‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 28 sur 78 · HENRY DE REGNIER · texte numérisé non relu

HENRY DE REGNIER

Poèmes anciens et romanesques

C'est dans la dernière œuvre de M. Henry de Régnier que je crois trouver le poème qui me paraît le mieux résumer son talent ; j'extrais ce morceau d'un ensemble poétique intitulé : Scènes au crépuscule :

En allant vers la Ville où Ton chante aux terrasses

Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées

En allant vers la Ville où le pavé des places

Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées

Nous avons rencontré les filles de la plaine

Qui s'en venaient à la fontaine,

Qui s'en venaient à perdre haleine

Et nous avons passé !

La douceur des ciels clairs vivait en leurs yeux tristes Les oiseaux du matin chantaient en leurs voix douces !

0 si douces avec leurs yeux de bonne route

Et si tendres avec leurs voix de colombes indicatrices.

Elles s'assirent pour nous voir, tristes et sages,

Leurs mains jointes semblaient garder leurs cœurs en cages!

Les ballerines ont croisé nos chemins

Et nous avons suivi leurs fards, leurs rires, leurs tambourins

Pour les perdre un soir d'ombre au détour du chemin...

Nous allons vers la Ville où l'on chante aux terrasses Sous les arbres en fleurs chercher les Fiancées 0 cloches d'allégresse au silence des places Les clochers tremblent comme des fleurs balancées !

Nos espoirs entreront par les portes ouvertes

En vols de papillons légers aux vastes ailes

Avec les hirondelles

Qui s'en viennent inertes

Lasses d'avoir passé el repassé les mers

Et vers les angles noirs et sur les pavés clairs

Nos espoirs volèteront en ombres joyeuses

Comme des pétales de fleurs merveilleuses

Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses.

Les papillons sont pris en les fils des rouets 1 Et la Ville est fatale aux destins de misère Qui passent en songeant sous leurs manteaux troués. Le vent venu des prés est nué d'éphémères...

Les rouets sans repos chantent aux seuils des portes Vibrants et doux et comme en mémoire d'abeilles,

Et les métiers subtils do soie ourdie moquent

Les blancs vols prisonniers dont ils captent les ailes ;

Le vent s'irrite et rit en les manteaux troués Par le vieux mal de vivre aux deslins de misères. Les papillons se prennent aux rets des rouets Et le soir tombe sur la Ville sage et claire

En papillons mourant aux tresses des fileusesl

Et rétoile se double au flot de la fontaine...

Pour qui lissent-elles ainsi la laine neuve

Puisque aux trous des manteaux en loques la chair saigne.

Evidemment le vers de M. Régnier n'est pas toujours un vers avec sa césure classique, mais il rend toujours une idée poétique, qu'il faille ou non faire un effort pour en éclaircir le sens.

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