‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 22 sur 78 · LEON CLADEL · texte numérisé non relu

LEON CLADEL

La tombe de Baudelaire

Au nombre des amis de Baudelaire et de ses admirateurs, il faut placer au premier rang un écrivain bien connu par la franchise de ses allures littéraires et qui n'a puisé qu'en lui-même sa puissante originalité ; j'ai parlé de Léon Cladel, dont les œuvres sont trop connues pour que j'aie à les rappeler ici. Je trouve dans une revue très intéressante, la Plume, une lettre que M. Cladel vient d'écrire à propos de la tombe de Baudelaire ; j'en transcris les principaux passages pour montrer comment l'auteur des Va-nu-pieds conserve sa supériorité dans le style épistolaire, si tant est qu'il y en ait encore un.

J'étais eu mer, au delà de la rade de Cherbourg, quand IV 10

deux télégrammes à moa adresse furent déposés à l'hôtel de la Marine, où j'étais descendu. L'un de ces oblongs carrés de papier bleu portant des phrases elliptiques m'apprenait que mon père, atteint de la maladie qui plus tard l'emporta, soupirait après mon retour au pays, et l'autre que mon maître et ami, frappé d'une hémiplégie, était à toute extrémité. Je courus aussitôt à la gare, y pris un train qui chauffait, et le lendemain dans la matinée, en la maison Duval, à Neuilly, nous échangeâmes, l'écrivain expirant et moi son fidèle disciple, un amer baiser d'adieu.

Quatre ou cinq jours après mon départ de la capitale, un soir, au moulin de la Lande, où Moatauban-Tu-Ne-Le Sauras-Pas avait enfin tendu les bras à l'enfant prodigue en lui pardonnant tous les péchés dont celui-ci se repentait déjà, je reçus de Paris un paquet volumineux de journaux relatant les derniers moments de celui-là même à qui Victor Hugo, lors en exil, avait lancé du haut des falaises de Guernesey ce compliment énigmalique et peut-être aussi narquois que celui décoché par le même pontife plusieurs années auparavant à mon cher camarade l'auteur de Charles-Quérard : « Détrompez-vous, mon cher confrère, vous vous appelez non pas Bataille, mais Victoire ! » oui, cet éloge un peu trop enveloppé : « Vous avez dolé le ciel de l'art d'un frisson nouveau. » Ayant ouvert ces feuilles quotidiennes, je restai béant et l'œil fixé sur leurs longues colonnes, bourrées de panégyriques en l'honneur du défunt et publiées le jour même de ses obsèques.

En chœur ou séparément, ils pleuraient tous ces crocodiles ; et chacun de ces obscurantistes s'était évertué pendant plus de vingt ans, sans trêve, à appesantir l'éteignoir sur la tète de ce glorieux élu. Cette engeance d'imposteurs a bien changé de ton à l'égard de celui qu'elle a tant haï... Quel cynisme ! Et, tout en maudissant ces faux Jacques que le triomphe d'un franc lettré rendait anthropophages et plus

féroces encore que des cannibales, je me remémorai les sourdes exclamations et les furtifs haussements d'épaules d'un las d'indignes folliculaires quand le prodigieux architecte des Fleurs du mal entrait par hasard avec moi dans le café de Madrid où cliaque jour, à l'heure de l'absinthe, ils se réunissaient alors, plutôt pour y déblatérer contre n'importe qui que pour y boire la verte.

Il y avait là beaucoup de futurs édiles de la vieille Lutcce, un groupe de grossiers personnages qui rêvaient déjà de servir ou plutôt de diriger la prochaine et sacrée République athénienne ou lacédémonienne que tout vrai démocrate répudie à présent avec dégoût, et même plusieurs minisires en herbe qui ne savaient se défendre de murmurer entre leurs lèvres gluantes de fiel quelque épithète outrageante ou méprisante en regardant de travers le sévère et poli gentleman de lettres, le plus parfait homme de plume de noire ère, oui le plus parfait, car, outre le génie, il avait en partage un cœur généreux apte à savourer toutes les joies qu'il n'a pas eues, ainsi qu'à ressentir les douleurs qu'il a subies en sa trop courte carrière.

« Apothéose dérisoire, m'écriai-je après avoir dévoré ces gazettes oîi nombre des bourreaux qui l'avaient tué rendaient enfin justice, quoi qu'ils en eussent, à leur noble victime, qui, supplice inouï, tomba, non, mais crut peutêtre tomber dans l'éternel néant ou le noir absolu ! »

« Mais comment, repris-je quand, réfrénant enfin le tumulte de mes douloureuses pensées, oui, comment tous les ennemis mortels de ce martyr, qui durant sa vie ont à peine cité son nom, ont-ils répandu tant d'encre pour le porter aux nues, et le jour même de ses funérailles? » Ah çà, je l'appris plus lard, et c'est honteux ! On avait guetté ses suprêmes convulsions; et tandis qu'il râlait, en présence de sa mère en cheveux blancs, au fond d'une espèce d'hôpital, les Basiles, les Tartuffes de la presse, rouges, bleus.

blancs, tricolores et mêmes incolores, lâches et traîtres vénaux s'escrimaient à « pondre » des chroniques sur lui, n'attendant, pour les livrer au compositeur, que son dernier soupir ; et chacun de res écrivassiers sans vergogne espérait bien arriver » bon premier .>. Ah ! Téionnement, la stupéfaction et la fureur que j'eus en lisant ces « articles d'actualité I » Oh 1 non, non, je n'éprouvai jamais de si cruelles sensations à propos de lui, si ce n'est par une après-midi de mai voici trois ans, et plus de dix-huit ans après sa mort.

Une allègre brise agitait les cyprès et les ifs du cimetière de Montparnasse jusqu'où, depuis Sèvres, j'avais accompagné, tantôt en wagon, tantôt en fiacre et tantôt à pied le corps du petit-fils de l'un de mes amis de jeunesse, et singulier contraste au deuil de toute une famille affligée, la terre de cette nécropole ensoleillée verdoyait et riait sous le ciel bleu. La funèbre cérémonie achevée, et dès que se furent retirés les parents de ce bébé qui, s'il y avait une immanente et sage loi de nature, leur eût survécu, je promenais machinalement mes regards autour de moi. Que de fois, suivant un cadavre juché sur un corbillard, j'avais pénétré dans ce charnier édénique, dont tous les arbres ondulaient, quelques-uns déjà fleuris. Ici tels de mes aînés ou de mes cadets gisaient; tel autre là; plus loin se corrompaient les restes de beaucoup d'autres encore, arrivés il n'y avait pas encore très longtemps de leur province à Paris, si gais, si fringants et si sains. En passant en revue tant de chères cendres accumulées là, l'idée me vint d'aller saluer celles de feu mon parrain littéraire, et je me suis mis immédiatement en quête de sa fosse, oîi, n'ayant pu le conduire en la société de plusieurs de ses compagnons d'armes, je m'étais empressé, dès mon retour du Quercy, de me rendre escorté de mon pauvre copain Albert Glatigny, qui, commençant à cracher ses poumons, me guida jusque-là par mille sentiers des plus tortueux aux bords desquels s'amon-

REALISTES ET NANURALISTES 173

celaient un inextricable chaos de colonnes et d'urnes funéraires. Or, ayant erré pendant plus de quarante minutes à travers une forêt de sépulcres, et n'y pouvant retrouver celui que j'y cherchais avec obstination, je m'approchai d'un gardien qui humait la douce lumière céleste et je le questionnai. • Ma foi, me répondit-il, en se grattant la nuque, il m'est impossible de vous satisfaire; oui; mais, ajouta-t-il en m'indiquant à quelque distance une massive bâtisse récemment récrépie, on vous enseignera là, certainement, à votre gré... dites-donc, autrement, il fait bon, aujourd'hui, n'est-ce pas ? »

Etrangement surpris de l'ingrate mémoire de ce joyeux quidam en habit indigo, je lui tournai les talons et m'acheminai vers la toiture qu'il m'avait désignée et sous laquelle je fus on ne peut mieux accueilli par un vieillard des plus amènes, ex-rédacteur des Débats, où Jules Janin l'avait casé jadis, et de qui je regrette fort d'avoir égaré la carte qu'il me remit là, « Monsieur, ou plutôt, si vous permettez que je vous appelle ainsi, mon cher confrère, êtes-vous bien sûr, bourdonna-t-il après que nous eûmes échangé quelques paroles relatives à l'objet de ma demande, êtes-vous bien sûr que le magicien es lettres (il connaissait évidemment la dédicace de mon maître à cet autre maître, Théophile Gautier) ait été inhumé dans ce lieu ? » c J'en suis sûr ! » « Eh bien ! moi qui pàtis depuis quinze ans en ce bureau, je n'ai jamais entendu parler de lui ! .> « Comment, exclamai-je, hors de moi, pas un de ces jeunes gens des Ecoles qui se proposent de lui élever une statue sur la place Saint- Michel ou dans le jardin du Luxembourg, aucun de ces étudiants qui savent sur le bout du doigt tous les alexandrins et tous les pentamètres qu'il s'arracha des entrailles ou de la cervelle ne s'est ici présenté jamais ? Ils ignorent donc tous où repose celui qu'ils ont quasi déifié ? » « Je vous jure, monsieur, je vous jure que personne ne s'est enquis auprès de moi de la sépulture de l'homme que nous

révérons tous les deux, et pourtant, je vous le répète, il y a quatorze ans huit mois et vingt-trois jours que je réside ici, l'hiver et Télé, de neuf heures du matin à six heures et demie du soir. Et vous, Alfred, et vous Ernest, et vous, Uranius, et vous, Oscar, et toi Zéphirin, seriez-vous làdessus, par ha«ard, plus instruits que moi? »

Tous les scribes employés là qui, s'intéressant à notre conversation, dilataient leurs yeux et leurs oreilles, secouèrent négativement la tète, et telle fut alors ma déception et mon épouvante que les bras m'en tombèrent. « Et pourtant il est ici, balbuliai-je d'une voix étranglée, il est ici !... » « Ne vous troublez point ainsi, souffla mon patient interlocuteur, qui visiblement avait pitié de mes transes ; asseyez-vous une minute. » Et puis, ayant hélé ses auxiliaires, il leur cria: « Vous autres, passez -moi les registres à fermoirs. » Un gros garçon de salle qui louchait, et chauve comme un pavé, tout de suite apporta devant nous plusieurs manuscrits in-folio, reliés. « S'il vous plaît, monsieur, à quelle époque remonte le décès de votre magistral patron? >• « A l'année 1867. » « Et le mois? » « Octobre ou septembre ; à la fm de Tété. » « Bien, ne vous tourmentez pas. » — Et le brave homme compulsa de ses mains agiles la montagne de papiers étages devant lui.

Rien, rien, il ne déierrait rien là dedans ; et moi, pendant qu'il fouillait en tous sens, je souffrais mort et passion. « Attendez encore un peu, soupira-t-il avec un redoublement de compassion ; nous n'avons pas tout vu... Qu'on me donne le plan du terrain ! » On obéit à l'instant. Hélas I nous eûmes beau, l'un et l'autre, étudier de très près une multitude de pancartes chargées d'épurés et do notices, il nous fut impossiole d'y découvrir un trait, un mot, la moindre trace de l'état civil et de l'extrait mortuaire de l'obscur à la fois et lumineux trépassé. De guerre lasse et fort endolori, je m'apprêtais à prendre congé du très serviable bureaucrate qui s'était en vain mis en quatre pour me complaire,

lorsque, iracé fort lisiblement en caractères majuscules sur l'une des pages de ces cahiers, le nom d'un officier supérieur que j'avais souvent entrevu sous l'empire à la tête des fières légions de Crimée et d'Italie me tira l'oeil, et tout à coup, presque malgré moi, un cri s'exhala de ma gorge ; <i II doit être couché là, le poète, à côté de ce soldat!... Y a-t-il ici quelqu'un pour me mener là ? » « Jacob, ordonna sur-le-champ l'ancien collaborateur des Broglie et des Cuvillier-Fleury, veuillez piloter monsieur dans la 6^ division, 2' ligne, côté Nord, et vous vous arrêterez au numéro 3. »

Un petit cul-de-plomb, bancal, borgne et bossu, m'ayant prié de le suivre, je sortis incontinent avec lui, non sans avoir serré vigoureusement la main à son chef administratif, qui m'avait si bénévolement obligé. Dehors, après avoir déambulé pendant quelques instants en une allée sablée, nous nous enfonçâmes dans un vaste champ où les ronces nous égratignèrent les genoux et dans lequel une myriade de petites croix noires sillonnées de lettres blanches se culbutaient, très pressées, les unes sur les autres

... Soudain, en un lopin triangulaire d'argile ou de marne, entre une série de chapelles, de pylônes et de fûts tronqués, un monolithe ayant la forme d'un obélisque, une sorte de stèle en marbre au cône crénelé, tout environnée de grillages, m'apparut, et mon cœur, battant plus vite, me dit que c'était là. Les rayons empourprés du couchant en frappèrent alors la plaque calcaire unie et polie comme une glace, et j'y lus avec piété, lentement et mot à mot, ces trois épitaphes lapidaires disposées ainsi : d'abord, au-dessous d'un médaillon creusé dans a pierre tombale, où s'encadrait un dextrochère portant une épée, avec cette devise en exergue, entourée de branches de chêne et de laurier: Tout par elle! celle-ci:

Page 1