MAIZEROY · texte numérisé non relu

RENE MAIZEROY

Petite Reine. — 1888

Le nouveau livre que l'auteur de V Adorée vient de publier est dédié à une mère. Par ce temps de romans qui semblent s'adresser, pour la plupart, aux diiïérents groupes de névrosés qui peuplent les maisons de santé, on éprouve un certain bieji-être, comme un repos d'esprit et de cœur, à voir inscrit en tête d'un livre le mot que la nature a fait le plus doux dans toutes les langues.

C'est pourtant moins de la puissance de la mère que de celle de l'enfant qu'il s'agit dans Petite Reine, et je remarque, à l'honneur de M. René Maizeroy, écrivain un peu trop mondain (jadis !), que, renonçant aux personnages de convention du roman moderne, c'est dans la nature même qu'il a puisé ses

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nouvelles inspirations, qu'il a pris ses nouveaux modèles.

Outre la fable très intéressante de Petite Reine, le roman de M. Maizeroy contient, sans souligné, sans relief exagéré, à fleur de papier, dirai-je, une thèse sacrée, la femme sauvée par l'enfant. Le plaidoyer très discret, presque inconscient, se dégage de lui-même par les faits, sans que l'auteur ait besoin de prendre solennellement ses conclusions. Le roman n'y perd rien de sa liberté d'observation, mais le lecteur n'éprouve aucune inquiétude, et ne craint pas de voir une page maculée d'un gros mot ou d'une repoussante image. — « Si vous voulez bien vous rendre compte d'un roman, de sa portée, de sa moralité, disait Préault, mettez-y des gravures, par la pensée. » A ce compte, la plupart des romans et nouvelles qui remplissent aujourd'hui des centaines de volumes de toutes les couleurs ne seraient, sous prétexte d'études, que de monstrueux recueils d'obscénités, calqués presque les uns sur les autres.

Petite Reine est une enfant aimée, adorée par sa mère, qui, délaissée d'abord, puis veuve, a voulu entourer sa jeunesse de toutes les joies de la vie. Renée (c'est la petite reine), qui disait, étant petite fille, en parlant de ses poupées : « Je les aimerais mieux si elles avaient les yeux en vie ! » est venue au monde pour aimer, pour être aimée. Je n'analyserai pas le roman, mais je tiens à signaler un char-

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niant épisode de la première partie, où l'héroïne, découvrant les toilettes, les poupées et les souvenirs d'une bisaïeule, trouve, dans la poussière de l'autre siècle, comme des ferments qui viennent germer dans son àme d'aujourd'hui et lui révèlent chastement de quoi se font les joies et les douleurs de la femme. J'insiste sur ce passage d'un charme pénétrant, d'un style simple, sans contorsions de pensée ni de mot, sans inquiétude ni préoccupation d'école. Dès les vingt premières lignes, la cause de l'auteur est gagnée, la sympathie du lecteur lui est acquise, et il lui sera pardonné, si tant est qu'il ait besoin d'être pardonné.

Cette vie d'une femme que la jeune fille vient de trouver dans les rubans, dans les lettres d'une morte, sera presque celle de Renée, et c'est une véritable prédiction de sa propre destinée qu'elle a trouvée dans ces épaves du passé. L'enfant grandit, la jeune fille devient femme, puis mère. Chacune de ces étapes est étudiée simplement, par des observations faites d'après nature, mais très habilement c( utilisées » au profit du roman. Femme dédaignée, presque abandonnée, par un mari mondain qui va mourir dans un duel pour une fille, habillé en polichinelle ou en arlequin. Renée s'est réfugiée dans son enfant, et quand l'homme qu'elle aime, qui l'aime, viendra à elle, il la trouvera aussi pure,

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aussi chaste d'âme qu'elle est sortie de sa chambre de jeune fille.

Chemin faisant, je remarque un passage que comprendront toutes celles qui ont eu le bonheur et l'honneur d'être mère. Dans un salon, une de ces femmes aussi inclassées qu'inclassables et qu'un peu de mépris a baptisées de : mondaines, parlant l'argot des bonnes avec des gestes de clodoche, sous prétexte d'indépendance d'allures, s'écrie, pour ne pas accepter une invitation de famille :

— Oh ! pour cette fois, je peux bien la lâcher. . . j'inventerai une blague quelconque ! Bébé aura eu une attaque de croup !

La phrase, horrible de dureté et de bêtise, est relevée avec indignation par un homme de coeur, M. de Laumières, et c'est de cette protestation contre un blasphème que naît l'amour de la mère pour un homme qui vient de parler comme un père. Ainsi qu'on le voit, c'est le sentiment du vrai, de la nature, qui ressort surtout du roman de M. René Maizeroy ; il a fort bien compris que la banalité et le ridicule ne s'attachent qu'aux choses de la mode, et que les caractères dont sont revêtus la plupart des persomlages du roman moderne ne sont que des costumes, piquants aujourd'hui, flétris demain et bientôt tombés à la friperie.

Je lui chercherai pourtant une petite querelle. De

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même que tout bon romancier de l'école naturaliste croit devoir, dans ses scènes campagnardes, nous initier invariablement, parce que le maître l'a fait, aux amours du taureau et de la vache sous la surveillance d'une petite fille, invariablement aussi dans les romans-études qui procèdent de Balzac il nous est impossible d'éviter la femme du monde, l'épouse outragée, qui, désolée et au moment de se coucher, contemple sa nudité dans une armoire à glace en disant avec rage : « Mais ne suis-je pas aussi belle que cette fille !.. » ou approchant. Toute femme d'un descendant d'Hulot procède ainsi, et le romancier, comme le peintre, qui cherche tous les prétextes pour montrer qu'il sait « faire du nu », n'a garde d'éviter cette scène, qui est comme la cantilène obligée d'un ancien opéra.

Bien petite tache dans cet ensemble impressionnant et oïl, je le répète, la délicatesse de touche et le respect du naturel feraient tout passer. Je signalerai la naissance de l'enfant et les circonstances qui accompagnent la pi-emière heure de la maternité, comme un tableau vraiment achevé. Loin de nous terrifier avec les détails d'une opération chirurgicale, M. René Maizeroy nous montre la mère, aussi belle que la Marie de Médicis de Rubens, reposée, souriante et regardant avec une indéfinis^ sable expression de tendresse et de surprise l'enfant qui vient de naître.

A quelle école appartient M. René Maizeroy? je

ne le sais guère maintenant, mais j'ai pensé plusieurs fois, en lisant son livre, à M""» de Lafayette et à l'abbé Prévost, non pas par une imitation de la forme ni de la langue, mais par les tendances à l'étude du sentiment des secrets mouvements de l'âme. Je n'ai pas voulu donner l'analyse du roman, dont la fin est douloureusement dramatique ; j'ai voulu seulement indiquer le progrès fait par l'auteur dans sa suite d'études sur les Parisiennes, parmi lesquelles, quoi qu'en disent les Parisiens euxmêmes, on trouve toujours, quand on les cherche et qu'on le mérite, des femmes vraies, honnêtes, des épouses et des mères.

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