ALPHONSE DAUDET
L'Immortel. — 1888
Le livre qu'Alphonse Daudet vient de faire paraître chez Lemerre va être à l'instant lu et commenté de bien diverses façons. Commenté, il l'est déjà, par ceux-là surtout qui ne le connaissent pas et qui sont décidés à ne voir dans ce roman, un des plus étudiés du maître, qu'une œuvre de rancune et de dénigrement. Je proteste au nom de Daudet contre ces jugements anticipés, rappelant qu'il y a trois ans j'ai enregistré, ici même, la déclaration du romancier dans un article intitulé : Sapho à l'Académie; j'en veux citer ce passage :
« Jamais je ne dirai de mal de l'Académie, c'est une force indiscutable ; elle contient des hommes
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éminents, mais je n'en veux pas être; je la souhaite à Manuel, à Bornier, à d'autres aussi ; je les recommanderais si ma voix ne devait pas leur être nuisible à partir d'aujourd'hui, mais je ne suis pas fait pour cette vie-là. Moi qui écris pour le théâtre, je ne puis pas dédaigner ce qu'ont accepté ces maîtres en l'art dramatique, Emile Augier, Alexandre Dumas, Octave Feuillet, Labiche, Pailleron et Halévy, ce qui a plu à des philosophes et des poètes tels que Renan, Taine, Caro, Boissier, Coppée, Sully- Prudhomme, etc., mais leur goût n'est pas le mien... J'aime la campagne, l'eau, surtout les blés; c'est une manie, mais rien que l'idée d'une promenade, le matin, sous le soleil, dans un chemin creux, entre ma femme et mes enfants, me fait absolument méconnaître les joies qu'on éprouve à être membre d'une commission, à traverser le pont des Arts et à sortir en troupeau comme les enfants de l'Ecole turque (plus calmes, hélas!) du palais de l'Institut. Je l'estime, je l'honore, mais je ne veux pas en entendre parler... »
J'ai tenu à rappeler ces paroles afin qu'il n'y eût pas d'équivoques; la malignité voudra reconnaître des personnages connus sous chacun des héros du roman, mais je puis affirmer qu'ils n'y sont pas. Certainement, l'auteur a pris à celui-ci un geste, à tel autre un regard, un tic, tout comme un peintre se sert de plusieurs modèles ; mais il n'a voulu faire
aucun portrait. Tout ce qu'il rapporte est vrai, pas un incident n'est de son invention, tout est dessiné d'après nature, et pourtant aucun ensemble n'est complet; un air de ressemblance sous un certain éclairage, qui disparaît au moindre mouvement du personnage, c'est tout ce qu'on pourra trouver. Quant à un portrait, je le répète, il n'en existe pas dans le livre, et ceux qui en voudront voir à toute force seront obligés d'y mettre beaucoup de complaisance.
Pour évoluer dans le monde académique, l'action de Vhnmortel n'y est pas enfermée, et le roman, dont la dominante est une révolte contre l'hypocrisie de notre société, nous mène dans d'autres milieux et au coeur de ce que nous appelons notre aristocratie mondaine. Je ne sais rien de plus saisissant que la lutte honteuse et froide de ce jeune beau (le fils de l'académicien) qui, pour séduire et épouser une femme riche, se déshonorerait mille fois, s'il était facile de se déshonorer à un stvugforlifer, à « cette race nouvelle de petits féroces à qui la bonne invention darwinienne de la lutte pour la vie sert d'excuse scientifique en toutes sortes de vilenies ». La mère de ce monstre, M™^ Astier- Réhu, la princesse de Rosen, la duchesse Padovani, la baronne Huchenard, la comtesse de Foder sont autant de créatures qui font circuler la vie et la
passion féminine dans ce coin refroidi du monde parisien.
Mais je reviens à l'Académie, au séjour des immortels, et je tiens à montrer, comme des tableaux d'une rare intensité de vérité, d'abord l'enterrement de Loisillon, le secrétaire perpétuel ; je commencerai par ce charmant extrait de la lettre qu'un jeune candidat, plein de la naïveté nécessaire, écrit à sa sœur :
...Mais c'est avec les Astier que je me plais le mieux, dans cette patriarcale famille, si unie, si simple. L'autre jour, après déjeuner, on apporte au maître un habit neuf d'académic'en, nous l'avons essayé ensemble ; je dis nous, car il a voulu voir sur moi l'effet des palmes. J'ai mis l'habit, le chapeau, l'épée, une vraie épée, ma chère, qui se tire, montrant une rigole au milieu pour l'écoulement du sang ; et, ma foi, je m'impressionnais moi-même. Enfin, c'est pour te montrer le degré de celte intimité précieuse.
Puis, quand je rentre au calme de ma petite cellule, s'il est trop tard pour l'écrire, je fais toujours un peu de pointage. Sur la liste complète des académiciens, je marque ceux que je sais à moi, ceux qui tiennent pour Dalzon. Je soustrais, j'additionne, c'est un divertissement exquis.
Tu verras, je te montrerai. Ainsi que je te disais, Dalzon a les ducs ; mais l'auteur de la Maison d'Orléans, admis à Chantilly, doit m'y présenter avant peu. Si je plais, — j'apprends par cœur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu vois que ton frère acquiert de l'astuce, — donc, si je plais, l'auteur de Toute Nue, à Eropolis, perd son plus sur appui. Quant à mes opinions, je ne les renie pas. Républicain, oui ; mais on va trop loin. Et puis, candidat avant tout. Sitôt après ce petit voyage, je compte bien retourner
près de ma Germaine que je supplie de ne pas s'énerver, de songer à la joie du grand jour. Va, ma chère sœur, nous y entrerons dans le « jardin de Toie », comme dit ce bohémien de Védrine, mais il faut du courage et de la patience. Ton frère qui t'aime,
Abel de Freydet.
Je rouvre ma lettre : les journaux du matin m'apprennent la mort de Loisillon. Ces coups du destin vous émeuvent, môme quand ils sont attendus et prévus. Quel deuil ! quelle perte pour les lettres françaises ! Ma pauvre Germaine, voilà mon départ encore retardé. Règle les closiers. A bientôt des nouvelles.
J'arrive à la description de cet enterrement et de cette mise en scène si connue des Parisiens ; ce sont des pages de maître, et jamais impression n'a été rendue avec une telle fidélité d'ensemble et de détails; je copie :
Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de mourir à temps. Huit jours plus tard, les salons fermés, Paris dispersé, la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses funérailles derrière les coureurs de jetons de l'Académie, rien de plus. Mais industrieux par delà la vie, il parlait juste à l'heure, la veille du Grand-Prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni duel, ni procès célèbre, ni incident politique, oïl l'enterrement à fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.
Pour midi, la messe noire ; et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain -des-Prés, la circulation interdite, les seules voitures d'invités ayant
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droit d'arriver sur la place agrandie, bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs. Ce qu'était Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante- dix ans de séjour parmi les hommes, la signification de cetie majuscule brodée d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette foule uniquement impressionnée par ce déploiement de police, tant d'espace laissé au mort; — toujours les dislances, et du large et du vide pour exprimer le respect et la grandeur ! Le bruit ayant couru qu'on verrait des actrices, des gens célèbres, de loin la badauderie parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et causant devant l'église.
C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison funèbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononcée tout à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'œuvre et sur l'homme, bien différent des articles préparés pour les journaux du lendemain. L'œuvre : un « Voyage au Val d'Andorre » et deux rapports édités par l'Imprimerie nationale du temps où Loisillon était surintendant des Beaux-Arts. L'homme : un type d'avoué retors, plat, piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de s'excuser, de demander grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette Académie où sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion entre tant d'éléments divers à aucun desquels on n'aurait pu l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet avancement à la nullité, à la bassesse frétillante. On se rappelait son mot à un diner de corps où il s'activait autour de la table, une serviette au bras, tout glorieux : « Quel bon domestique j'aurais fait ! » Juste épitaphe pour sa tombe.
Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les équipages se succédaient devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas luxueux des portières et des
marchepieds ; les groupes de journalistes s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et ficre démarche, M™^ Ancelin fleurie dans ses crêpes de deuil, ]y£me Eriza, dont les yeux longs flambaient sous le voile à faire retourner un agent des mœurs, toute la congrégation des dames de l'Académie, ses ferventes, ses dévotes, venues là moins pour honorer la mémoire de feu Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués, pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d'ambition, de ruse, de volonté.
Des actrices s'y joignaient sous prétexte de je ne sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en réalité ce prodigieux besoin d'en être qui les brûle toutes. Eplorées et tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout à coup une voiture s'arrête, dépose des voiles noirs, agités, éperdus, une douleur qui fait mal à voir. L'épouse, cette fois ? Non ! Marguerite Oger, la belle actrice de drame, dont l'apparition soulève aux quatre coins de la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste s'élance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient, l'encourage.
« Oui, vous avez raison, je serai forte
Et ses larmes bues, renfoncées à coups de mouchoir, elle entre, ou plutôt fait son entrée dans la grande nef obscure que des cierges pointillent tout au fond, tombe à genoux sur un prie-Dieu, côté des dames, s'y prostré, s'y abîme, puis relevée, toute dolente, demande à une camarade près d'elle : « Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville hier ?
— Quatre mille deux !.. » répond l'amie du même ton de catastrophe.
Sous le soleil, dans le large espace réservé, l'effet était abominable : derrière le corbillard, des membres du bureau, qu'une féroce gageure semblait avoir choisis parmi les plus
ridicules vieillards de l'Institut et qu'enlaidissait encore le costume dessiné par David, l'habit à broderies vertes, le chapeau à la française, l'épée de gala battant des jambes difformes que David n'avait certainement pas prévues. Gazan venait le premier, le chapeau de travers sur les inégahtés de son crâne, le vert végétal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse, squameuse de son masque proboscidien.
Près de lui le sinistre, long Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol hémiplégique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant voir un bout d'épée, les basques du frac qui, avec les pointes de son chapeau, lui donnaient l'air d'un employé des pompes funèbres, bien moins distingué certainement que l'appariteur à canne d'ébène en marche devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Réhu, Desminières, tous gênés, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble contenance du grotesque de ces défroques acceptables sous la lumière haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de macaques.
a Vrai ! c'est à leur jeter une poignée de noisettes pour les voir courir à quatre pattes... :>
Tout ce deuil pénétrait le bon candidat, allait rejoindre dans son cœur d'autres deuils, d'autres tristesses ; il pensait à des parents morts, à sa sœur, une mère pour lui, condamnée par tous, et le sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hélas I vivrait-elle même jusqu'au jour du triomphe?... Des larmes l'aveuglèrent, l'obligèrent à s'essuyer les yeux.
« C'est trop... c'est trop... On ne vous croira pas... » ricanait dans son oreille la grimace du gros Lavaux. Il se retourna indigné, mais la voix du jeune officier commanda furieusement: «Portez... armes!... » et les fusils firent cliqueter leurs baïonnettes, tandis que l'orgue grondait «la marche
pour racrt d'un héros ». Le défilé de la sortie commençait ; toujours le bureau entête. Gazan, Laniboire, Desminières, son bon maitre Astier-Réhu. Tous très beaux maintenant, noyant dans le mystère des hautes voûtes le vert perroquet chamarré des uniformes, ils descendaient la nef deux par deux, très lentement, comme à regret, vers ce grand carré de jour découpé au portail ouvert. Derrière, toute la compagnie, cédant le pas à son doyen, Textraordinaire Jean Réhu, grandi par une longue redingote, portant haut sa toute petite tête brune, creusée dans une noix de coco, d'un air dédaigneux et distrait signifiant qu'il avait « vu ça » un nombre incalculable de fois ; et, de fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Académie, il avait dû en entendre, de ces psalmodies, en jeter de cette eau bénite sur des catafalques glorieux.
Mais si celui-là justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le groupe d'ancêtres qu'il précédait semblait en être la bouffonne et triste parodie. Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de bêtes de nuit, ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains tâtonnantes, et leu i snoms murmurés par la foule évoquaient des œuvres mortes, oubliées depuis longtemps.
A côté de ces revenants, de ces « permissionnaires du Père-Lachaise », comme les appelait un malin de l'escorte, les autres académiciens semblaient jeunes; ils se campaient, bombaient leurs torses sous des regards extasiés de femmes les brûlant à travers les voiles noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de Freydet à deux ou trois « futurs collègues » fut repoussé de froids et méprisants sourires comme en évoquent ces rêves où vos meilleurs amis ne vous reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en attrister, pris par la bousculade à deux mouvements qui agitait l'église vers le haut et vers la sortie.
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Au loin, sur la voie déblayée à rétendue du cortège, des roulements voilés alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du long les passants du trottoir et les curieux des fenêtres ; puis la musique reprenait à longs cris la « marche pour la mort d'un héros ». Et devant ces grandioses honneurs, ces funérailles nationales, cette orgueilleuse révolte de l'homme humilié, vaincu par la mort, mais haussant et parant sa défaite, il faisait beau songer que tout cela était pour Loisillon, secrétaire perpétuel de l'Académie française, c'est-à-dire rien, le dessous de rien.
Voilà une vue d'ensemble sur ce chapitre que je regrette d'avoir écourté. Si j'y ai insisté cependant, c'est qu'il restera comme la peinture définitive de cette comédie de la mort qui s'offre de temps en temps en spectacle aux Parisiens. La vanité des choses humaines, les grimaces de convention, tout y est peint avec la grandeur et le scrupule des maîtres. Mais ce que je tiens à répéter, c'est qu'il ne faut pas chercher le portrait de Pierre, Paul ou Jacques parmi ces vivants construits de mille pièces si admirablement ajustées qu'on peut croire à des personnages réels.
Je veux dire aussi tout haut ce que j'ai entendu dire tout bas avec de malins et méchants sourires, c'est que derrière Loisillon, le secrétaire perpétuel, il fallait entrevoir un homme que sa valeur, sa science du monde et des choses, son inaltérable
obligeance et son exquise urbanité, son indulgence de philosophe feraient facilement reconnaître. Il n'y a qu'à comparer le personnage du roman et l'homme réel pour constater qu'on ne peut s'y tromper que bien volontairement.
Alphonse Daudet est avant tout un grand peintre, et s'il voulait faire un portrait, il ne lui donnerait pas un air de reîssemblance, il le peindrait tel qu'il est, et les moins connaisseurs le nommeraient à première vue. Dans cet enterrement de Loisillon il faut voir dix enterrements, comme en chacun de ses personnages il faut voir une fraction de tous les hommes de notre temps.
Encore un tableau, plus gai d'aspect, mais aussi vrai dans toutes ses parties ; c'est un repas officiel, avec tous les sourires faux, conventionnels, les ennuis profonds qui sont le lot de chaque convive. Je n'en cite que des fragments :
Ce soir, diner de gala, puis réception intime à Thôtel Padovani. Le grand-duc Léopold reçoit à la table de « sa parfaite amie », comme il appelle la duchesse, quelques membres triés des différentes sections de l'Institut, et rend ainsi aux cinq Académies la politesse de leur accueil, les coups d'encensoir de leur directeur. Gomme toujours, chez l'ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement représenté, mais l'histitut prime tout, et la place même des convives précise l'intention du diner.
Dix heures. Le dîner touche à sa fin, sans une fleur frois-
sée aux bordures odorantes des surlouls et des couverts, sans une parole plus haute, un geste plus animé. Pourtant la chère est exquise à l'hôtel Padovani, une des rares tables de Paris où il y ait encore du vin.
Même torpeur, même réserve gourmée au dessert qu'aux hors-d'œuvre, à peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dîner de poupées de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s'obtient surtout avec de l'espace dans le décor, des hauteurs de plafonds, des sièges très écartés supprimant l'intimité du coude à coude. Un froid noir, profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgré la tiède nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de loin, du bout des lèvres, le sourire immobile et figé ; et, des choses qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la nappe, banale et convenue, parmi les facticités du dessert. Les phrases restent masquées comme les visages, et c'est heureux, car si chacun se découvrait à cette minute, laissait voir sa pensée du fond, quel désarroi dans l'illustre société !
Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taillés en boulingrin, tête de souverain pour journaux illustrés, tandis qu'il interroge avidement le baron Huchenard sur son récent ouvrage, songe en lui-même : i. Mon Dieu ! que ce savant m'ennuie avec ses huttes en forme d'arbre. . . Comme on serait bien mieux au ballet de Roxelane, oîi danse cette petite Déa que j'adore !... L'auteur de Roxelane est ici, me dit-on, mais c'est un vieux monsieur très vilain,- très triste.. . Oh ! les jambes, le tutu de ma petite Déa. 1'
Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux noirs dans un teint de bile, écoute aussi, penché de côté, l'historique de l'habitation humaine et songe
en regardant ses ongles luisants comme des coquillages : « J'ai mangé ce malin à la nonciature un délicieux mistofrito qui m'est resté sur l'estomac... Gioachimo a trop serré ma ceinture. . . Je voudrais bien être sorti de table. » L'ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu'aux yeux, la nuque en avant, verse à boire à la baronne Huchenard et se dit : « Ces roumis sont abominables d'amener leurs femmes dans le monde à cet état de décomposition... le pal, plutôt le pal, que de laisser croire que cette grosse dame ait jamais couché avec moi 1 » Et sous le sourire niinaudier de la baronne remerciant Son Excellence il y a : « Ce Turc est ignoble, il me dégoûte. »
Parmi les types les plus francs du personnel du roman, je trouve le sculpteur Védrine, un philosophe qui regarde évoluer le monde de l'intrigue et qui a été à même d'étudier les petites stratégies nécessaires le plus souvent pour escalader un fauteuil sous la coupole. Parlant des candidats perpétuels, encouragés par des mots banals, il dit à son ami Freydet :
« Méfie-toi, mon Freydet... Je connais ce coup-là, c'est le coup du racolage... Au fond, ces gens se sentent finis, en train de moisir sous leur coupole... L'Académie est un goût qui se perd, une ambition passée de mode... Son succès n'est qu'une apparence... Aussi, depuis quelques années, l'illustre compagnie n'attend plus le client chez elle, descend sur le trottoir et fait la retape. Partout, dans le monde, les ateliers, les librairies, les couloirs de théâtre, tous les milieux de littérature ou d'art, vous trouvez l'académicien racoleur souriant aux jeunes talents qui bourgeonnent : " L'Académie a l'œil sur vous, jeune homme !... » Si le re-
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nom est déjà venu, si l'auteur en est à son troisième ou quatrième bouquin, comme toi, alors l'invite est plus directe : « Pensez à nous, mon cher, c'est le moment... » Ou brutalement, dans une bourrade affcclueuse : « Ah çà ! décidément, vous ne voulez pas être des nôtres?... » Le coup se fait aussi, mais plus insinuant, plus en douceur, avec l'homme du monde, traducteur de l'Aristote, fabricant de comédies de sociétés: « Hél hé !... dites donc... mais savez-vous que?... » El si le mondain se récrie sur son indignité, le peu de sa personne et de son bagage, le racoleur lui sort la phrase consacrée : « L'Académie est un salon... Bon sang de Dieu ! ce qu'elle a servi, celte phrase-là : t> L'Académie est un salon... elle ne reçoit pas l'a-uvre seulement, mais l'homme... » En attendant, c'est le racoleur qui est reçu, choyé, de tous les dîners, de toutes les fêtes... Il devient le parasite adulé des espérances qu'il fait naître et qu'il a soin de cultiver... »
Ici, le bon Freydct s'indigna. Jamais son maître Astier ne se livrerait à des besognes aussi basses. Et Védrine haussant les épaules :
« Lui, mais c'est le pire de tous, le racoleur convaincu, désintéressé... Il croit à l'Académie ; toute sa vie est là, et quand il vous dit : » Si vous saviez que c'est bon ! » avec le clapement de langue qui savoure une pêche mûre, il parle comme il pense, et son amorce est d'autant plus forie et dangereuse. Par exemple, une fois l'hameçon happé, bien ancré, l'Académie ne s'occupe plus de son patient, elle le laisse s'agiter, barboter... Voyons, toi, pécheur, quand tu as pris une belle perche, un brochet de poids, et que lu le tiles derrière ton bateau, comment appelles-tu ça ?
— Noyer le poisson ?
— Tout juste. »
L'Immortel Astier-Réhu, secrétaire perpétuel,
discrédité par son fils, par sa femme, trompé par un escroc, se voit appelé comme témoin en police correctionnelle. C'est le pendant de l'affaire des autographes de Michel Chasles et de Vrain Lucas. Toute la réputation du littérateur, du savant, va sombrer devant les faux que la pauvre dupe a produits à l'Académie comme de précieux autographes.
On venait voir rAcadémie sur la sellette en la personne d'Astier-Réhu que tous les regards cherchaient au premier rang des témoins, immobile, absorbé, répondant à peine et sans tourner la tète aux plates adulations de Freydet debout derrière lui, ganté de noir, un grand crêpe au chapeau, dans le deuil tout récent de sa sœur. Cité par la défense, le bon candidat craignait que cela lui fit du tort dans l'esprit de son maître, et il s'excusait, expliquait comment il avait rencontré ce misérable Page chez Védrine ; mais son chuchotement se perdait dans le bruit de la salle et le ronron du tribunal appelant, expédiant les causes, le monotone : >c A huitaine... à huitaine... » tombant comme un éclair de guillotine, coupant court aux réclamations des avocats, à la plainte suppliante de pauvres diables, rouges, s'épongeant le front devant la barre : « Mais, monsieur le président... — A huitaine. » Quelquefois, du fond de la salle, un cri en larmes, des bras éperdus : «Je suis là, m'sieu le pi'ésidcnt... mais j'peux pas arriv^er... y a trop de monde. — A huitaine. » Ah ! quand on a vu de ces déblayages, et les balances symboliques fonctionner avec cette dextérité, on garde une forte idée de la justice. C'est à peu près la sensation d'une messe de mort expédiée en bousculade par un prêtre étranger à un enterrement de pauvre.
Le dénouement, dramatique, pris aussi dans la
vérité, car en 1829 un secrétaire perpétuel s'est suicidé en se jetant à la Seine, est des plus impressionnants. Ridicule pour ses collègues, méconnu, insulté par sa femme, déshonoré par son fils, le pauvre Immortel commence à voir que la coupole n'est pas un abri contre les infortunes de la vie, et que le mal qu'on se donne pour s'asseoir à son ombre est loin de compenser le bonheur qu'on aurait pu gagner loin d'elle. Il fuit sa maison parce qu'elle est dans cette Académie, froid autel sur lequel il a tout sacrifié ; il lui faut le repos, le repos complet que seule la mort bienfaisante peut donner :
Où va-t-il ?
Droit devant lui, comme en rêve ; il franchit la place et la moilié du pont dont la fraîcheur le ranime. Il s'assied sur un banc, enlève son chapeau et ses manches pour calmer SCS artères battantes. Peu à peu le bruissement régulier de l'eau le calme, il se reprend, mais c'est pour se rappeler et souffrir... Quelle femme ! Quel monstre ! Et il a pu vivre trenie-cinq ans à côté d'elle sans la connaître... Un frisson d'horreur le secoue, au souvenir de tant d'abominations qu'il vient d'entendre. Elle n'a rien épargné, rien laissé de vivant en lui, pas même cet orgueil qui le tenait encore debout : sa foi dans son œuvre, sa croyance à l'Académie. Et songeant à l'Académie, instinctivement il se retourne. Au bout du pont désert, élargi en une immense avenue jusqu'au pied du monument, le palais Mazarin massé, resserré dans la nuit, dresse son portique et sa coupole comme sur la couverture des Didot, tant regardée en sa jeunesse... Oh! ce dôme, ces pierres, but décevant, cause
de son malheur... C'est là qu'il est venu chercher sa femme, sans amour, sans joie, pour la promesse de l'Institut. Il l'a eue, oui, celte place enviée ! il sait comment... Et c'est du propre!...
... Des pas, des rires sonnent sur le pont, se rapprochent : Des étudiants revenant au quartier avec leurs maitresses. Il a peur d'être reconnu, se lève, s'appuie à la rampe ; et, pendant que la bande le frôle sans le voir, il songe amèrement qu'il ne s'est jamais amusé, jamais donné un beau soir comme celui-là, pour chanter follement sous les étoiles, — l'ambition toujours tendue, en marche vers cette coupole de temple, qui lui a fourni en retour... quoi ? Rien, le Néant... Déjà, il y a bien longtemps, le jour de sa réception, les discours finis, les malices échangées, il a eu cette impression de vide et d'espoir mystifié ; dans le fiacre qui le ramenait chez lui pour quitter l'habit vert, il se disait: « Comment ! j'y suis?... Ce n'est que ça 1 » Depuis, à force de se mentir, de répéter avec ses collègues que c'était bon, exquis, les délices des délices, il a fini par y croire... Mais, à présent, le voile est tombé, il y voit clair et voudrait crier par cent voix à la jeunesse française : « Ce n'est pas vrai... Ou vous trompe... L'Académie, un leurre, un mirage!... Faites votre route et votre œuvre, en dehors d'elle... Surtout, ne lui sacrifiez rien, car elle n'a rien à vous donner de ce que vous n'apporterez pas, ni le talent, ni la gloire, ni le suprême contentement de soi... Ce n'est ni un recours, ni un asile, l'Académie !... Idole creuse, religion qui ne console pas. Les grandes misères de la vie vous assaillent là comme ailleurs... On s'y est tué, sous celte coupole ; on y est devenu fou I Et ceux qui dans leur détresse se sont tournés vers elle, qui lui ont tendu des bras découragés d'aimer ou de maudire, n'y ont étreint qu'une ombre... et le vide... le vide... »
Il parle tout haut, tête nue, tenant le parapet à deux
mains, le vieux professeur, comme autrefois, à son cours au rebord de sa chaire. Eu bas, le fleuve roule, nuancé de nuit, entre ses files de réverbères, qui clignotent avec celte vie silencieuse de la lumière, inquiétante comme tout ce qui se meut, regarde, et no s'exprime pas. Sur la berge un chant d'ivrogne festonne en s'éloignant:
« Quand Ciipidun... le matin... che réveille... » Quelque Auvergnat en goguette regagnant son bateau à charbon. Cela lui rappelle Teyssèdre, le Trotteur, et son verre de vin frais ; il le voit essuyant sa bouche d'un revers de manche : « Il n'y a que cha de bon dans la vie ! ■= Même cette humble joie de nature, lui, ne Ta pas connue ; il est obligé de l'envier. Et se sentant seul, sans recours, sans une épaule pour pleurer, il comprend que celle gueuse là-haut avait raison, et qu'il faut la faire une bonne fois, sa malle !...
Je n'ai cité, et à dessein, que les grandes lignes de la partie du roman qui sont relatives à l'Académie, puisque, en dehors du grand intérêt de fabulation, c'est sur les allusions au palais Mazarin que la critique littéraire va s'escrimer pendant quelque temps, faisant d'abord un succès de grande curiosité à ce livre qui en mérite et qui en aura un autre aussi éclatant, mais plus réfléchi et infiniment plus durable.
Hors de propos, selon moi, quelques-uns vont puiser dans ce roman, à l'occasion du bruit que va faire le succès de Vhnmortel, des flèches neuves pour en transpercer l'Académie. D'autres surgiront, indignés, un peu suspects, à qui l'habit à collet et parements verts est confusément apparu dans leurs
rêves ; ceux-là traiteront durement celui qui a parlé selon sa conscience de l'Académie comme dû reste de la société, et ne seront peut-être pas fâchés de semer, chemin faisant, quelques grains de reconnaissance que le hasard peut faire germer.